CORRESPONDANCE
INÉDITE.
IMPRIMERIE DE H. FOliKNIER,
RD* DR SBISC N 14.
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CORRESPONDANCE
INEDITE
DE GRIMM
ET
DE DIDEROT,
ET RECUEIL
DE LETTRES, POÉSIES, MORCEAUX ET FRAGMENS
RETRANCHÉS PAR LA
CENSURE IMPÉRIALE
EN 1812 ET 1813.
PARIS,
H. FOURNIER Je, LIBRAIRE,
RUE DE SELKE, V. l4-
M DCCC XXIX.
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TABLE
DES MATIÈRES-
Pages
Préface. v
Sur le Testament politique du cardinal Alberoni. 1
De l'École militaire. cj
Sur les romans de Crébillon fils. 1 1
Sur la liberté du commerce et de l'industrie et contre les
lois prohibitives. i4
Sur la philosophie en général et particulièrement sur
celle de Bacon 23
Facétie. 28
De l'éducation des princes. 35
Sur l'économie politique et la législation. 53
Sur les protestans et la tolérance. 62
Sur la religion chrétienne et les différentes sectes qu'elle
a produites. 70
Sur la loi naturelle et le code de la nature. 83
Sur VAmi des hommes du comte de Mirabeau. 89
Sur les lois prohibitives en fait de commerce. , * 102
Sur l'immortalité de l'ame. 110
Sur les Essais philosophiques de Hume. x 1 14
De la Lettre de Rousseau sur les Spectacles. 120
Lettre de Grimm à Voltaire. 123
Lettres d'un officier-général de la réserve de M. le prince
de Condé. 1 26
Sur YÉmile de J.-J. Rousseau. i43
Conversation avec Diderot. \/fô
1J TABLE DES MATIÈRES.
Lettre de madame Leclerc à Grimm. iSA
Lettres au même , de mademoiselle Manon Leclerc , dan-
seuse de l'Opéra. 155
Au même , de mademoiselle Magdeleine Miré , danseuse
de l'Opéra. t$q
Lettres de Diderot sur les Atlantiques et l'Atlantide. 160
Réponse du marquis Albergati Capacelli à une lettre de
Voltaire. ^3
Lettre de l'impératrice de Russie à d'Alembert. 1 85
Lettre du comte Schouvaloff à Diderot. 184
Lettre à Sophie. 186
Notice sur Boullanger, auteur du Despotisme oriental. 193
Sur l'église de Sainte-Genevièye, et sur l'architecture an-
cienne et moderne. 196
Sur le Testament du cardinal de Richelieu. a 08
Parodie en chanson de la lettre de M. le contrôleur La-
verdy à M. le duc d'Aiguillon. 216
Sur le compositeur Monsignj , l'Opéra français et Y En-
cyclopédie* 2 1 9
Sur les commissions extraordinaires en matière criminelle. 23o
Vers à M. de Choiseul au nom du curé de Saint-Eus-
tache. a32
Amélise, tragédie de Ducis. 233
Sur les économistes. 240
Brochures de Voltaire. 244
Analyse en forme de procès-verbal de Laurette , comédie
de M. du Doyer Dugastel. 253
Sermon philosophique. 265
Rêve attribué à mademoiselle Clairon. 289
Pensées philosophiques et politiques. 3n
Rêveries à l'occasion de la révolution de Suède en 1770. 33o
Sur l'ouvrage de J.-J. Rousseau, intitulé : Considérations
sur le Gouvernement de Pologne. 335
Plaisanterie de M. de La Condamine. 343
Galanterie de Voltaire. 347
Début de mademoiselle Raucour. 352
TABLE DES MATIERES. llj
Les Jésuites , le Pape et le roi de Prusse. 36o
Deux lettres de M. de Buffon. 363
Vers de La Condamine contre le Système de la nature. 365
Sur les mœurs et coutumes des différens peuples de l'Eu-
rope. 367
Vers de Saurin. 372
Observations sur le commencement de la société. 373
Éloge de Colbert, par M. Necker. — Prix d'éloquence de
l'Académie française. 38 1
Réflexions d'un ignorant après avoir lu V Éloge de Colbert. 3g4
Épigramme de Robe. 398
Extrait d'une lettre de Grimm , datée de Péterhoff, sur
l'impératrice Catherine et le roi de Suède Gustave III. 399
Sur l'amour. 402
Fragmens. 4°7
FIN DE LA TABLE.
PRÉFACE
Nous remplissons un double devoir envers le
public, en lui restituant plusieurs pièces intéres-
santes , dont une autorité inquiète et arbitraire
avait interdit la publication , et en lui offrant le
complément d'une Correspondance généralement
considérée comme l'une des mines les plus riches
à exploiter pour l'histoire littéraire, philosophique
et politique du dix-huitième siècle.
La première partie de cette Correspondance de-
vait être originairement publiée en sept volumes.
Un grand nombre de lettres et d'articles ayant été
supprimés par la censure impériale, les éditeurs
ont été forcés de se réduire à six volumes, et de
retrancher ainsi, avec les morceaux supprimés,
beaucoup d'autres articles et documens qui n'a-
vaient pas moins d'intérêt que ceux que l'on avait
conservés, mais qui n'auraient pas suffi pour former
un septième volume.
C'est de ces divers matériaux réunis, que se com-
pose le volume de supplément que nous publions
aujourd'hui.
Il suffira de lire la table des matières pour dis-
tinguer, à la seule inspection des titres, les sujets
dont la discussion devait sembler redoutable à un
gouvernement absolu et tyrannique.
VJ PRÉFACE.
Ne devaient-ils pas frémir du titre seul des Com-
missions extraordinaires en matière criminelle , tous
ceux qui étaient poursuivis par le souvenir du duc
d'Enghien et des fossés de Vincennes?
Celui qui avait lancé tant de décrets contraires à
la liberté du commerce et de l'industrie, pouvait-il
souffrir que Ton répandît des lumières sur les in-
convéniens et les abus des Lois prohibitives ?
A plus forte raison devait-il être offusqué de tout
ce qui pouvait tendre à régler l'autorité d'un mo-
narque , à l'accorder avec les principes d'une sage
liberté, et par conséquent à jeter, même indirec-
tement , la plus légère défaveur sur l'usurpation y
l'espritde conquête, les armées trop nombreuses, etc.
C'est ce qui a dû faire rejeter les articles sur le Testa-
ment du cardinal A Iberoni, V éducation des princes ,
V économie politique et la législation , le Testament
du cardinal de Richelieu, etc.
Toutes les nations et tous les gouvernemens de
l'Europe n'ayant jamais été, à ses yeux, que des
instrumens propres à être mis en jeu au gré de sa
politique ambitieuse , on ne doit pas être surpris
que ses agens aient proscrit toutes les vues, tous
les moyens qui avaient pour but d'accroître la pro-
spérité , et surtout d'assurer l'indépendance des
peuples et des souverains , qu'il considérait comme
ses vassaux. C'est à cette défiance ombrageuse
que doit être attribuée la suppression des articles
sur le gouvernement de la Pologne, sur celui de la
Suède , etc.
Enfin, son avidité de louanges, et sa jalousie de
PRÉFACE. VI j
toute illustration, devaient suffire pour soustraire
à la publicité le Sermon philosophique , l'une des
pièces les plus importantes de ce volume, et dont
une partie est consacrée à l'éloge de tous les princes
dont le baron de Grimm était correspondant.
Ce Sermon philosophique nous a paru, sous
d'autres rapports, une pièce éminemment histo-
rique.
Comme parodie burlesque des discours et exhor-
tations catholiques , cette pièce est médiocrement
plaisante , mais elle jette beaucoup de lumières sur
les philosophes du dix-huitième siècle , considérés
comme secte. On a vu dans les volumes précédem-
ment publiés que tous les fidèles rassemblés dans
les synodes philosophiques se qualifiaient de frères ,
et se distribuaient les travaux qui devaient concourir
à l'achèvement Au grand œuvre. Les frères Diderot,
d'Alembert, Helvétius, d'Holbach et Grimm, étaient
en première ligne; puis venaient les frères Marmon-
tel, Thomas, Morellet, etc. On y comptait même
des sœurs yk la tête desquelles étaient sœur Lespi-
nasse et sœur Necker , de laquelle on vantait fort
le zèle , en décriant beaucoup son cuisinier. On y
voit encore que la mère Geoffrin , chez laquelle se
tenait fréquemment un des synodes, y fut long-
temps l'objet de la vénération des fidèles, mais que
cette excellente femme fut rayée de la légende du
moment où elle interdit, dans son logis, les argu-
mentations philosophiques, qui l'avaient trop éclai-
rée sur le but auquel on tendait.
Il est un autre rapport sous lequel ce Sermon
Vlij PREFACE.
philosophique nous paraît un document nécessaire
à l'histoire. Personne n'ignore que la correspon-
dance de Grimm était adressée à plusieurs princes
souverains du Nord ; mais leur nombre et le nom
de chacun d'eux n'étaient pas exactement connus.
Cette pièce ne laisse rien à désirer à cet égard.
Quant aux flatteries dont cette nomenclature est
assaisonnée , si l'histoire n'en tient point de
compte , elles serviront au moins à fortifier l'opi-
nion que le baron de Grimm et ses frères ont con-
stamment donnée de leur profonde et savante poli-
tique.
Parmi les articles de littérature, de critique et
de philosophie, qui forment, avec les articles sup-
primés , le complément de ce volume , nous espé-
rons que l'on distinguera les lettres sur Y architec-
ture ancienne et moderne, sur Y art théâtral, sur les
économistes , sur le compositeur Monsigny et sur la
musique française ; la correspondance dyun officier-
général, écrite sous les drapeaux et au bivouac; un
commentaire de vers burlesques, composé par une
femme, dans la juste mesure où n'a pas su rester
le docteur Mathanasius ', petite production aussi
remplie de grâce et d'esprit , que le Chef-d'œuvre
d'un inconnu est fécond en érudition pédantesque
et nauséabonde ; enfin plusieurs autres articles in-
édits, dont la désignation serait superflue, et qui
nous ont paru offrir une variété aussi agréable
qu'instructive.
i. Saint-Hyacinthe, qui a publié , sous le nom de Mathanasius , le Chef-
d'œuvre d'un inconnu , en a vol.
PRÉFACE. ix
Les volumes précédemment publiés ont fait suf-
fisamment apprécier les qualités éminentes des deux
correspondans des princes du Nord. Dans tout ce
qui a rapport aux sciences , à la littérature , aux
arts , à l'économie politique , quelquefois même à
la législation, rien n'égale la profondeur de leur
jugement, la sagacité de leur esprit, la finesse de
leur goût, l'étendue et la justesse de leurs vues. On
remarque même , jusque dans leurs sophismes les
plus hardis, et dans leurs nombreuses inconsé-
quences, une foule d'aperçus ingénieux et piquans,
qui, à leur insu, tournent au profit de la vérité.
Mais on sait aussi que ces hommes , si supérieurs
dans leurs jugemens sur toutes les productions de
l'intelligence humaine , se sont constamment mon-
trés, non-seulement détracteurs téméraires , mais
ennemis violens et opiniâtres de toute religion et
de tout culte. Toute la Correspondance déjà publiée
en offre d'incontestables preuves. L'athéisme et le
matérialisme y sont professés sans réserve et sans
pudeur dans plusieurs articles , qui ont été à l'abri
des rigueurs de la censure. Et, en effet, que pou-
vait-on redouter pour la religion de déclamations
usées et de dissertations froidement sophistiques ,
lorsque les pamphlets même de Voltaire n'excitent
plus que la satiété et l'ennui ? Le triomphe éclatant
de la religion chrétienne , après un siècle d'incré-
dulité , et vingt-cinq années des plus cruelles per-
sécutions , n'est-il pas la plus éloquente et la plus
complète réfutation des fausses doctrines du dix-
huitième siècle ? Que signifient toutes les argumen-
X PRÉFACE.
tations des athées et des matérialistes, après que
leurs disciples, devenus les plus sanguinaires et les
plus atroces des tyrans, ont proclamé l'Être Suprême
et l'immortalité de l'âme ? Que signifient les attaques
contre l'autorité pontificale, lorsqu'elle est relevée
et replacée sur ses antiques fondemens par le con-
cours de tous les souverains de l'Europe, de ces
mêmes princes , si divisés d'intérêts et de croyances,
et si long-temps endoctrinés par leurs correspon-
dans, prédicateurs en titre des synodes philoso-
phiques?
Nous avons pensé que c'eût été attacher trop d'im-
portance à des opinions décréditées , que d'écarter
de ce recueil les articles qui en portent l'empreinte.
La religion a vaincu des ennemis bien autrement
redoutables que Grimm et Diderot , et non-seule-
ment nous croyons que leurs écrits ne sont plus
d'aucun danger, mais nous sommes persuadés que
les inconséquences nombreuses et palpables qu'ils
renferment, ne peuvent qu'accélérer le triomphe de
la vérité.
« Le genre humain ne peut rester dans l'état où
il se trouve. Il s'agite, il est en travail, il a honte
de lui-même , et cherche à remonter contre le tor-
rent des erreurs, après s'y être abandonné avec
l'aveuglement systématique de l'orgueil. »
L'opinion générale a confirmé ces réflexions,
publiées, il y a déjà long-temps, par un grand écri-
vain \ Les tristes doctrines de l'athéisme et du ma-
I. L'auteur des Considérations sur la France.
PRÉFACE. XJ
térialisme sont universellement réprouvées par le
bon sens , et même par la mode et le bon goût. Le
système de Locke et de Condillac a perdu son
crédit, et les extravagances du sensualisme ont été
signalées par de jeunes professeurs l dont la clarté
et la solidité des principes n'égalent peut-être pas
encore la science, le talent, la bonne foi et l'amour
de la vérité. Mais c'est déjà un grand bienfait dont
on leur est redevable , que d'avoir préservé les
jeunes intelligences de la contagion du matéria-
lisme, et de les avoir rendues avides de sentimens et
de pensées propres à relever la dignité de l'homme.
Ce triomphe du spiritualisme peut nous faire espé-
rer celui d'une philosophie nouvelle , qui naîtra ,
selon les vœux du grand écrivain que nous venons
de citer, « de l'alliance intime de la religion avec
la science. »
Loin de nous toutefois la pensée de nous ériger
en régulateurs ou réformateurs des jugemens et des
opinions, dont personne plus que nous ne respecte
la liberté. Nous sommes restés constamment fidèles
à la loi que nous nous sommes imposée en publiant
la première partie de cette Correspondance, dans
la préface de laquelle la règle de nos travaux se
trouve expliquée de la manière suivante :
« Sans nous établir les juges des opinions, nous
n'avons cherché, ni à affaiblir, ni à combattre celles
même dont l'expérience nous a démontré la fausseté
et la dangereuse exagération ; mais nous avons dû
i. MM. Cousin, Guizot et Villeraain.
Xlj PREFACE.
quelquefois avertir dans une note que ces opinions
n'étaient point les nôtres, et que nous ne les donnions
au public que pour faire juger le siècle où elles ont
été soutenues avec une trop funeste exaltation.»
Les premiers éditeurs de la Correspondance
avaient supprimé des analyses de pièces insigni-
fiantes ou trop connues, et nous les avons imités en
cela. Des phrases rayées par la censure, et qui nous
ont paru sans aucun intérêt ainsi détachées des
articles auxquels elles appartiennent , se trouvent
maintenant rétablies dans la nouvelle édition de la
Correspondance, d'accord entre nous et les édi-
teurs de la nouvelle édition de Grimm en i5 vo-
lumes in-8°.
CORRESPONDANCE
LITTÉRAIRE, INÉDITE.
SUR LE TESTAMENT POLITIQUE DU CARDINAL
ALRERONI.
A Paris , ci; i5 octobre 1754.
Un Suisse qui demeure à Lausanne , qui , à ce qu'il
nous apprend , est dans son septième lustre , et qui (ce
qu'il ne dit pas) a eu autrefois des aventures en Saxe
pour plusieurs plaisanteries hasardées sans beaucoup de
retenue sur M. le comte de Brulil; ce Suisse, inconnu
jusqu'alors dans la république des lettres, nous donna,
il y a plus d'un an, le Testament politique du cardinal
Alberonl, qui eut beaucoup de succès, malgré l'obscu-
rité de l'éditeur, et malgré la prévention qu'on a natu-
rellement contre ces sortes de titres , si souvent mal
employés, et contre l'authenticité de ces sortes d'ou-
vrages. La question, si ce Testament contenait réelle-
ment les idées et le système du cardinal Alberoni,
devint ici inutile. Les uns , qui avaient un peu étudié
les vues de ce grand politique, n'en doutaient point; les
autres étaient peu inquiets du nom de l'auteur : il leur
suffît de trouver dans cet ouvrage beaucoup d'esprit,
beaucoup de vues profondes, et ils pardonnaient volon-
tiers au génie de l'auteur cette étonnante facilité avec
1
1 CORRESPONDANCE INEDITE
laquelle il élevait et renversait des forets de systèmes..,.
Notre Suisse vient de donner un nouvel ouvrage inti-
tulé Histoire politique du siècle, où se voit développée
la conduite de toutes les cours d'un traité à l'autre,
depuis la paix de Westphalie jusqu'à la dernière paix
d'Aix-la-Chapelle, en deux parties in-12. Cet ouvrage
peut avoir le mérite de la clarté, de la précision et de la
justesse, et tous les avantages d'un livre commode pour
instruire et pour former le jugement, sans soutenir pour
cela le parallèle avec le Testament du cardinal Albe-
roni. Nous allons examiner un peu le portrait de
Louis XIV, qui se trouve à la fin du premier volume, et
qui en fait le morceau le plus important... Mais avant
que d'entrer en discussion avec notre Suisse, disons un
mot de sa préface dans laquelle il répond aux critiques
du Testament politique du cardinal Al beroni.
On sait que M. de Voltaire ne croit point à ces der-
nières volontés des hommes d'état. Il avait autrefois
attaqué vivement le Testament politique du cardinal de
Richelieu ; en y relevant un grand nombre d'absur-
dités , il s'était flatté de prouver que ce ministre n'y
pouvait pas avoir de part, et il s'était tiré de cette que-
relle avec beaucoup d'avantages, malgré une foule de
brochures qui sont heureusement oubliées depuis long-
temps, et malgré la dissertation tant vantée de M. de
Foncemagne, et qui n'avait d'autre mérite que d'avoir
combattu les opinions d'un grand homme avec la mo-
dération et les égards convenables. Le Testament du
cardinal Alberoni n'a pas échappé aux traits de M. de
Voltaire. Il en a fait l'examen dans une brochure qui r
pour l'honneur de l'humanité et de la littérature, n'au-
DE GRIMM ET DIDEROT. 3
rait jamais dû voir le jour. Je parle du Supplément au
Siècle de Louis XI F. Cet examen est fait avec trop de
précipitation et de légèreté , la plupart des coups ne
portent pas, et sont par là même peu redoutables; mais
on y trouve les grâces et les agrémens qui caractérisent
tout ce qui sort de la plume de cet écrivain inimitable.
Notre Suisse avait donc une belle défense à faire, si ,
en soutenant la bonté de sa cause par la force de ses
raisons, il avait su imiter la sagesse de M. de Foncer
magne. Mais l'amour-propre blessé l'a emporté sur la
raison , et la préface ressemble à tant d'autres écrits de
cette nature qu'une vanité aveugle fait publier contre
les adversaires, et qui ne font tort qu'à leurs auteurs.
Tout ce qu'on peut dire en faveur de notre Suisse ,
c'est que le ton dur qui règne dans sa préface est peut-
être moins l'effet de sa mauvaise humeur, ou d'une im-
politesse naturelle, qui, quoi qu'en disent nos cyniques,
est un vice du cœur , que l'ouvrage de l'ignorance des
usages du monde et du ton de la bonne compagnie.
La seule bonne plaisanterie que j'aie trouvée dans ce
morceau , est la comparaison de M. de Voltaire avec le
cardinal de Retz. Aussi souvent que de nouveaux inté-
rêts obligeaient ce prélat à changer de langage , ou qu'il
avait à se justifier du mauvais succès de quelque ma-
nœuvre , il avait quelque apophthegme ancien tout prêt
à être accommodé à ses vues, et débité d'un ton sen-
tentieux. « L'histoire, dit M. de Voltaire, doit imiter les
jugemens de l'Egypte , qui ne décidaient du mérite des
citoyens que lorsqu'ils n'étaient plus. » « Voilà bien ,
dit notre auteur , le cardinal de Retz qui donne une
maxime de l'antiquité à vérifier aux conseillers des
4 CORRESPONDANCE INÉDITE
enquêtes du palais. » L'éditeur du Testament du cardinal
Alberoni n'est pas partout heureux dans la défense de
son héros. Suivant le cardinal , l'empereur Charles VII ,
sans États et sans armée , aurait dû mettre au ban de
l'Empire la reine de Hongrie et ses adhérens. M. de
Voltaire dit à cela , dans son style , que quand on rend
un pareil arrêt il faut avoir cent mille huissiers aguer-
ris pour le signifier. Tout ce que notre auteur ré-
plique à cela est mal raisonné et faux pour les faits.
L'empereur Joseph, par exemple, si j'ai la mémoire
fidèle, ne proscrivit l'électeur de Bavière et son frère,
qu'après la bataille de Hochstet. « Si Charles VII eût
hasardé un pareil arrêt, dit M. de Voltaire , il se
serait rendu ridicule;» et moi je dis, «Il aurait achevé de
se rendre odieux dans l'Empire , et se serait exposé
peut-être à des chagrins plus humilians que celui d'avoir
perdu ses États ; car, sans faire souvenir notre auteur
que depuis l'exemple de l'empereur Joseph qu'il cite ,
l'Empire a pris de nouveaux arrangemens pour empê-
cher son chef de frapper de ces coups d'autorité si
dangereux pour la liberté du corps germanique, tout
le monde sait que la reine de Hongrie avait tous les
cœurs et tous les vœux pour elle. La situation tou-
chante d'une femme opprimée de tous cotés, tenant
dans ses bras son enfant, et le montrant à ses peuples ,
avait fait oublier en un clin d'œil tous les anciens torts
de la maison d'Autriche , sa hauteur, et son penchant
au despotime. Le public de Paris même s'intéressait au
sort de cette princesse, et faisait des vœux pour la pros-
périté de ses armes. Tel est l'empire du malheur et de
la commisération , ce sentiment primitif que la na-
DE GRIMM ET DIDEROT. 5
ture a inspiré à l'homme et à qui tous les autres cèdent.
Bien loin donc de parler de ban et de proscriptions , si
j'avais eu à faire les déclarations de la maison de Ba-
vière , je les aurais remplies d'éloges pour la personne
et pour les vertus de cette auguste princesse , que des
circonstances malheureuses m'obligeaient à combattre ,
et j'aurais appuyé sur les seuls droits et les titres, pour
le moins très-spécieux de la maison de Bavière , la
fatale nécessité des mesures qu'on avait prises pour les
faire valoir. Toutes ces excursions sur l'inflexibilité et
l'obstination de la reine , étaient misérables et puériles ;
car la déclamation est encore plus ridicule entre les
souverains que parmi les philosophes; et le moyen le
plus sûr de se concilier les esprits , est de rendre justice
à tout le monde et d'avoir l'air de générosité avec ses
ennemis.» En vain notre auteur oppose à M. de Vol-
taire la maxime : qu'on doit recourir à l'autorité quand
la force manque; cette maxime , surtout énoncée de
cette manière, est fausse et absurde. C'est-à-dire qu'on a
vu quelquefois des hommes d'un grand génie, pressés
de tous côtés, et à deux doigts de leur perte, frapper
de ces coups d'autorité et d'éclat que la grandeur de
leurs idées leur inspirait , et que le courage et la fer-
meté de leur ame leur apprenaient à soutenir. Or éri-
gez en maxime ce que le génie fait faire à ceux qu'il
éclaire de son flambeau céleste , et bientôt vous verrez
devenir petit et misérable dans les hommes ordinaires,
ce que vous admiriez comme grand et beau dans les
enfans privilégiés de la nature. S'il était question de
faire des maximes, je dirais bien plus simplement aux
princes qui doivent occuper le public et fixer son attcn*
(') CORRESPONDANCE INÉDITE
lion : « Ayez du génie : ne soyez pas un homme ordinaire;
mais comme legénie ne se commande pas , tout ce que
nous pouvons faire , est de crier bien haut et sans re-
lâche, afin qu'on nous entende :« Princes, soyez justes
« et bons , et vous serez l'amour de vos peuples et la
« gloire de l'humanité. Votre situation supplée à
« tout , elle vous offre mille occasions et mille moyens
« par jour de faire le bien. Avec la justesse dans les
« idées , et l'amour des hommes dans le cœur, un prince
« ne saurait manquer d'être un grand monarque....»
Venons au portrait de Louis XIV , dont le mérite a été
tant exalté par les uns et tant contesté par les autres. Je
remarque, en général, un défaut dans nos faiseurs de
portraits ( je ne parle pas de ceux qui ne savent qu'en-
tasser des phrases , et dont les portraits ressemblent aux
pastelles des peintres , où les plus belles couleurs sont
dispersées au hasard et sans dessein , mais ceux de nos
historiens qui savent manier le pinceau), ont presque
tous la fureur de peindre ou en beau ou en laid ; ce-
pendant la vérité est le plus souvent entre ces deux
extrémités. Notre auteur, par exemple, a pris à tâche
de représenter Louis XIV en beau ; il commence par
distinguer en lui le conquérant et le prince : cela est
bien. Il abandonne le conquérant, cela est adroit. Le
conquérant a assez de qualités brillantes pour se faire
pardonner ses écarts. Mais toutes les qualités de
Louis XIV , comme prince, sont, au gré de notre au-
teur, autant de vertus dignes de notre encens, et les
faiblesses et les défauts, des taches légères qu'on ne
lui doit pas imputer. Voilà où l'amour de la vérité
commence à murmurer. Il y a loin de l'indulgence à
I>J£ GRIRIM ET JUDEROT. 7
excuser un défaut, à la louange. La mauvaise éducation
de Louis XIV peut mériter qu'on lui passe quelques
défauts ; mais elle ne peut jamais lui servir d'éloge des
vertus qu'il n'avait pas.
Tous les hommes , et les princes plus que les autres,
sont exposés plus ou moins aux dangers d'une mau-
vaise éducation , et à ses funestes effets ; mais le plus
grand homme est celui sur lequel elle a le moins de
pouvoir et qui a le moins souvent besoin d'indulgence.
Je voudrais donc que nos historiens eussent pour la
vérité seule cette prévention avec laquelle ils s'affec-
tionnent pour leurs héros, moins , je crois , pour rendre
justice à qui il appartient, que pour se faire honneur
de leur choix. En suivant mes conseils , ils établiraient
leur réputation beaucoup plus solidement , et celle de
leurs héros aussi. On n'aurait jamais si fort attaqué les
qualités personnelles de Louis XIV si les flatteurs ne
les avaient si ridiculement exagérées, s'ils avaient su
le louer sans outrager les autres puissances de l'Europe.
Quand je lis à la porte Saint -Denis : Emendatis
Belgis , pour avoir corrigé les Hollandais , je ne puis
m'empêcher de mésestimer un prince qui souffre que
ses sujets le traitent en pédagogue d'un peuple libre;
et cet arc, élevé après la fameuse expédition de Hol-
lande, bien loin d'être un monument de la gloire de
Louis XIV, la ternit à mes yeux. Il ne faut donc pas
que notre Suisse vienne me dire que la vanité et l'or-
gueil de Louis XIV n'étaient pas des défauts en lui ,
mais l'ouvrage de ses flatteurs. 11 faut dire tout au con-
traire que ce goût démesuré pour la louange et pour
la flatterie, qui , quelque ingénieuse qu'elle soit, ne va
8 CORRESPONDANCE INEDITE
jamais sans bassesse, était un défaut terrible dans le
caractère de Louis XIV; qu'il est même tout-à-fait
opposé à l'amour de la gloire qui anime les grands
hommes ; et puis il faut chercher dans les autres qua-
lités de ce monarque de quoi lui faire mériter de l'indul-
gence pour celle-là. Au reste, le parlement de Paris
ne sera nullement content de notre auteur. Ce n'est pas
qu'il n'ail à peu près raison dans ce qu'il dit sur l'auto-
rité et les droits de cette cour ; mais il va sans doute trop
loin en soutenant que l'abaissement des parlemens est né-
cessaire à la constitution du royaume. Tout ce qui mène
directement au despotisme, bien loin d'être nécessaire à
la conservation de quelque État que ce soit, lui est tout
au contraire diamétralement opposé; et quand même
le droit des parlemens d'arrêter le roi par leurs remon-
trances serait encore plus vague et plus contesté qu'il
n'est, il serait toujours à désirer, pour la vraie gloire
du roi et le vrai bien de l'État , que ce droit subsistât.
Ce n'est pas qu'au fond les conseillers au parlement
soient plus animés par l'amour du bien public que les
ministres du roi; mais comme malheureusement l'em-
pire de la vertu n'est pas assez fort pour nous porter
au bien sans autre intérêt, tout ce qu'on peut désirer
pour le salut d'un État , c'est que les intérêts des diffé-
rens ordres qui le composent soient si bien croisés, qu'ils
puissent se contenir réciproquement dans leurs bornes ,
et que les passions des uns mettent des entraves néces-
saires aux passions des autres.
DE GRIMM ET DIDEROT.
DE L'ECOLE MILITAIRE.
A Paris , ce Ier avril 1755.
Il a paru cet hiver une lettre d'un ancien lieutenant-
colonel, sur l'Ecole militaire, qui ne me fera pas
changer d'opinion sur la nature et l'utilité de cet éta-
blissement. A en croire la brochure de ce prétendu
vieux militaire , l'école militaire est , de tous les éta-
blissemens de France , le plus beau , le plus grand , le
plus avantageux. Si j'en crois la raison, qui vaut bien
le suffrage d'un lieutenant-colonel , quelque ancien qu'il
puisse être, l'Ecole militaire n'est rien de tout cela;
c'est un établissement très-somptueux dont les avan-
tages ne seront jamais en proportion avec les sommes
immenses qu'en coûteront l'entreprise et l'entretien.
Il est bien singulier que , dans un siècle aussi éclairé
que le notre, on songe encore à enfermer les jeunes
gens dans de vastes bâtimens, à leur donner une éduca-
tion à laquelle la pédanterie préside, et qui ne peut con-
venir tout au plus qu'aux moines, de tous les hommes les
plus inutiles et les plus nuisibles à la société. Il est vrai
que dans l'Ecole militaire on joindra à la pédanterie des
collèges les exercices nécessaires à ceux qui se destinent
au métier des armes. Mais quel sera l'avantage qui résul-
tera de tout cela? L'éducation des cinq cents gentils-
hommes qui formeront cette école , se fera tant bien
que mal, et coûtera au roi et à l'État des millions. A la
première guerre, la moitié de ces jeunes gens périront,
IO CORRESPONDANCE INÉDITE
et nos millions avec eux Ne serait-il pas bien plus
beau de songer à donner une éducation convenable à
toute la noblesse du royaume h la fois et à tous les
jeunes gens qui entrent dans le service. Pourquoi ne
songe-t-on pas à occuper le jeune officier qui mène
dans la garnison une vie insipide et oisive ? Continuelle-
ment exercé dans toutes les parties de son art, et par
une gradation avantageuse à tous, suivant laquelle
celui qui serait plus habile montrerait à celui qui serait
moins avancé, l'officier, que la vie de garnison rend
aujourd'hui si maussade et si insupportable , devien-
drait bientôt instruit, capable, et même aimable. Il
est vrai que, suivant cet arrangement , nous ne verrions
pas à Paris un beau et vaste bâtiment avec l'inscrip-
tion : École militaire ; mais l'exécution de mon projet
épargnerait au roi quelques millions , et au lieu de cinq
cents particuliers qui, au sortir de cette école, oublieront
bien vite dans la garnison ce qu'il a coûté tant d'ar-
gent au roi de leur faire apprendre, toute la noblesse
du royaume aurait part aux soins du monarque, et
serait élevée convenablement; et l'oisiveté, si perni-
cieuse aux hommes de tous les états , serait proscrite
de toutes les garnisons. Les ingénieurs dispersés dans
toutes les places de guerre semblent n'attendre que le
signal et les ordres du roi pour instruire le jeune offi-
cier. Combien cela coûterait peu d'argent , et combien
cela serait utile dans tous les sens! Ainsi les anciens
lieutenans-colonels auront beau faire des brochures en
faveur de l'Ecole militaire, et faire leur cour aux protec-
teurs de cette entreprise par des éloges fades et qui
font mal au cœur, il n'y a pas apparence que les
DE GRIMAT ET DIDEROT. 1 I
philosophes et les gens sensés qui pensent soient jamais
enthousiastes de ce vain et somptueux établissement.
SUR LES ROMANS DE CREE1LLON FILS.
A Paris , ce i5 avril 1755.
La plume de M. de Crébillon fils devient très-fé-
conde ; sans se laisser le temps d'achever son roman
Ah quel conte ! et de nous en donner la dernière partie
qui est restée en arrière, voici un nouvel ouvrage de
cet homme célèbre, intitulé : la Nuit et le Moment,
ou les Matines de Cjthère. Il est vrai que cette pro-
duction est beaucoup plus ancienne que les derniers
ouvrages que M. de Crébillon nous a donnés. Les Ma-
tines de Cjthère ont été composées immédiatement
après les Egaremens et le Sopha , et ont eu jusqu'à ce
moment une grande réputation à Paris , où l'auteur les
avait lues à plusieurs personnes et dans plusieurs cer-
cles. Il me semble que l'impression a diminué de beau-
coup le cas qu'on en faisait ; tant on a raison de se dé-
fier des succès domestiques et clandestins , et de ne
compter sur un ouvrage que lorsqu'il aura soutenu le
grand jour. Vous jugerez de la bonté de ces Matines
de Cythère par l'idée que je vais en donner. M. de
Crébillon leur a donné la forme de dialogue, de toutes
les formes la plus difficile. Le talent de dialoguer est
si rare, qu'on ne peut guère compter, parmi les modernes,
que le grand Corneille et Richardson , auteur de Cla-
risse y qui l'aient possédé dans un degré cminent. Pour
12 CORRESPONDANCE INÉDITE
le dialogue, des Matines de Cythère, il faut convenir
qu'il est mai entendu et faux d'un bout a l'autre. La
scène se passe à la campagne, chez Cidalise. Le soir,
lorsque la compagnie qui y est s'est séparée , Clitandre
entre chez Cidalise en robe de chambre. Elle est prête
à se mettre au lit, et fort surprise de voir Clitandre
chez elle ; elle lui croyait un rendez-vous avec une des
femmes qui étaient pour lors chez elle. Ces propos
engagent la conversation , qui se réduit à ces refrains
tant rebattus : Vous avez vécu avec madame une telle,
ou , Vous avez eu une telle autre. Clitandre observe
bientôt à Cidalise qu'il ne saurait lui faire de ces con-
fidences-là devant sa femme de chambre. On la ren-
voie. Clitandre commence le récit de ses bonnes for-
tunes, ou sa confession générale, qui n'a rien dépiquant
ni d'intéressant. Ce sujet , à force d'avoir été rebattu, est
devenu d'une insipidité insupportable. Bientôt Cidalise
remarque que Clitandre est transi de froid. Cela n'est
pas étonnant: en automne les nuits sont fraîches, et
Clitandre n'a pour tout vêtement qu'une robe de chambre
de tafetas très-légère. Cidalise est un peu scandalisée
de cette découverte : elle en fait des reproches à Cli-
tandre qui lui propose de lui permettre de partager
son lit , afin de pouvoir continuer son récit sans ris-
quer de mourir de froid. Il promet la plus grande et
la plus sévère sagesse. Cette proposition est absolu-
ment rejetée, comme bien vous pouvez penser. Cli-
tandre, sans hésiter, s'établit d'autorité dans le lit de
Cidalise , la retient , continue son récit , et devient
bientôt amant heureux et aimé. Il manque à ce dialogue
deux qualités essentielles qui auraient pu le rendre
DE GRIMM ET DIDEROT. l3
agréable : la volupté et la vérité. On ne remédie pas à
ces défauts. Les momens les plus intéressans de ce ro-
man sont dénués de ce charme séducteur que la volupté
répand sur les tableaux qu'elle crayonne. Et ces mo-
mens une fois passés , il était maladroit à l'auteur de
faire recommencer un récit d'aventures fastidieuses
qui n'ont rien d'amusant ni même de supportable. Le
défaut de vérité, qui est encore plus impardonnable,
vient, sans difficultés, de ce que Clitandre et Cidalise
sont absolument sans caractère ; on ignore absolument
à quelle espèce de gens on a affaire. Tout est vague ,
indéterminé et par conséquent faux. On ne voit pas
pourquoi ce qui arrive arriva , parce que le contraire
pourrait arriver avec tout autant de vraisemblance. Le
poète et le romancier qui mettent dans leurs productions
des gens sans caractère , ressemblent à ces mauvais
peintres qui mettent dans leurs tableaux des figures
sans expression et sans physionomie. J'ai bien besoin
de voir des figures indifférentes , quand même elles se-
raient bien dessinées! C'est leur caractère, leur ame,
leur façon d'être et de s'affecter, que je veux voir dans
leurs yeux, dans leur main tien, dans leurs mouvemens,
dans leurs gestes, dans leurs actions , dans leurs accens
et dans leurs inflexions. Voilà une règle générale pour
le peintre , pour le musicien , pour le poète , pour le
romancier, pour le danseur, en un mot pour tous
ceux qui s'occupent d'arts agréables et qui ont pour
objet l'imitation de la nature ; et l'on ne peut s'écarter
de cette règle, le moins du monde, sans ôter à ses
productions toute sorte d'intérêt , chose sans laquelle
il est impossible de réussir et de plaire. On peut dire
l4 CORRESPONDANCE INEDITE
qu'en général les Matines de Cytheve sont beaucoup
mieux écrites que tout ce que M. de Crébillon nous a
donné en dernier lieu; mais , à ce mérite près, il faut
convenir que le présent qu'il vient de nous faire est
bien peu de chose. Cependant , comme les auteurs se
font toujours les champions de leurs mauvais ouvrages ,
parce qu'ils sentent bien qu'ils n'ont pas besoin de dé-
fendre les bons , M. de Crébillon prétend que ses Ma-
tines de Cythère sont ce qu'il a fait de mieux dans sa vie:
c'est ainsi que le grand Corneille était toujours enthou-
siasmé de ses tragédies les plus faibles, tandis qu'il
parlait modestement de celles qui excitent l'admiration
de toute l'Europe éclairée et polie. Mais le public n'est
jamais la dupe de ces sortes de préventions. M. de Cré-
billon ne dira pas du moins que le parallèle que je
viens de faire soit humiliant pour lui.
SUR LA LIRERTE DU COMMERCE ET DE L INDUSTRIE,
ET CONTRE LES LOIS PROHIHITIVES.
A Paris , ce i5 Octobre 1755.
J'ai eu plus d'une fois occasion de parler avec éloge
de M. de Forbounais, le premier parmi les Français
qui ait porté dans les matières de commerce la méthode
et la philosophie. Ce sujet devient tous les jours 'plus
intéressant; et, pour peu que lepublic^fixe ses regards
de ce côté-là comme il paraît le vouloir , nous aurons
le double avantage de nous instruire dans une science
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 5
qui deviendra bientôt la base de la supériorité et des
ressources du gouvernement français, et de voir s'anéan-
tir totalement ce faux et mince bel-esprit qui a si long-
temps infecté nos contrées. M. de Forbonnais même
n'a pas toujours été exempt du reproche d'affecter un
peu trop le bel-esprit et plus encore la philosophie, ce
qui nuit ordinairement à la clarté qui est indispensable
dans ces sortes d'ouvrages; à force de vouloir être
précis et méthodique , il devient obscur. C'est ainsi
qu'une mode succédant à l'autre, l'esprit philosophique
prendra insensiblement la place du bel-esprit , et qu'on
en abusera par trop d'affectation. Ce que M. de For-
bonnais a fait de mieux en ce genre , et qui peut
même servir de modèle , quoique ce ne soit pas un
ouvrage en forme, ce sont ces Questions sur le com-
merce du Levant, Cet ouvrage réunit la clarté , la
méthode, l'exactitude de raisonnement , la force et la
noble hardiesse d'un citoyen qui pense librement et qui
n'a en vue que le bien de l'Etat. Notre auteur vient de
donner une autre brochure dont on ne peut pas faire
le même éloge. Elle est intitulée : Examen des avan-
tages et des désavantages de la prohibition des toiles
peintes A la suite de ce morceau vous trouverez des
observations sur cet Examen, que nous devons à M. de
Gournay , intendant du commerce et homme d'un méri te
généralement reconnu ; et la brochure finit par la ré-
plique de M. de Forbonnais aux observations de M. de
Gournay. Vous ne serez content , dans cet ouvrage, que
du morceau de ce dernier. Vous y trouverez de la simpli-
cité, de la clarté, un vigoureux désir du bien public, et
une tendre et généreuse affection pour les hommes en
ï6 CORRESPONDANCE INÉDITE
général; caractère qui doit toujours briller dans l'homme
public : toute politique qui ne tend pas à rendre les
hommes heureux et l'Etat florissant est non -seule-
ment futile , mais odieuse. Il est fâcheux pour M. de
Forbonnais que ses deux morceaux fassent un aussi
parfait contraste avec celui de M. de Gournay. Ils sont
obscurs , mal conçus , mal digérés ; on ne sait jamais
quelle est l'opinion de l'auteur, et on y découvre un
esprit de despotisme diamétralement opposé à l'esprit
de commerce , et que ceux qui pensent pardonnent
difficilement. Vous savez que toute toile peinte est
prohibée en France. On a voulu prévenir par cette
défense le tort que leur usage pourrait faire aux ma-
nufactures de nos étoffes de soie et de laine. Les or-
donnances sont si rigoureuses à cet égard qu'elles per-
mettent aux gardes et aux commis de barrières d'ar-
racher les robes de toile aux femmes qui oseraient en
porter en public. Le trafic même des toiles peintes est
puni par les galères et par des peines plus rigoureuses
encore. Or c'est précisément la sévérité de ces lois qui
fait qu'elles ne sont ni observées ni exécutées. Ce n'est
pas qu'on n'envoie de temps en temps aux galères des
misérables sans appui, coupables de cette contrebande ;
mais ceux qui peuvent la faire en gros, et qui ont le
moyen d'acheter des protections, non-seulement ne
courent point de risque, mais trouvent un asile sûr dans
les maisons royales, où l'on étale publiquement ces mar-
chandises prohibées, à la faveur des privilèges et de l'im-
munité, comme si , dans un Etat bien policé , il dût y en
avoir de contraires à la loi. Bien plus : nos femmes se pro-
mènent publiquement en robes d'indienne et de Perse;
DE GRIMAI ET DIDEROT. J n
il n'y a point de maison de campagne aux environs de
Paris où l'on ne trouve des meubles de toile. Et com-
ment la loi serait-elle en vigueur, puisqu'elle n'est pas
respectée par les législateurs, et que, par exemple,
dans tout le château de Bellevue, il n'y a pas un
meuble qui ne soit de contrebande. M. de Forbon-
nais connaît tous ces abus. Il en conclut qu'il faut
que la loi redouble de sévérité, qu'elle soit exécutée
à la lettre , dans toute sa rigueur ; que les peines
tombent plus encore sur les acheteurs que sur les ven-
deurs; que les commis aient le droit d'entrer dans
toutes les maisons, sans en excepter celles des princes,
de faire la visite, et d'arracher les meubles de toile;
que les toiles confisquées soient brûlées publiquement
pour en prévenir l'emploi, etc. Je dis, voilà des lois
qui peuvent être très-convenables à Constantinople ,
mais qui ne pourront jamais avoir lieu en France. Il
n'y a qu'une vile et basse populace qui puisse être as-
sujettie à des lois aussi dures. Quelle que soit l'étendue
du pouvoir dans un gouvernement monarchique, il ne
peut rien contre l'esprit national, et il ne va jamais
jusqu'à ordonner des violences, dans les choses de fan-
taisie, contre une nation généreuse et qui chérit l'hon-
neur. Aussi toute loi qui autorise l'ombre de violence
est toujours restée sans vigueur en ce pays-ci. L'or-
donnance veut, par exemple, que tous ceux qui entrent
dans Paris soient fouillés aux barrières, pour savoir
s'il n'y a rien parmi leurs bardes qui soit contraire
aux ordres du roi ou sujet aux droits. Cette loi n'est
pas exécutée à la rigueur ; les gens connus entrent dans
Paris sans être seulement arrêtés, et tout honnête homme
2
l8 CORRESPONDANCE INEDITE
qui a l'habit et l'air décent , est bien arrêté à la bar-
rière, mais presque jamais fouillé: on s'en rapporte à
sa simple parole. Et pourquoi ce relâchement, puisque
dans le fond aucun particulier ne peut se plaindre d'une
loi qui est pour tout le monde? c'est que cette loi blesse
en apparence le sentiment de l'honneur, sentiment
favori de la nation : chaque honnête homme se croirait
insulté d'être fouille avec toute l'exactitude nécessaire
plutôt que cru sur la parole ; et pour peu qu'on insistât
sur l'observance littérale de la loi, les malheureux qui
sont commis à la garde des barrières, en faisant leur
devoir, courraient risque d'être tués par ceux qui s'en
trouveraient outragés. Voilà pourquoi il est si essen-
tiel de consulter l'esprit de la nation lorsqu'il s'agit
de lui donner des lois. Un peuple servile, un troupeau
d'esclaves se range aveuglément aux pieds de celui qui
commande; une nation généreuse n'adopte que ce qui
lui paraît juste et ce qui convient à son caractère. Si
elle ne peut pas empêcher le législateur de promulguer
des lois opposées à ses mœurs et à ses goûts , elle n'en
souffre pas du moins l'exécution; et le gouvernement,
en sortant des bornes que l'esprit delà nation lui pres-
crit, ne montre en effet que l'impossibilité de les franchir.
Si M. de Forbonnais eût fait ces réflexions, il y a ap-
parence que le résultat de ses opinions aurait été un
peu différent. Il aurait vu que , puisque les lois contre
les toiles peintes n'ont jamais pu être exécutées à cause
de leur sévérité , il faut les abolir comme mauvaises et
contraires à l'esprit de la nation ; que jamais les hon-
nêtes gens ne souffriront la visite des commis dans
leurs maisons; que cette visite qui n'aurait eu rien
DE GRIMM ET DIDEROT. I O,
que d'honnête dans une république, où il n'est question
que de vertu, qui aurait pu être la fonction honorable
d'un magistrat dans une monarchie, où il n'est ques-
tion que d'honneur, ne pouvant se faire que par des
malheureux que leur bassesse force , pour ainsi dire,
aux derniers et aux plus vils emplois de la société, est
par là opposée aux sentimens,ou, si vous voulez, aux
préjuges de l'honneur, et devient tout-à-fait imprati-
cable. D'ailleurs rien n'est si contraire à l'esprit de
commerce que cette gêne. Je ne veux pas répéter ici
les avantages que M. de Forbonnais reconnaît lui-même
devoir résulter de la permission des toiles peintes , et
que M. de Gournay expose avec autant de clarté que
d'énergie; avantages que l'exemple de nos voisins les
Anglais confirme depuis long -temps. Mais j'aime à
généraliser les idées et réduire toutes les questions par-
ticulières à leur principe; car lorsque la vérité d'un
axiome ou d'une maxime est bien constatée , tout ce
qui lui est contraire doit être rejeté et ne peut être
que faux et nuisible. Or rien n'est si nécessaire au
commerce , s'il doit fleurir, qu'une liberté sans bornes ;
tout ce qu'il y a de plus dangereux c'est que le gouver-
nement s'en'mêle. Un peuple industrieux ne veut être
gêné, ni dans ses goûts, ni dans ses fantaisies; il sent
qu'il a en lui de quoi les satisfaire. Si la mode de porter
des toiles peintes gagne , l'industrie et l'envie de gagner
érigeront bientôt des manufactures de toiles dans le
royaume, et plus cette marchandise sera en faveur,
plus on tâchera de la faire supérieurement, pourvu que
le gouvernement ne mette point d'entraves à l'indus-
trie. Mais cela fera tomber nos manufactures de soie et
20 CORRESPONDANCE INEDITE
de laine, dit M. de Forbon nais. Mais l'exemple de l'An-
gleterre prouve tout le contraire , dit M. de Gournay.
Et indépendamment de cet exemple, dirais-je, l'incon-
stance des hommes dans leurs goûts et dans leurs modes,
jointe à la grande beauté de nos étoffes de soie , doit
nous rassurer à cet égard.Voilà, dit M. de Forbonnais,
tant de milliers de manufacturiers sans pain, et par
conséquent perdus pour l'Etat. Ce raisonnement res-
semble à celui qu'on a opposé au projet d'établir des
fontaines dans toutes les maisons de Paris , et qui en a
empêché l'exécution : et que deviendraient les porteurs
d'eau ? a-t-on dit. La chute de nos manufactures d'é-
toffes, supposé qu'elle dût arriver, ce qui n'est pas, ne
serait pas l'affaire d'un jour, elle se ferait insensible-
ment. Or il arriverait ce qui arrive journellement dans
tous les métiers qui perdent de leur faveur, les hommes
tournent bien vite leur industrie d'un autre côté. Ce
n'est que dans les pays où l'intelligence et le travail
ne sont point une ressource sûre contre l'indigence
qu'il faut craindre d'ôter aux hommes un moyen de
subsister, quelque pernicieux qu'il soit au bien public
en lui-même. A entendre parler M. de Forbonnais ,
l'État aurait toujours à redouter de l'embarras de la
part de ses habitans : et on serait dans le cas d'imaginer
sans cesse de nouveaux emplois, de créer de nouvelles
charges , non parce que le bien public en exigerait ,
mais pour procurer aux citoyens des débouchés et des
moyens de subsister aux dépens les uns des autres ,
sans aucun véritable besoin réciproque. Oh le mauvais
gouvernement que celui qui serait ainsi constitué! Ne
rebutez point l'industrie générale en favorisant le mo-
DE GR1MM ET DIDEROT. 1\
nopole , en accordant des privilèges exclusifs; ne
gênez point vos sujets, et vous n'en serez point em-
barrassé. La nécessité de subsister, le succès sûr du
travail, l'exemple de l'industrie qui prospère, produi-
ront un encouragement universel et aiguiseront de
mille façons différentes l'imagination , qui , inépuisable
en ressources, n'abandonne jamais un peuple laborieux
et qui n'est point opprimé. Alors votre existence et la
prospérité de votre commerce ne dépendront point de
telle manufacture , de telle espèce d'étoffe et de sa fa-
veur, mais du génie seul de votre peuple ; et quelque
révolution qu'il arrive dans les goûts, dans les fantai-
sies , dans la vogue des marchandises , votre Etat restera
toujours florissant , parce que votre peuple sera tou-
jours industrieux. Ce n'est pas que, dans de certaines
occasions, les particuliers ne souffrent des changemens
qui arrivent ; mais les malheurs passagers de quel-
ques particuliers ne peuvent jamais entrer en ligne de
compte avec le bien public , et celui-ci crie toujours
liberté! liberté! Autre maxime générale. Lorsque d'un
arrangement il résulte nécessairement le bien constant
et durable de l'État , il est juste de sacrifier les intérêts
de la génération présente au bien-être permanent et
éternel des races futures. Sans cette maxime on n'ose-
rait jamais réformer aucun abus , parce qu'il est impos-
sible de faire aucune opération en ce genre dont
beaucoup d'innocens ne soient la victime. Nous en
avons un exemple tout récent dans la suppression des
sous-fermes. Supposé que cette opération soit excel-
lente, comme beaucoup de gens éclairés le prétendent,
l'inconvénient qu'elle a de faire perdre à quelques cen-
22 CORRESPONDANCE INEDITE
taincs de particuliers leur état , n'a pu, ni n'a dû arrêter
M. le contrôleur général des finances. Revenons aux toiles
peintes, et supposons avec M. de Forbonnais que leur
permission fasse un tort réel à nos manufacturiers.
C'est un inconvénient sans doute. Ils ne retourneront
pas à la charrue , dit M. de Forbonnais. Vous avez
raison : ces gens seront donc perdus pour l'Etat; soit.
Mais ne voyez-vous pas que si , dans la génération sui-
vante , le métier de manufacturier devient moins lu-
cratif et qu'il ait besoin de moins d'hommes, cela fera
autant de sujets de gagnés pour la charrue , puisque
vos cultivateurs auront ce débouché de moins pour
abandonner leur métier avec profit. Il est étonnant que
ce raisonnement soit échappé à M. de Forbonnais. Les
soins les plus importans de notre gouvernement doi-
vent tous se tourner du côté de l'agriculture. Qu'elle
soit protégée, encouragée; que le laboureur ne soit point
écrasé, qu'il soit favorisé et libre comme les autres ha-
bitans dans leurs conditions respectives; et la France
fleurira, le gouvernement sera brillant de gloire, parce
que les peuples seront heureux. Si vous négligez ce
soin, tous ceux que vous pourrez prendre d'ailleurs ne
procureront jamais de bonheur solide. Que le gouver-
nement ne se mêle point du commerce de ses sujets ;
qu'il n'y ait d'autre marchandise de contrebande que
celle dont l'usage sera nuisible aux citoyens ; qu'il n'y
ait point de monopole de favorisé , point de privilèges
exclusifs , point de gêne ni d'embarras dans le trafic
public et dans le transport des marchandises, et le
commerce fleurira, et l'État sera opulent.
DE GRIAIM ET DIDEROT. 2 3
SUR LA PHILOSOPHIE EN GÉJNERAL,
ET PARTICULIÈREMENT SUR CELLE DE BACON.
A Paris, ce ier novembre 5 755-
L'empire de la philosophie est éternel, parce qu'il
est fondé sur la vérité et sur la justice. Les efforts réunis
du fanatisme , de l'ignorance et de la barbarie, n'ont
jamais pu le détruire ; et s'il est ébranlé quelquefois ,
les secousses les plus violentes ne servent qu'à le ras-
seoir plus solidement sur ses anciens fondemens. Tel
doit être le sort de la philosophie, tel il est con-
firmé par l'histoire de l'esprit humain de tous les
siècles. A mesure que la lumière de la fille des cieux
s'élève, que ses rayons s'étendent chez un peuple, le
préjugé et l'injustice disparaissent, l'autorité perd son
poids et son crédit, la raison seule se fait écouter; tout
ce que l'enthousiasme et la prévention ont ou trop
élevé ou trop abaissé reprend insensiblement la place
qui lui appartient; les objets et les hommes se trouvent
dépouillés de tous les faux ornemens par lesquels ils
en imposaient aux esprits faibles; la vérité et le vrai
mérite ne courent plus risque d'être enveloppés et con-
fondus dans les épaisses ténèbres de la stupidité , ou
effacés par des fausses lueurs d'une lumière postiche :
elle seule entraîne les cœurs; lui seul est respecté,
parce que l'un et l'autre brillent de leur propre clarté.
Tant de réputations éclatantes sont tombées dans les
abîmes de l'obscurité, parce qu'elles n'ont pu soutenir
l[\ CORRESPONDANCE INEDITE .
le grand jour de la vérité et de la raison. Tant de grands
hommes auxquels l'humanité doit tout, méconnus ou
négligés pendant un temps, ont recouvré, du moment
que le flambeau de la philosophie s'est élevé , les droits
qu'ils avaient à notre reconnaissance et à nos hom-
mages. Il est surtout une sorte de génies sublimes , et
pour ainsi dire prématurés par rapport à leur siècle,
dont le mérite ne peut être apprécié que fort tard. On
a dit quelque part dans Y Encyclopédie, que nous avons
eu des contemporains dans le siècle de Louis XIV;
c'est-à-dire qu'il s'est trouvé des génies qui , fran-
chissant les bornes de l'esprit humain et de leur siècle,
ont indiqué dès lors les progrès de la science , des arts
et de la raison dans le notre. Ces génies doivent être
extrêmement rares. Je ne sais s'il y en a eu en effet
dans le siècle de Louis XIV. Je les comparerais volon-
tiers à ces saints du premier ordre, qui, par le prestige
de leur imagination ou quelque autre privilège , sont
ravis jusqu'au troisième ciel , et jouissent dès à présent
de la vision" béatifîque et des joies du paradis. Les
hommes de génie dont je parle ont des visions plus
terrestres, mais cependant beaucoup plus subtiles. A
ceux-là il ne faut qu'une imagination bien échauffée
pour voir et les anges, et les vierges, et les saints; à
ceux-ci il faut une imagination vive, forte, brillante et
cependant réglée, une pénétration et une sagacité
inconcevables, un esprit de combinaison qui a je né sais
quoi d'effrayant pour le commun des hommes , et qui
ressemble quelquefois à l'égarement: aussi, comme je
l'ai dit , les contemporains d'un tel homme ne sont-ils
pas en état d'apprécier son mérite. Il ne peut être
DE GRIMM ET DIDEROT. 2D
aperçu que par un petit nombre d'excellens esprits;
incompréhensible pour le vulgaire, il est trop heureux
s'il échappe à leur censure. On dit communément que
l'obscurité est le partage des esprits embrouillés , que
celui qui conçoit avec netteté, qui voit avec justesse,
sait rendre ses idées avec clarté et précision. Cette
maxime peut être vraie en général, mais vous voyez
que celui qui, par un effort de génie sublime, s'élève
au-dessus des siècles et franchit leurs bornes étroites ,
entrevoit toute la chaîne des vérités qui ne seront
connues qu'à ses arrière-neveux, indique et devine,
par ce qu'on sait et qu'on a trouvé , tout ce qui reste à
savoir et à chercher, ne peut manquer de paraître en
général obscur et inintelligible; il ne peut que vous
tracer légèrement la voie, que vous indiquer vaguement
quelques points de vue pour vous reposer, et appuyer,
pour ainsi dire, vos yeux fatigués; et si à travers les
nuages du temps vous apercevez les lueurs de la vé-
rité , vous serez du très-petit nombre de ceux qui sau-
ront priser celui qui lui arrache son voile.
Tel était le génie du chancelier Bacon deVerulam,qui
vécut sous le règne d'Elisabeth et de Jacques Ier. Non-
seulement nous révérons dans ce grand homme le restau-
rateur de la raison et de l'esprit philosophique , mais
nous lui devons encore d'avoir tracé tous les chemins,
d'avoir aplani presque toutes les difficultés de la
route , d'avoir indiqué tous les travaux qui restaient à
faire , et qui ont été entrepris depuis en partie , du
moins avec succès. Un jeune homme, M. de Laire,
vient de débuter dans la littérature par l'analyse de
la philosophie de Bacon. Cet ouvrage, qui paraît en
1Ù CORRESPONDANCE INEDITE
deux volumes, n était point aisé à faire. M. de Laire a
rendu avec force et précision les pensées lumineuses et
souvent sublimes du chancelier, et cette analyse nous
donne une idée suffisante du système et de tout l'édi-
fice philosophique de ce grand homme. On a ajouté,
dans un troisième volume, la vie du chancelier, tra-
duite de l'anglais de M. Mallet, par un homme in-
connu dont le nom ne me revient pas. Cette vie paraît,
même dans l'original, un ouvrage médiocre; vous y
lirez avec douleur que ce génie du premier ordre , cet
homme qui reçut du ciel toute la lumière en partage ,
et qui paraît souvent inspiré par quelque divinité, n'é-
tait rien moins qu'estimable par sa probité et par sa
vertu; que, pour la confusion de l'humanité, il s'est
déshonoré par plusieurs actions basses, que l'ambition
et un vil intérêt ont souillé une ame que la vérité et
son céleste flambeau auraient dû élever au-dessus de
toute faiblesse humaine. O sort déplorable des mortels!
serait-il vrai qu'il ne suffit pas d'être éclairé pour
aimer et pratiquer la vertu et suivre ses augustes lois ?
Faudrait-il chercher le bonheur d'être généreux , ver-
tueux et sensible, faudrait-il le chercher, dis-je, dans
la qualité du sang et des nerfs , dans les mouvemens et
les affections de notre cœur ? Oublions, s'il est possible ,
la vie du chancelier, et revenons à sa philosophie.
C'est M. Diderot qui, le premier, a fait connaître
à ses compatriotes le mérite de Bacon. Non -seule-
ment il nous a prêché sa philosophie, et nous a fami-
liarisés avec elle, mais il a fondé sur elle l'immense
ouvrage de X Encyclopédie. Il est étonnant que M. de
Voltaire, qui prône volontiers les étrangers, et souvent
DE GRIMM ET DIDEROT. 27
outre mesure , et à qui on peut reprocher d'avoir, par
ses éloges , accrédité pour quelques momens plusieurs
ouvrages médiocres, ait parlé si légèrement de Bacon
et de ses ouvrages. Il faut croire qu'il ne l'a pas étudié ,
ni approfondi son système. Il croit que la philosophie
lui a de grandes obligations, mais qu'il sera peu lu,
et oublié par la suite. Je crois tout au contraire que
plus la philosophie fera de progrès, plus le chancelier
sera lu , recherché et admiré. Cette prédiction com-
mence déjà à s'ccomplir. Ce sublime génie a entrevu
notre siècle; il a vu plus loin encore. M. Diderot dit
quelque part qu'il faudra peut-être plusieurs siècles
pour rendre le Novum organum de Bacon tout-à-fait
intelligible. En lisant l'analyse, vous n'oublierez pas
que les choses qui vous sont familières aujourd'hui
n'étaient point du tout communes dans le siècle du
chancelier , et qu'il a fallu, le plus souvent, un effort de
génie pour les trouver.
Bacon fait une observation bien vraie et bien humi-
liante pour nos immenses bibliothèques. En y regardant
de près on trouve que l'humanité doit sa science, sa
philosophie et ses connaissances à trois ou quatre gé-
nies du premier ordre. Tous les autres n'ont fait que
répéter et rhabiller les pensées des premiers. Quand
on est bien pénétré de cette vérité, on trouve qu'il
faut être bien hardi pour prendre la plume.1 Bacon
a été sans doute un de ces trois ou quatre. Peut-être
la postérité augmentera - t - elle ce nombre par un ou
deux de nos contemporains. La France n'oubliera pas
que V Esprit des lois a produit une révolution dans
les esprits. Si j'avais le talent de Plutarque , je ne
28 CORRESPONDANCE INÉDITE
manquerais pas de faire le parallèle de Bacon et de
l'illustre philosophe qui est à la tête de XEncyclo-
pédie, et je ne craindrais pas d'être censure par ceux qui
ont l'occasion de voir ce dernier de près , et qui sont en
état de sentir ce qu'il vaut. Jamais deux génies ne se
sont ressemblés comme celui de Bacon et de M.Diderot.
La même profondeur , la même étendue, la même abon-
dance d'idées et de vues , la même lumière et la même
sublimitéd'imagination,lamême pénétration, la même
sagacité , et quelquefois la même obscurité pour leurs
contemporains respectifs , et surtout pour ceux qui
ont la vue faible. Mais comme il faut toujours être
juste , il ne faudrait pas oublier de remarquer dans ce
parallèle, que si l'un, dans le tumulte et les dignités
de la cour, a été assez malheureux pour manquer à
!a probité, pour oublier l'honneur et la vertu, l'autre,
dans le silence et la retraite d'une vie simple et privée, a
encore honoré l'humanité par un cœur vertueux et sen-
sible, par des actions généreuses et honnêtes, et a joui
constamment des hommages et de la vénération de ceux
qui ont eu le bonheur d'être au nombre de ses amis.
FACÉTIE.
Voici des vers que j'ai eu l'honneur de vous envoyer
autrefois comme un chef-d'œuvre d'absurdité. Une
femme d'esprit, madame la comtesse de R.... s'est
amusée à faire un commentaire sur ces vers dans le
goût de Mathanasius.
0 fleurs I ô belles fleurs aujourd'hui désirées !
Que ton odeur éclate devant la bien-aiméc;
DE GRIMM ET DIDEROT. 29
Allez , beauté charmante, que rien ne vous arrête,
Allez vers Louison; c'est aujourd'hui sa fête.
Si vos vives couleurs se fanent dans sa bouche,
Ah ! qu'il est doux pour vous de toucher qui vous touche ,
Partez à pascontens, faites-lui bien ma cour;
Dites-lui que je l'aime et l'aimerai toujours.
envoi.
Si les poètes humains, instruits par leur génie,
M'avaient prêté la main à ces vers infini ,
Je me serais flatté d'entrer dans la matière
Des qualités triomphantes logées dans vos carrières ;
Mais comme mon génie ne peut promettre autant ,
Pardonnez à l'auteur comme un faible instrument.
A Paris, le 7 novembre 1755.
Je vous envoie avec un million de remerciemens ,
Monsieur, le bouquet dont vous avez bien voulu me
faire part; il m'a peu frappée dans le premier moment,
je l'ai relu depuis avec l'attention qu'il méritait, et j'ai
peine à croire à présent , je vous l'avoue , qu'un esprit
délicat comme le votre se soit réellement livré à la
méprise grossière dont j'ai été capable. Vous avez voulu
m'éprouver, Monsieur, et il n'est pas étonnant qu'un
piège tendu par vous ait pu me surprendre : je ne sau-
rais ni m'en humilier ni m'en applaudir beaucoup.
Oui , Monsieur, j'ai méconnu un moment , j'en con-
viens à ma honte , toutes les beautés de cet ouvrage ;
je ne lui en soupçonnais pas, puisque vous paraissiez
les ignorer. La réflexion m'a dessillé les yeux ; et , pour
me punir d'une si grande erreur, je veux vous com-
muniquer mes découvertes trop tardives. Je ne saurais
3o CORRESPONDANCE INÉDITE
faire assez de réparation au génie sublime que j'ai d'a-
bord si cruellement insulté. Que ne puis-je emprunter
de lui, pour admirer ses vers , l'élévation et la finesse
qu'il y a si abondamment répandues! Tous les poèmes
commencent par une invocation ; presque toujours les
muses en sont l'objet. Notre poète avait trop peu besoin
de leur secours pour s'abaisser à le demander. Il n'a
pas voulu cependant dédaigner tout-a-fait la manière
à laquelle les plus grands génies se sont assujettis; il a
donc invoqué, mais seulement des fleurs, et loin de leur
demander du secours , il ne semble les appeler que
pour leur prescrire ses volontés. O fleurs l que ce choix
est délicat ! 11 se trouve si bien des dons de la nature
qu'il ne veut tenir que d'elle ceux qu'il destine à sa
maîtresse. Elle est fleur à ses yeux , que pourrait-il lui
offrir de plus beau que son ouvrage? Non-seulement il
désire des fleurs, mais encore il veut qu'elles soient
belles. Il les appelle une seconde fois pour exiger
d'elles cette qualité nécessaire. Le feu de son génie a
beau l'entraîner, celui de son amour ne lui permet au-
cune négligence. Il aime trop pour ne pas sentir le
mérite des répétitions; en est-il d'ennuyeuses auprès de
ce qu'on adore?
[Cette femme qui, du commencement d'une lettre à
la fin, n'avait écrit que ce mot si délicieux, quand il
est aussi mérité que senti (ce faimé) , qui disait tout
autrefois , et qui aujourd'hui se dit à tous sans exprimer
rien ; cette femme , dis-je , pouvait-elle être accussée de
peu d'esprit , parce qu'elle avait préféré la répétition
simple du sentiment à la variété des phrases? Elle
connaissait l'amour, elle était assurée de son amant ,
DE GRIMM ET DIDEROT. 3l
et sa manière d'exprimer l'un faisait l'éloge de l'autre.]
Ainsi notre admirable poète habile autant à sentir
qu'à peindre ce qu'il sent, se permet tout pour ne rien
négliger auprès de ce qu'il aime. Cette préoccupation
totale n'est-elle pas aussi bien marquée dans la fin de
ce premier vers :
0 fleurs! ô belles fleurs aujourd'hni désirées!
11 croit tous les cœurs aussi occupés que le sien à cé-
lébrer son aimable Louise; il voit déjà toutes les fleurs
enlevées pour lui former des bouquets ; tout l'univers
occupé à en rassembler pour elle. A peine espère -t-il
que les plus beaux jardins puissent en fournir assez, et
il semble , à entendre la manière dont il parle des
siennes, qu'il jouisse du plaisir de rendre jaloux tous
ceux qui n'auront pu en trouver comme lui.
Prenez -y garde, Monsieur, tout son ouvrage est
rempli de ce même sentiment si délicat, et le caractère
distinctif de la vraie passion.
Le second vers n'en est-il pas encore un effet? Sans
parler de la précieuse négligence que tant de profanes
ne comprendraient pas , et qui lui a fait abandonner
dans le premier hémistiche la précision du langage qui
semblait exiger le pluriel pour les fleurs , sans recher-
cher même si cette réunion de plusieurs en une seule
n'est pas une image de tous les désirs qu'il tient du
même sentiment, le premier nom qu'il donne à son
amie ne peint-il pas bien vivement l'habitude où il est
de juger tous les cœurs sur le sien ; semblable au divin
auteur du Cantique où l'on aperçoit tant' de choses du
même genre , il ne l'appelle pas seulement sa bien-aimée,
32 CORRESPONDANCE INEDITE
mais la bien-aimée par excellence ; tout le monde doit
la reconnaître; et ce nom, il prévoit avec crainte qu'elle
le tient de tous ceux qui l'approchent; il les regarde
comme autant de rivaux, et jouit cependant de la voir
si généralement adorée.
Mais je crains de m'être trop arrêtée sur des com-
mencemens qui, quoique inimitables, sont encore au-
dessous de ce qui me reste à admirer. Je sens en trem-
blant toute l'étendue de mon entreprise. J'ose louer un
génie au-dessus de toutes louanges, et détailler des
beautés qu'à peine m'est-il permis d'apercevoir. Je
compte bien, monsieur, sur votre indulgence; vous
jugerez trop justes les difficultés que j'éprouve, pour
ne pas m'excuser si je ne puis les surmonter. Je con-
tinue donc, dans cette confiance , de suivre l'entreprise
trop hardie que j'ai commencée; non que je prétende
m'arrêter sur tout, comme je l'ai fait jusqu'à présent :
l'ouvrage serait trop étendu et trop au-dessus de mes
forces. J'ai senti beaucoup de choses; mais il en est
sûrement bien d'autres qui m'ont échappé, et je ne
veux parler que de celles qui m'ont paru frappantes.
Tel est, par exemple , l'enthousiasme qui, lui faisant
personnifier les fleurs, l'entraîne jusqu'à leur attribuer
des sentimens , et à être jaloux de l'impression dont il
les croit susceptibles :
Allez, beautés charmantes; que rien ne vous arrête.
Il pense qu'elles craindront comme lui, en approchant
de l'objet qui l'enflamme. Il connaît trop la timidité
d'un amour délicat pour n'en pas croire atteint tout ce
qui approche de sa déesse ; des fleurs même doivent
DE GR1MM ET DIDEROT. 33
redouter son abord, et l'inquiétude qu'il en ressent
l'engage même à les louer. On n'est jamais si confiant
qu'alors qu'on se croit aimable, et la crainte des autres
ne vient souvent que du peu d'idée que l'on a de soi.
Allez donc, leur dit-il, ne tremblez pas; vous êtes
belles, charmantes; qui pourrait vous arrêter?
Allez vers Louison, c'est aujourd'hui sa fête.
Ce moment est favorable, et dans ce jour qui réunit
tous les hommages , vous la trouverez plus disposée
à recevoir le vôtre.
Mais hélas ! au soin de les encourager succède bientôt
la jalousie de ce même succès qu'il s'est empressé de
leur promettre.
Je passe sur le vers suivant , qui me paraît une petite
indiscrétion sur la manière trop favorable dont il
espère que sera reçu son bouquet. Peut-être quelques
bontés passées lui donnaient-elles le droit de compter
sur celle-là ; mais l'aveu qu'il en fait ne peut se par-
donner qu'à l'égarement trop commun aux poètes.
Ah ! qu'il est doux pour vous de toucher qui vous touche!
11 est persuadé qu'elles sentiront comme lui le bon-
heur qu'il envie , en faisant un usage bien délicat du
défaut de notre langue qui exprime du même mot un
sentiment et une sensation ; il peint d'une manière
adroite et tendre le désir qu'il ressent de toucher un
peu celle dont il l'est si vivement. Mais il se connaît
trop pour être long-temps jaloux. <c Allez, leur dit-il
dépouillé d'une crainte trop vaine ; partez à pas con-
3
34 CORRESPONDANCE INÉDITE
tens, c'est-à-dire volez, rien ne vous rend si légères
que le bonheur.
« Faites-lui bien ma cour; je ne vous envoie pas pour
sentir, mais pour exprimer. Dites-lui ce que je n'oserais
lui apprendre moi-même, et ce dont je brûle cepen-
dant de l'instruire. Cachez dans votre sein un secret
dont dépend le bonheur de ma vie. Qu'elle devine
sans rougir ce qu'elle n'entendrait peut-être pas sans
colère; et en lui peignant mon amour, jurez-lui mille
fois, pour en obtenir le pardon, qu'il sera aussi durable
qu'il est violent. » Vous le voyez, Monsieur, je l'avoue à
ma honte, il ne lui a fallu que deux mots pour dire ce
que j'exprime moins bien que lui dans la plus longue
phrase.
Il ne me reste plus à détailler que l'envoi , ou pour
mieux dire il me reste encore. Il me paraît mille fois
plus difficile à louer, parce qu'il mérite de l'être mieux
que je n'en suis capable. En effet , monsieur , quelle
rare modestie a pu aveugler si fort cet homme admi-
rable, pour l'engager à s'abaisser au-dessous de tant
de gens que sans orgueil il pourrait fouler aux pieds?
Si les poètes humains, dit-il, instruits seulement par-
leur génie , m3 avaient prêté la main. Guidé comme il
l'est par le maître d'Anacréon, qu'a-t-il besoin d'un
autre secours? Les flèches de l'Amour lui tiennent lieu
de plume , et ce dieu même est son Pégase. Il craint
cependant; il se méfie de lui-même, non qu'il ne sente
ce qu'il vaut. Un esprit de sa trempe ne saurait se mé-
connaître autant; mais il est vivement épris , et rien ne
lui paraît exprimer assez ce qu'il sent davantage. Par-
donnez , dit-il , à l'auteur comme un faible instrument:
DE GRIMAI ET DIDEROT. 35
il descend de ce ton noble et élevé dont il s'était servi
jusque-là , et qu'il croit ne convenir qu'à l'éloge de sa
maîtresse. Il choisit pour parler de lui les expressions
les plus communes, ce Les qualités de Louise sont triom-
phantes, dit-il , et leur reproduction perpétuelle ne sau-
rait être mieux peinte que par l'emblème d'une carrière
qui découvre de nouvelles richesses à mesure qu'on
s'empresse d'en jouir. «Ainsi chez elle, une vertu ne
disparaît que pour faire place à une autre. « Ses
qualités sont logées, ajoute -t -il, chacune à leur
place ; leur amas ne fait point confusion. » Ainsi
tout est noble, délicat dans ses expressions quand
il parle d'elle; il n'est humble et négligé que pour lui.
Enfin, Monsieur, j'égale sans crainte cet ouvrage,
d'abord méprisé, aux plus délicats d'Anacréon, tous
deux inspirés par l'amour, mais d'une manière diffé-
rente. Il forma l'un pour chanter ses plaisirs, l'autre
pour peindre ses sentimens.
DE L EDUCATION DES PRINCES.
A Paris, ce i5 novembre 1755.
O le beau sujet que celui de l'éducation des princes!
Depuis que le gouvernement populaire a disparu sur
la terre, que la raison et la lumière ont pénétré dans
nos immenses monarchies, que le peuple, pensant et
philosophe, s'est accoutumé à vivre sous la loi d'un seul ,
et qu'il a pu accorder la liberté de penser avec la con-
trainte des actions et avec la nécessité de ne point
36 CORRESPONDANCE INÉDITE
participer à l'administration de la chose publique, il
n'y a point de sujet qui soit plus digne de la médita-
tion des sages que cette éducation qui doit assurer le
bonheur des peuples sur les devoirs et le bonheur de
l'enfant public. Le seul remède en effet contre tant de
maux qu'entraînent l'immensité de nos Etats, la multi-
plicité et la confusion de nos lois, la lenteur et l'incer-
titude de notre justice, l'impunité du crime adroit et
clandestin, et la faveur du pouvoir injuste; ce seul
remède , s'il existe , nous devons le chercher dans le
génie et dans le cœur de celui à qui sa naissance a ac-
quis le droit de régner. Il est singulier que les hommes,
qui ne se sont réunis en société et sous différens gou-
vernemens que pour être heureux , aient si peu songé
à en abréger les voies , ou s'y soient si mal pris. Au lieu
d'entasser lois sur lois à mesure que les circonstances sem-
blaient l'exiger, ils n'avaient qu'à en prévenir le besoin,
et le moyen le plus sûr de le prévenir était l'éducation
publique des citoyens, qui exige que non-seulement ils
soient formés en général à la vertu, a la justice et à la
raison, afin d'être hommes, mais qu'ils apprennent en-
core à regarder les maximes particulières du gouver-
nement sous lequel ils doivent vivre, comme sacrées et
inviolables, afin d'être citoyens, et qu'ils contractent
de bonne heure cette affection pour leur climat, cette
prédilection pour leurs usages, pour leurs arts, pour
leur façon de vivre , ces préjugés enfin pour leur patrie
et pour leurs compatriotes, qui tous assurent à un gou-
vernement ses forces , ses ressources et sa durée. Cicéron
a remarqué que celui qui vivrait en honnête homme,
suivant les lois, serait encore un fort mauvais sujet,
DE GR1MM ET DIDEROT. ^
parce que les lois ne peuvent exiger de vous que de ne
point faire le mal, et que si vous êtes bon il vous
reste encore le devoir de faire le bien. Par le même
principe, ou voit que l'homme élevé à la justice et à
la vertu n'a pas besoin de lois, et que le code d'un
peuple instruit, dès l'enfance, de ses devoirs, c'est-à-dire
des moyens d'être heureux, et nourri dans l'amour de
la vertu et de l'honnenr, dans le mépris du vice et de
l'intérêt, et surtout dans une affection et modération
mutuelles , serait très-mince et très-peu chargé d'or-
donnances. Tel était celui des Spartiates. Ces lois de
Lycurgue, tant admirés dans tous les siècles, sont au-
tant de préceptes d'éducation pour la jeunesse lacédé-
monienne. Ce législateur sublime savait qu'il ne restait
plus rien à prescrire aux citoyens dont la jeunesse
avait été employée à la science et à l'exercice de leurs
devoirs; et c'est ainsi qu'une poignée d'hommes devint
l'admiration de la terre. La grandeur de nos vastes
monarchies a peut-être rendu cette méthode imprati-
cable. Ne travaillant plus pour la patrie , faisant tout
pour nous-mêmes, pour notre gloire, pour notre élé-
vation, pour l'agrandissement de notre fortune, il serait
injuste d'attendre tout de la patrie, lorsque nous ne
faisons rien pour elle. En nous garantissant la sûreté de
nos personnes et la tranquille possession de nos biens,
elle n'exige de nous que de ne point troubler la société,
et de concourir pour le reste au bien public autant que
cela peut convenir à notre état, à notre honneur, à
notre intérêt. Voilà la véritable situation de ceux qui
vivent sous un gouvernement monarchique. L'éduca-
tion y devient une affaire de famille dont le monarque
38 CORRESPONDANCE INEDIfE
n'est ni en droit ni en état de prendre connaissance ,
et tout ce que les lois y peuvent faire, c'est, comme
dans le reste , non de procurer le bien , mais d'empêcher
le mal ; c'est de pourvoir à ce que le pouvoir légitime des
pères ne dégénère point en tyrannie envers les enfans.
Il n'en devrait pas être ainsi de l'enfant royal : né
pour le bonheur de tous, tous devraient être moins en
droit que dans l'obligation de consacrer leurs lumières
à un objet aussi important, et si les talens des plus
sages sont assez indifférens dans les autres parties de
l'administration publique , s'il est vrai que la machine
ne va souvent pas moins bien pour être mue par de
sots manœuvres, le soin d'élever l'héritier de la cou-
ronne devrait du moins être l'effort de la sagesse d'un
peuple. On frémit d'épouvante quand on pense aux
suites funestes qu'entraînent , je ne dis pas les vices d'un
souverain, mais ses goûts, ses penchans, ses fantaisies,
choses qu'on ne peut trouver répréhensibles dans un
particulier, et qui dans un monarque peuvent devenir
la source de la calamité publique. Qu'un particulier aime
les armes , il passera sa vie à s'exercer dans des salles ,
et ce goût sera fort indifférent pour le bien public :
Charles XII, spadassin et bretteur par goût, cause la
ruine de son royaume en se livrant à ses fantaisies
romanesques. Si dans de certaines monarchies on a
songé à prévenir ces maux en prescrivant des bornes
à l'autorité royale , n'était-il pas bien plus simple
d'aller à la source du mal , et de rassembler tous nos
efforts autour de l'enfant royal , pour former son es-
prit et son cœur à la droiture , à la justice et à la vertu ,
et pour lui apprendre de bonne heure à subordonner
DE GIUMM ET DIDEROT. 3q
ses goûts à ses devoirs? Voyons les opérations qu'il
serait à propos de faire pour cet effet, car je ne crois
pas avoir besoin de dire qu'on n'a encore rien fait.
L'éducation des princes ne diffère en rien de celle qu'un
particulier aisé donne à ses enfans ; des maîtres crus
plus ou moins habiles en font toute la différence.
Je voudrais donc premièrement, et en général, que de
semblables sujets fussent proposés et abandonnés indis-
tinctement à la méditation des sages et du public. S'il
est vrai que le mystère est le premier ressort de la po-
litique , et que les affaires demandent un secret invio-
lable ( ce que je ne crois pas trop) , il est bien certain i
d'un autre côté, que l'éducation du prince, tout ce
qu'on fait pour le progrès des sciences et des arts , et
beaucoup de pareils objets, ne sauraient avoir trop de
publicité; que dans tout ce qui y a rapport, on ne de-
vrait rien faire sans avoir consulté le public. Pourquoi
ne discuterait-on pas dans des écrits publics la meil-
leure façon d'élever l'héritier du trône, comme on dis-
cute à Londres les intérêts de la nation dans des bro-
chures périodiques? S'il arrivait que les plus sots don-
nassent leur avis comme les plus sages , il ne faudrait
certainement qu'une médiocre étendue de lumières et
un peu de justesse dans l'esprit pour séparer l'or d'avec
le plomb , et choisir toujours le meilleur parti : car lors-
que la vérité et la sagesse élèvent la voix , on n'écoute
plus le plat et confus langage de la sottise, à moins
que la passion et l'intérêt particulier n'aient endurci
les oreilles d'avance.
Le gouverneur de l'enfant royal doit être sans
doute le plus honnête homme du royaume. Tous
4o CORRESPONDANCE INEDITE
ceux qui président ou prennent part a cette éducation
doivent y être appelés par leur mérite, par leurs lu-
mières, par leur probité et par la bonne odeur de leurs
vertus : en écoutant la voix publique, on ne se mé-
prendra pas dans le choix. Mais cela ne suffît pas; je
voudrais encore que le jeune prince fût éloigné de tout
ce que la cour a de plus éblouissant pour de faibles
yeux, qu'il fût confié, pour ainsi dire, au public, qu'il
passât son enfance au milieu de la nation, qu'il assis-
tât souvent aux assemblées publiques, aux spectacles ,
et sans autre prééminence que les égards modérés que
le mérite accorde au rang, et qui seuls doivent flatter
un cœur généreux ; qu'il se rapprochât enfin de la vie
privée, autant qu'il serait possible , afin de contracter
les vertus civiles et les qualités d'un honnête homme
avant que de faire le roi. Son'génie, plié ainsi de bonne
heure à connaître les hommes, à priser leurs talens ,
à apprécier leur mérite , accoutumé surtout à leur façon
de vivre et de juger, apporterait sur le trône une infi-
nité de lumières, que le défaut d'instruction cache éter-
nellement aux rois d'un esprit ordinaire , et que ces
hommes rares que le ciel fait naître de temps en temps
pour la prospérité des peuples, ne peuvent remplacer
que par des efforts de génie.
On dit que M. de Fénelon , l'auteur du Télémaque,
cette ame si pure et si belle dont un cœur sensible
ne peut se rappeler la mémoire sans émotion , chargé
par Louis XIV de l'éducation de M. le duc de Bour-
gogne, et n'espérant pas d'en faire un grand roi, borna
tous ses soins à inspirer à ce prince un vif amour pour
l'humanité , persuadé que cette vertu seule suffit pour
DE GRIMM ET DIDEROT. 41
remédier aux ineonvéniens auxquels le trône expose un
roi médiocre, ou même né avec des dispositions malheu-
reuses. Je voudrais aller plus loin que l'archevêque de
Cambrai , je voudrais que cet amour des hommes fût
porté, dans le cœur des princes, jusqu'au respect pour
tout ce qui a le nom d'homme, sans égard aux dignités ,
ni aux prérogatives idéales du rang et de la naissance.
Les égards que le prince doit aux hommes les plus con-
sidérables, aux premières maisons de son royaume, ne le
doivent point dispenser de l'affabilité et des marques
d'estime qu'il doit au dernier de ses sujets dont la répu-
tation n'est point attaquée. Ne suffit-il pas d'être homme
pour avoir droit à tous les avantages dont l'humanité
jouit? S'il y a des degrés à l'infini dans les égards, le
dernier de tous doit être assez marqué pour honorer
et celui qui l'accorde, et celui qui en est l'objet. Qu'y
a-t-il en effet dans l'univers de plus sacré que l'homme?
Le fanatisme et l'hypocrisie diront , C'est la religion ,
et comprendront sous ce nom tout ce que la supersti-
tion , l'intolérance et la passion ont produit de plus ab-
surde et de plus funeste. La basse flatterie et l'ambition
desordonnée diront, C'est l'autorité royale, et exerce-
ront, sous ce titre, l'injustice et la violence. Mais la
vérité crie aux souverains: Honore et respecte l'homme
qui est ton sujet, afin que lu sois digne de régner sur
lui , et que son cœur, par les égards qu'il reçoit de celui
à qui il doit obéir, soit animé au bien, et ressente cette
élévation compagne inséparable de la vertu.
Enfin , de toutes les vertus, la plus nécessaire à un roi,
et celle qu'il faudrait inspirer avant tout à l'enfant royal,
est la modération. Celui qui peut tout doit toujours se
I\1 CORRESPONDANCE INEDITE
défier de sa volonté. Lorsque personne ne vous résiste,
et que vous n'avez de frein pour vos goûts et vos pas-
sions, que celui que vous tenez vous-même, il faut y
regarder à deux fois avant que de vouloir.JLes moindres
excès, comme je l'ai dit, qui sont sans conséquence
dans un particulier, deviennent, dans le souverain .
des fléaux publics et terribles pour ses sujets. Combien
l'amour immodéré de la cliasse ne rend- il pas les
princes injustes et féroces, puisqu'il leur fait préférer la
conservation d'une bête fauve à la fortune de celui qui
cultive la terre , et à l'espérance de toute une année
pour sa famille indigente et désolée ! Je voudrais donc
que l'enfance de celui qui doit tant vouloir un jour, et qui
doit pouvoir ce qu'il voudra, fût sans cesse exercée à se
défier de ses passions, à restreindre ses goûts, à modérer
ses désirs , et que sa volonté, rompue de bonne heure ,
s'accoutumât aux sacrifices que la raison et la sagesse
sont en droit d'exiger.
On a imprimé ici depuis quelque temps un recueil
de Lettres adressées au prince royal de Suède , par
son gouverneur , M. le comte de Tessin , en deux
volumes in -12. Le nom de M. de Tessin est honoré
en Europe depuis long -temps. Vieilli dans les em-
plois les plus importans de l'État , il a partout laissé
des traces de sa capacité et de ses talens. Ces Lettres ,
qu'on a traduites du suédois , le feront connaître
comme un homme d'une probité et d'une droiture
rares. Elles nous donnent une idée très-nette du ca-
ractère de M. le comte de Tessin, et même de ses
goûts; mais j'aurais désiré d'en tirer aussi une idée
distincte du caractère du jeune prince, et des espérances
DE GRIMM ET DIDEROT. 4^
qu'il donne ; car lorsqu'on s'adresse à un enfant en
particulier, il ne faut plus lui dire des choses géné-
rales, qui deviennent alors vagues, mais il faut, pour
ainsi dire, modeler toutes ses idées sur le caractère du
jeune élève. A moins qu'un enfant soit tout-à-fait mal
né et sans ressource , il est certain qu'on fait de lui
tout ce qu'on veut , quand on sait se prêter à son carac-
tère avec souplesse. Je ne voudrais donc jamais dire à mon
élève qu'il faut faire telle et telle chose, qu'il faut acquérir
telle et telle'qualité ; je voudrais avoir assez d'adresse et
me mettre assez à sa portée , suivant les différens degrés
de l'enfance , pour que ses devoirs ne lui fussent plus
présentés en force de précepte , mais qu'en tirant lui-
même la conclusion de nos entretiens , il regardât
l'exactitude dans ses devoirs comme la source d'une
satisfaction douce et constante. Ceux qui président aux
éducations commettent assez communément une autre
faute. Ils veulent inspirer à leurs élèves tous leurs
propres goûts. On voit par ces Lettres que M. de Tessin
n'aime pas la musique , mais qu'il aime en revanche
beaucoup la peinture , l'histoire naturelle , les anti-
quités; mais on ne connaît pas les goûts du prince :
cependant il ne s'agit pas de lui faire naître des goûts ,
ce qui ordinairement produit plus de mal que de bien,
il s'agit de développer avantageusement en lui ceux
qu'il a reçus de la nature. Dans la première feuille , je
relèverai quelques endroits particuliers de ces Lettres.
44 CORRESPONDANCE INÉDITE
A Paris, ce. ier décembre 1755.
Je reviens aux Lettres de M. le comte deTessin , le
sujet en est si intéressant, qu'il est difficile de s'en
détacher. Nous allons examiner quelques endroits par-
ticuliers, qui m'ont paru manquer d'exactitude, et qu'il
serait important de rectifier, parce qu'il est dangereux
pour un prince d'avoir des idées inexactes, même dans
les choses de spéculation et de goût. M. de Tessin en-
tretient son élève de la peinture et de ses différentes
écoles : pour prouver que tout n'est pas donné à tous ,
il lui fait remarquer que l'école flamande l'emporte
pour le coloris , que l'école française excelle dans l'or-
donnance. Cette remarque n'est pas juste. Premièrement,
il ne fallait pas restreindre les peintres d'Italie à l'école
romaine. L'Ecole de Lombardie et l'école vénitienne
ont produit de très-grands génies, et cette dernière
s'est surtout distinguée par ses profondes recherches
sur le coloris. Le Titien n'est-il pas plus admirable
dans cette partie qu'aucun peintre flamand ?En second
lieu,jene crois pas qu'on puisse citer l'école française,
ni à côté des écoles romaine et flamande , ni pour
exceller dans l'ordonnance. Les Français n'ont eu que
trois ou quatre peintres qui puissent soutenir le paral-
lèle avec les grands génies d'Italie et de Flandre. Le
Poussin, Le Sueur, Le Brun, Le Bourdon : voilà tous leurs
grands noms en ce genre; encore n'y a-t-il que les deux
premiers qui soient en effet des génies supérieurs. Le
Poussin, qui appartient autant à l'Italie qu'à la France,
DE GRIMM ET DIDEROT. 4$
a réuni presque toutes les parties qui constituent un
grand peintre : dessein , ordonnance , savoir , subli-
mité d'idées et d'expression , richesse de détail , tout est
admirable dans ce grand homme. Le Sueur , sans avoir
jamais été en Italie , s'est si fort approché de Raphaël,
qu'il peut en quelque sorte soutenir le parallèle avec
ce peintre sublime et unique. Le Bourdon est noble
et riche. Le Brun a beaucoup de feu et de fécondité ,
mais son coloris est mauvais, et son imagination est
moins pittoresque que poétique, ce qui la rend souvent
froide et puérile. A ces noms près, toute la grande foule
de nos peintres ne peut entrer en aucune comparaison
avec les grands hommes d'Italie et de Flandre. C'est
l'école romaine qui a autant excellé dans l'ordonnance
que dans le dessein. Ses peintres sont presque toujours
sublimes et par le grand goût et par la grande simpli-
cité de leurs compositions. On a toujours reproché aux
peintres français le maniéré , qui est précisément l'op-
posé de la nature : or , le maniéré se voit autant dans
l'ordonnance que dans le dessein. C'est le singe dugénie :
il peut éblouir, mais il ne sait ni toucher ni satisfaire.
M. le comte de Tessin passe indistinctement d'une
matière de pur goût aux matières les plus graves.
Nous allons l'imiter dans ce beau désordre : il exhorte
son prince de ne donner jamais sa confiance à des
hommes impies ou qui passent pour letre , car, dit-il ,
quel motif pourrait les retenir dans la fidélité , la reli-
gion étant le fondement de la morale ? Cette maxime
me paraît fausse , petite et dangereuse , plus digne
d'un vicaire de paroisse que d'un ministre d'Etat.
Vous demandez quel motif pourrait retenir les hommes
46 CORRESPONDANCE INEDITE
dans la fidélité? Je vous réponds : La probité, la vertu,
ce principe divin gravé dans le cœur de l'homme , dé-
veloppé par la sagesse , perfectionné par la société, prin-
cipe qui a existé avant toute religion , et qui ne périra
qu'avec la nature humaine. Eh ! le vertueux Socrate sera
donc traité en homme impie et en mauvais citoyen , pour
n'avoir pas eu ce que M. deTessin appelle de la religion?
et Caton, ce grand spectacle pour les dieux et pour les
hommes, comme l'appelle Sénèque? Il faut convenir que
l'esprit de système et d'intolérance rétrécit singuliè-
rement les têtes; mais rien n'est plus dangereux pour les
princes que ce rétrécissement, eux qui, à l'imitation
des sages du premier ordre , doivent embrasser toute
l'espèce humaine sous leur bienveillance ; eux qui doi-
vent juger les hommes, non sur leurs opinions, mais
sur leurs qualités ; eux qui doivent sans cesse son-
ger que c'est la vertu et non la croyance qui consti-
tue le mérite des hommes. Que dirions -nous d'un visir
qui prêcherait au grand seigneur qu'on ne saurait
avoir des principes de morale sans être musulman ? Il
est étonnant combien les chrétiens modernes se sont
écartés de l'esprit de leur religion. Les apôtres n'ont
jamais songé à contester les vertus morales , ils soute-
naient seulement qu'elles n'étaient pas propres a opérer
le salut. Jésus-Christ disait que son règne n'était pas
de ce monde ; ses disciples appelaient le mystère de la
croix, la folie des nations ; ils distinguaient toujours la
foi de la raison : la première, selon eux , est l'ouvrage de
la grâce , que Dieu donne à qui il veut. Quelle liaison
peut-elle avoir avec la raison et avec les vertus morales?
Jésus-Christ n'a jamais dit : Faites telle ou telle chose ,
DE GRIMM ET DIDEROT. 47
afin que vous soyez regardés comme d'honnêtes gens ,
comme de bons citoyens : son motif est toujours le
même ; « afin que vous entriez dans le royaume des
cieux. » Il ne s'est jamais avisé de dire à ceux qu'il
voulait convertir : Vous êtes des fripons et des mal-
honnêtes gens ; vous n'avez ni principes ni morale ,
rien ne peut garantir votre probité, ni votre fidélité.
Il leur disait : Vous êtes malheureux et misérables, en
ce que vous n'êtes occupés que des biens passagers de
ce monde , et que vous ne songez pas à acquérir les
biens éternels. Si les principes de l'Église et de ses
prêtres sont changés , ce n'est pas certainement à
l'homme d'Etat à les adopter , et à les graver dans le
cœur du prince. M. de Tessin n'a pas songé que par
cet arrêt inconsidéré, il comprendrait sous la condam-
nation Locke , Pope , Montesquieu , tant de grands
hommes qui ont honoré l'humanité par leurs admirables
écrits et par leur vie honnête.
En parlant contre les flatteurs et les calomniateurs ,
M. Tessin dit : « Ces lâches courtisans qui se flattent
« d'entrer par cette voie dans la faveur du prince, sont
« bien aveugles, s'ils s'imaginent que c'est le zèle et la
a fidélité qui les fait agir. » Je ne crois pas qu'on puisse
pousser l'aveuglement jusque-là. Du moins il ne saurait
durer. Les coquins, pour se donner le change, ne se
regardent pas comme de fort honnêtes gens, mais ils
se croient seulement plus fins et plus adroits que les
autres; ils regardent les principes de probité comme
l'apanage des sots et des gens bornés.
L'élève de M. de Tessin aime beaucoup les fables, son
gouverneur s'en sert souvent : il reproche à Esope de
48 CORRESPONDANCE INÉDITE
n'avoir composé sur les animaux que des fables qui man-
quent entièrement de vraisemblance , quoiqu'elles soient
fort propres à l'instruction des hommes. Cette remarque
n'est pas juste. On ne peut pas reprocher aux fables
d'Ésope le défaut de vraisemblance ; bien au contraire,
leur grand mérite consiste précisément dans la vrai-
semblance. Mais tout art , soit poésie , soit peinture ,
soit musique, tout ce qui imite la nature, en un mot,
est fondé sur une hypothèse ou convention générale
qu'il faut admettre. Tout le reste doit être dans la
plus exacte vraisemblance, et ne peut être suppor-
table sans elle. Ainsi l'hypothèse des fables ésopiques
étant la faculté de parler et de raisonner accordée
aux animaux, et même aux êtres inanimés, cette hy-
pothèse une fois admise, tout le reste doit être dans
la plus exacte vérité. J'ai dit que toutes les imitations
de la nature avaient leur hypothèse. L'art est la
nature un peu chargée. Moins l'hypothèse est forte, et
plus l'art est parfait et près de la nature. Ainsi l'hypo-
thèse de la peinture n'est presque point sensible , celle
de la musique ne l'est pas autant qu'on le croirait bien.
On dit que l'opéra (je parle de celui des Italiens, le
seul digne qu'on en parle) est un spectacle où les per-
sonnes chantent. Cette idée est fausse. Ils ne font que
réciter, et le récitatif n'est qu'une déclamation très-
marquée : c'est l'art qui charge la nature. Les acteurs
ne commencent a chanter que dans les momens de pas-
sion, d'émotion vive, de trouble, de tendresse, etc.,
parce qu'on a remarqué dans la nature qu'en effet la
passion donnait une espèce de chant aux hommes , et
qu'émus par quelque intérêt vif, par une passion quel-
DE GRIMAI ET DIDEROT. 4<)
conque, nous avions réellement la voix tantôt fort
élevée, tantôt fort baissée, très-inégale en général , et
chantante suivant les différentes agitations de l'ame.
Voilà la source de l'hypothèse sur la musique. Il en est
ainsi de la danse , etc. Mais quelque forte que soit
l'hypothèse d'un art, il faut du génie pour y exceller.
Ainsi, dans la féerie, l'hypothèse est extrêmement forte,
puisqu'elle admet toutes sortes d'êtres, d'influences ,
de pouvoirs arbitraires; mais ceux qui, à la faveur de
cette hypothèse, se sont permis tout ce qui passait par
leur cervelle mal arrangée, n'ont enfanté que des ab-
surdités puériles et misérables; au lieu que les ouvrages
du comte Hamilton et quelques productions arabes en
ce genre , sont charmans et vraiment agréables. En
approfondissant ces réflexions, vous y trouverez la ma-
tière d'un long traité.
Il y a dans le second volume des lettres qui font
l'objet de cette feuille, un étrange paradoxe; savoir,
que si dans une cour on ne voyait régner que le vice,
le prince qu'on élèverait au milieu de cette corruption
deviendrait quelquefois l'homme le plus vertueux, et
cela à cause du penchant naturel des en fans pour tout
ce qui est rare : or, comme il n'y aurait rien de plus
rare dans cette cour que la vertu , elle piquerait cer-
tainement la curiosité du prince. Ce misérable so-
phisme, qui fait le sujet de la soixante-unième lettre,
est indigne de M. de Tessin. La vertu ainsi que la santé
est analogue à la nature humaine. Les vices ainsi que
les maladies en font la corruption. Proposer à la jeu-
nesse d'habiter un pays où les mœurs sont totalement
corrompues , afin d'y apprendre à chérir la vertu , c'est
4
ÔO CORRESPONDANCE INÉDITE
conseiller à un homme, pour se bien porter et pour
fortifier sa santé, d'aller habiter un endroit afflige de
la peste.
Dans une autre de ces lettres , vous trouverez une
dissertation sur le goût, où il y a de bonnes choses,
mais qui est un peu mince de philosophie. Il me semble
qu'en général la théorie du goût n'est point approfon-
die. Le président de Montesquieu s'était chargé de faire
l'article Goût pour l' Encyclopédie \ On nous en fait es-
pérer un fragment. Sans doute que ce grand homme,
dans le cours de ses recherches sur les lois , le carac-
tère et les mœurs des différens peuples, a trouvé une
infinité de choses qui ont rapport au goût. Le goût juge,
par un sentiment intime, de la beauté et de la bonté
des choses, lorsqu'il est éclairé par la philosophie; il
sait encore se rendre compte de ses jugemens et des
sentimens qu'il éprouve ; mais la philosophie ne le
donne pas, elle le rassure en lui faisant voir que la na-
ture d'un objet est d'accord avec le sentiment qu'il en a.
Le goût se fait des modèles de beauté, dont les diffé-
rentes qualités n'existent pas dans un seul individu ,
mais sont dispersées dans plusieurs. Ainsi l'homme par-
faitement vertueux est un être idéal, et pour la compa-
raison de ce qui est , avec cet être qu'il a imaginé, le
goût forme ses jugemens sur les différens degrés de
perfection qu'il remarque dans les hommes. Pour avoir le
goût délicat et grand , il faut avoir l'esprit juste, l'aine
sensible et un cœur honnête. Si la vertu et la beauté ne
causent pas en vous cette douce émotion qui fait le
charme et le bonheur des cœurs généreux et sensibles,
comment serait-il possible que vous eussiez du goût,
DE GR1MM ET DIDEROT. 5l
puisqu'il ne sait juger que par ce sentiment ^Suivant ce
principe, ce sont les plus sages parmi les hommes, qui
ont aussi le plus de goût. Voilà de quoi faire encore
un traité.
Les idées que M. de Tessin donne à son élève de
l'ancien empire romain ne sont pas justes. Il dit qu'on
s'attendait à le voir parfait et achevé sous Auguste ,
où le bon ordre était si bien établi , où l'on avait pourvu
à tout, etc. ; mais que Tibère et ses successeurs avaient
tout renversé. L'empire des Romains était perdu long-
temps avant cet Auguste peu merveilleux. Le beau
siècle de Rome était celui des guerres puniques, celui
des Scipion , des Lélius, des Caton, des Cicéron. Cet
Octave surnommé Auguste, s'il eût vécu deux ou trois
générations auparavant, n'aurait probablement pas été
connu; et la plus grande preuve de l'avilissement des
Romains sous son empire, sont les flatteries serviles
qu'on lui prodiguait, et qui ont pensé dérober à la pos-
térité la connaissais ce de ses vices et de sa médiocrité.
Dans un autre endroit, M. de Tessin propose à son
élève, entre plusieurs modèles , Louis XI, à cause de sa
piété, de sa politique, de sa j ustice et de sa bonté.Louis XI
était hypocrite, méchant et faible : sa justice était tyran-
nie, et sa bonté déshonorait ceux qui en étaient l'objet.
Dans un autre endroit, M. de Tessin dit à son prince:
« Si quelqu'un de vos sujets a le malheur de vous dé-
« plaire, il vous est libre de lui faire subir le plus rigou-
« reux châtiment. » Voilà , à mon gré , une maxime
très-pernicieuse. Premièrement , il faut que les princes
sachent qu'on peut leur déplaire sans être coupable : ils
doivent punir, non ceux qui leur déplaisent, mais ceux
52 CORRESPONDANCE INÉDITE
qui ont manqué à leur devoir. Si quelqu'un a le mal-
heur de leur déplaire, c'est une raison de plus pour
eux de le traiter avec les plus grands ménagemens, de
peur d'être injuste à son égard. C'est un petit mal que
de pousser la modération trop loin , c'en est un très-
grand que de trop écouter son ressentiment. En second
lieu, lorsque quelqu'un a manqué, il n'est pas libre au
prince de lui faire subir le plus rigoureux châtiment.
Le coupable ne doit porter que la peine de son crime ,
et il est encore, dans ce cas, plus sûr, plus digne d'un
souverain d'écouter les conseils de sa clémence , que
de pousser trop loin la sévérité.
En général , il y a d'excellentes choses dans ces lettres :
elles font foi de la probité et de la droiture de leur il-
lustre auteur. Un peu plus de philosophie n'y aurait pas
nui. M. de Tessin est rempli de zèle pour sa patrie. Il
prêche partout l'amour des hommes à son prince. C'est,
je le répète, le respect pour l'humanité, qu'il faut inspi-
rer aux princes et aux grands, d'où naissent les égards
dus plus ou moins, mais indistinctement, à tous les
hommes d'une réputation intacte. Ces égards témoignés à
propos, bien loin d'avilir les souverains, les mettraient,
pour ainsi dire, au-dessus de l'humanité, soutiendraient
et encourageraient la vertu humble et modeste, confon-
draient le vice et le crime; car à moins d'être totale-
ment dénaturé, l'homme ne peut se résoudre d'être
l'objet du mépris et de l'opprobre public.
DE GRIMM ET> DIDEROT. 53
SUR l'économie POLITIQUE ET LA LÉGISLATION.
A Paris, ce i*r octobre 1^55.
De toutes les sciences, la moins avancée de nos jours
est la politique. Cette proposition peut paraître para-
doxe à ceux qui jugent les choses par leurs noms , et
qui s'en laissent imposer. En effet , est-il croyable que
les profondes méditations des meilleurs esprits des
siècles modernes, et les travaux non interrompus de tant
de génies capables et habiles dans les affaires, n'aient
pas porté la politique au plus haut degré de perfection?
Cependant, pour peu qu'on se forme des idées justes,
et qu'on réfléchisse d'après elles , on trouvera réellement
que la science des lois et du gouvernement est restée
parmi nous dans son berceau , et que les anciens ont à
cet égard des avantages immenses sur nous. Rien n'est
moins étonnant. Nous avons quitté la route de la vé-
rité en faisant les premiers pas dans cette science. Plus
nous avons fait de chemin, plus nous nous sommes
égarés. Établissez de faux principes, vous irez d'erreur
en erreur, et bientôt vous aurez un système de men-
songes d'autant plus dangereux, qu'une dialectique
sophistique leur donnera l'apparence de la vérité. Ce
n'est pas le sujet d'une feuille que de prouver la fausseté
de tous nos principes de politique. Leur confusion, au-
tant que la contradiction perpétuelle qui est entre eux,
prouve assez qu'il est impossible d'établir le bonheur
des peuples sur de pareils fondemens. Il me suffit ici
d'indiquer deux des principaux défauts de nos gouver-
nemens, dont l'un a sa source dans l'autre, et qui minent
54 CORRESPONDANCE INEDITE
continuellement le salut du peuple et la prospérité des
Etats. Le premier de ces fléaux est la multiplicité des
lois. Il n'y a qu'un petit Etat qui puisse la comporter,
rien n'y empêche le législateur d'entrer dans tous les
détails qui se présentent; et chaque famille, pour ainsi
dire, peut avoir sans inconvénient ses lois particulières :
au lieu que dans nos Etats immenses, le nombre im-
mense des lois entraîne nécessairement le désordre et
la confusion qui ruinent la fortune des citoyens, et ôtent
au gouvernement sa vigueur et sa force. Plus l'étendue
d'un État est considérable, plus il faut songer à simplifier
ses lois. A des peuples innombrables il faut une règle
générale et une justice prompte. Il faudrait donc com-
mencer par abolir les deux tiers de nos lois pour en
avoir de bonnes. N'est-il pas inconcevable qu'on entasse
tous les jours lois sur lois, ordonnances sur ordon-
nances, lesquelles se contredisent réciproquement, sans
qu'on en abolisse jamais aucune? Il est vrai qu'il ne
faut pas moins de génie pour abroger les lois inutiles
que pour en donner d'excellentes. Une profonde con-
naissance de l'État, un jugement sain et pénétrant, des
lumières sûres et universelles dans l'esprit , enfin une
fermeté inébranlable , sont également nécessaires pour
les deux opérations. Mais aussi , sans ces talens , il ne
faut pas se mêler du métier de législateur. Telle loi
donnée par un homme de génie peut être admirable ,
qui devient par la suite pernicieuse à l'État parce
qu'un homme sans génie aura succédé au premier, et
que n'ayant ni ses talens, ni ses vues, il aura laissé sub-
sister cette loi après qu'elle aura fait son effet, ou que
les circonstances qui l'ont produite seront changées
DE GRIMM ET DIDEROT. 55
Ce serait l'effort d'un génie sublime que de fixer d'a-
vance, en donnant une loi, le temps pendant lequel
elle doit durer; mais cet effort est presque impossible,
parce que la bonté d'une loi dépend de l'à-propos et du
concours de mille circonstances , et qu'il est au-dessus
des forces humaines de combiner à l'infini les change-
mens qui y peuvent arriver, et qui amèneront néces-
sairement, à force de révolutions, le moment où une
excellente loi cesse d'être bonne, et commence à être
nuisible. Puisqu'il est donc impossible au génie de pré-
voir et de marquer cet instant, c'est aux hommes d'Etat
à le saisir lorsqu'il vient à exister, et ils sauront le con-
naître à proportion qu'ils seront au fait des besoins de
l'Etat, et qu'ils en auront acquis une connaissance in-
time. Quelque difficile enfin que soit l'opération d'ab-
roger les lois, elle est indispensable dans un Etat bien
gouverné , et la preuve la plus sûre que nos gouverne-
mens sont défectueux, est le peu de soin qu'on a d'an-
nuler les lois passées. Nous ressemblons au médecin qui
pour guérir son malade de la fièvre, lui ordonnerait le
quinquina pour toute sa vie. L'autre défaut dont j'ai à
parler, qui est même la cause du premier, vient de plus
loin , et est par conséquent plus difficile à guérir. Il
lient à notre origine. Il n'y a que peu de temps que a
nous sommes sortis de la barbarie. Tous nos gouver-
nemens et les lois des nations européennes se sont for-
més dans ces temps de ténèbres, où la raison et la
science de la sagesse avaient entièrement disparu de
nos climats. Il valait mieux sans doute rester sans lois,
et sYn tenir au bon sens, qui exerce son empire légi-
time sur les nations les moins policées. Par un raffine-
56 CORRESPONDANCE INEDITE
ment gothique, nous avons imaginé d'adopter les lois
d'un peuple dont les principes, les mœurs, le carac-
tère, les usages, la forme de gouvernement, toutes
les notions enfin, sont totalement opposées aux nôtres;
et par un faux principe de religion, nous avons posé
pour fondement de tout cet informe édifice quelques
lois de Moïse que nous avons déclarées divines, c'est-
à-dire indispensables, comme si une loi divine pouvait
avoir pour objet des choses purement humaines. Ce
mélange de lois juives et romaines, auxquelles chaque
nation a ajouté ses coutumes ordinairement contradic-
toires, a jeté nos gouvernemcns dans une confusion
épouvantable, et cause encore aujourd'hui tous les em-
barras qu'on rencontre à chaque pas dans l'administra-
tion intérieure. C'est là qu'il faut chercher la source de
tous nos maux. Ce sont les suites d'un poison imper-
ceptible et lent, et par conséquent plus dangereux, qui
parvient à la fin à détruire le tempérament le plus vi-
goureux. Voilà des réflexions que j'ai faites à l'occasion
de deux ouvrages qui ont paru depuis peu. L'un est un
Mémoire sur les états provinciaux, qui est mal bâti et
mal écrit, mais dont le fond est très-bon. L'auteur, qui
m'est inconnu, n'a pas assez de nerf dans son style
pour écrire sur des matières qui intéressent le salut des
peuples. L'autre est un Essai sur la police générale des
grains, qui paraît pour la seconde fois . augmenté d'un
Essai sur les prix et sur l'agriculture. Ce dernier ou-
vrage, dont l'auteur s'appelle M. Herbert, contient
d'excellentes choses traitées d'un style populaire, con-
venable au sujet, et qui ne manque pas de force lors-
que la matière l'exige. Toutes les idées de l'auteur sont
DE GRIMM ET DIDEROT. 5 7
puisées dans le bon sens : éloge qu'on ne peut donner
à beaucoup d'auteurs; car, si vous voulez y prendre
garde , rien n'est si rare dans les livres que le bon sens.
L'auteur du Mémoire propose d'ériger toutes les
provinces du royaume en pays d'états. Il a été un
temps en France , où la noblesse vivant retirée dans
les provinces, et étant naturellement guerrière, re-
muante et redoutable , c'était un principe , et comme
une loi fondamentale de la monarchie, d'abaisser les
seigneurs, de diminuer et de contenir dans des bornes
plus étroites le crédit et l'autorité du corps de la no-
blesse. Le cardinal de Richelieu surtout avait conçu et
exécuté ce projet , qui était peut-être excellent dans ce
temps-là , c'est-à-dire conforme à l'esprit du gouverne-
ment. En conséquence, il n'y a aujourd'hui que quatre
provinces du royaume qui aient conservé leurs états,
savoir : la Bourgogne , la Bretagne , le Languedoc et la
Provence. Et cette forme d'administration intérieure ,
le droit des états de s'assembler en certain temps , et
d'accorder au roi leurs subsides avec des formalités ,
ont rendu ces provinces odie.u ses à la cour, parce que,
suivant le principe du cardinal de Richelieu , la liberté
des états, favorisant le crédit et l'indépendance de la
noblesse, est contraire à l'autorité royale. Mais au-
jourd'hui les circonstances ont changé , et la politique
du cardinal a eu tout son effet. Tous les grands sei-
gneurs vivent à la cour, tiennent leur existence du roi,
et font le métier de courtisan tout aussi volontairement
que celui des armes. La loi est donc devenue inutile, et
cette politique adroite cesse aujourd'hui d'être nécessaire,
parce qu'elle a obtenu son but. Bien plus , elle est de-
58 CORRESPONDANCE INÉDITE
venue nuisible. Le ministère sait , et il ne faut que des
yeux pour voir que le peuple est misérable clans les
pays d'élection, et qu'il est à son aise dans les pays
d'états. La raison en est palpable, même pour ceux qui
sont le moins accoutumés à réfléchir. Tout se fait dans
les pays d'états avec plus de liberté, plus d'ordre, plus
de justice. C'est la province elle-même qui s'impose ce
qu'elle donne au roi; elle contribue librement aux be-
soins de l'État; elle fait ses répartitions avec équité;
chacun est jugé par son semblable, que pourrait-il
craindre? Et la noblesse, n'ayant plus d'autre ressource
pour elle que le service et les bienfaits du roi , a perdu
l'envie et l'habitude de fomenter l'esprit de sédition
et de ligue; tandis que dans le pays d'élection, le
peuple, livré au pouvoir d'un seul homme et a la fri-
ponnerie trop ordinaire des subalternes, est foulé et
vexé au point que le désespoir lui fait souvent aban-
donner l'habitation de ses pères, ou que la misère abrège
des jours qu'elle empêche de regretter. Malgré ces ré-
flexions suggérées par le bon sens , l'aversion pour les
pays d'états subsiste dans l'esprit du gouvernement; et
bien loin de songer à donner cette excellente forme
d'administration intérieure aux pays d'élection, si l'on
pouvait l'ôtcr sans inconvénient aux quatre provinces
qui en ont le privilège , on n'y manquerait pas sans
doute. Cependant ce qui était un excellent système au
sortir des guerres civiles , faute d'avoir été aboli à
propos, n'esi plus aujourd'hui qu'un préjugé si défa-
vorable au bien de l'État qu'il ne serait pas étonnant
qu'il en causât , à la longue , la ruine-
En lisant attentivement l'Essai sur les grains, vous
DE GRIMM ET DIDEROT. 5q
trouverez bien d'autres vestiges de la contradiction de nos
lois, de leur conflit perpétuel , et des maux qui en résul-
tent. Les lois juives sont fort contraires à tout commerce,
et à tout ce qui s'appelle usure et intérêt d'argent. Ces
lois convenaient merveilleusement à un peuple pauvre ,
ignorant , et naturellement superstitieux et stupide. Le
commerce ne pouvait guère être chez eux que l'occu-
pation des malhonnêtes gens , qui voulaient vivre sans
labourer la terre; il ne pouvait se faire qu'au préjudice
du peuple et du bon citoyen. Toute usure était odieuse,
parce qu'on emprutait non pour trafiquer et faire va-
loir l'argent, mais pour satisfaire à des besoins pressans.
Chez les Romains , dans le temps de la pauvreté
et de la frugalité, l'usure entraînait encore cet in-
convénient terrible pour un peuple fier et libre, qu'elle
livrait le pauvre au pouvoir du riche. Voilà pourquoi
les lois contre l'usure étaient si sévères. Toutes ces lois
subsistent parmi nous , quoiqu'elles soient directement
opposées à l'esprit du gouvernement, au génie et à
l'industrie des peuples. C'est même , suivant nos opi-
nions, une loi divine qui défend de prêter à intérêt ; et,
comme il est impossible qu'elle soit observée parmi
nous, nous aimons mieux donner à nos prêts des inter-
prétations frauduleuses pour l'éluder, que d'abolir une
loi qui n'a jamais pu nous convenir, Le commerce des blés
est dans le même cas. Suivant ces préjugés adoptés au ha-
sard et toujours répétés sans réflexion , ce trafic est odieux
parmi nous ; il est prohibé, et regardé comme déshono-
rant: et pour quel effet? pour prévenir le monopole et
les disettes. Mais M. Herbert nous prouve clairement
que ces lois sont favorables à l'un, et produisent sou-
60 CORRESPONDANCE INEDITE
vent les autres. Elles sont directement opposées à l'esprit
du commerce; elles empêchent précisément les hon-
nêtes gens de se mêler de ce négoce, au moyen de quoi
les fripons , qui n'en sont pas à la réputation près quand
il s'agit de gagner, restent les seuls maîtres d'un com-
merce clandestin et frauduleux, devenu pernicieux par
la seule raison qu'il est défendu. Voilà des plaies qu'il
faudrait songera guérir, et des préjugés qu'il importe
d'autant plus de détruire qu'ils portent tous les jours
de nouvelles atteintes à la prospérité publique.
M. Herbert, dans son Essai sur les prix, combat un
raisonnement que je me souviens d'avoir fait dans une
de mes feuilles à l'occasion de l'ouvrage de M. Cantillon.
Il prétend que le prix des denrées n'est pas à proportion
de la quantité des métaux, qu'il dépend des travaux des
sujets, des impositions de l'État, et non du nombre des
espèces. « Si chez la nation la plus opnlente , dit-il, les
habitans adonnés aux arls frivoles pouvaient retourner
à la charrue, les vivres baisseraient de prix ; si au con-
traire beaucoup de colons embrassaient d'autres pro-
fessions , les denrées hausseraient considérablement. » Je
crois que notre auteur a raison, et, en lisant son cha-
pitre avec réflexion , on voit en effet que le prix des
denrées est indépendant de la quantité d'or et d'argent
qui se trouve dans l'Etat, et qu'il y a eu des temps où
les denrées étaient plus chères qu'aujourd'hui, quoique
la quantité d'espèces fût bien moindre alors. Mon rai-
sonnement était donc faux dans ce sens, mais le fait
qu'il devait appuyer n'en est pas moins constant ; sa-
voir : qu'il nous faut aujourd'hui le double de l'argent
qui suffisait à nos aïeux pour leur entretien. Car plus
DE GRIMM ET DIDEROT. 6l
l'argent se multiplie dans un Etat, et plus les besoins
augmentent ; on s'en crée tous les jours de nouveaux ,
qui ne manquent pas de devenir bientôt indispensa-
bles , parce qu'on s'accoutume aisément au bien , et
qu'on ne peut plus s'en passer. Voilà le changement
que la multiplication des espèces produit nécessaire-
ment; ce que le père regardait comme superflu devient
une chose nécessaire pour le fils, qui se crée d'autres
superfluités qui dégénèrent bientôt en besoins. C'est
ainsi que s'engendre le luxe, toujours inséparable de
l'augmentation des espèces; et comme alors personne
ne songe à retourner à la charrue, le prix des blés
double, et hausse déplus en plus. Toutes ces considé-
rations doivent nous convaincre combien il est essen-
tiel , dans les grands États , de favoriser l'agriculture.
Si nous ne pouvons faire revenir à la charrue ceux qui
l'ont quittée , tâchons du moins d'y fixer le laboureur
qui nous reste , en rendant sa condition , sinon heu-
reuse, du moins supportable. Qu'il soit à l'abri des
vexations et des impôts excessifs , et la population sera
encouragée; tout reprendra une nouvelle vie : tout
dépérit lorsque le cultivateur est abîmé. L'agriculture
et la prospérité publique marchent toujours ensemble.
Le luxe prépare et hâte la ruine des États ; mais elle en
sera d'autant reculée si vous songez à remédier à ces
ravages par les encouragemens de la culture de la terre ,
unique source d'un bien-être constant et durable.
Cja CORRESPONDANCE INEDITE
SUR LES PROTESTANS ET LA TOLÉRANCE.
A Paris , ce i5 mar9 1756.
S'il m'était permis d'ajouter quelques cailloux au
superbe et vrai édifice de la République de Platon , j'é-
tablirais dans un Élat bien policé, auprès du troue, un
sage chargé du dépôt de la vérité. Cet homme n'aurait
d'autre récompense à espérer , ni d'autres droits que
ceux que la sublimité de son ministère lui donnerait à
la vénération publique. Sa personne serait aussi sacrée
que celle du roi. La sûreté et l'accès toujours libre au-
près du monarque seraient de l'essence de cette charge ;
aucune puissance humaine ne pourrait changer ces
deux points. Celui qui gouverne ne serait pas forcé de
suivre les avis du ministre de la vérité, mais il serait
obligé de les écouter. L'exercice de ce ministère ne
serait point obscur : si l'État a ses secrets , la vérité
n'en a point. Sa voix retentirait dans les palais des rois,
dans le conseil des grands, dans les assemblées du peuple.
Libre et indépendante de tout intérêt, elle dissiperait
ainsi les ténèbres dont l'injustice et le manège voudraien t
l'envelopper. Le garde de ce dépôt sacré, jouissant des
appointemens modiques de sa place, sans pouvoir rien
posséder d'ailleurs , sans pouvoir jamais exercer aucune
autre charge , serait ainsi préservé de la corruption dont
le poison subtil et funeste, caché sous des espérances
vagues et sous des illusions trompeuses, se glisse quel-
quefois dans le cœur des plus sages. Je ne vois pas ce
qui peut dispenser les rois de l'établissement de cette
charge. Ils ont des historiographes pour célébrer leurs
DE GR1MM ET DIDEROT. 63
actions: et combien de fois le ministère de ces écrivains
ne serait-il pas redoutable à leur maître , si leur plume
mercenaire n'était vendue depuis long-temps au men-
songe, et avilie par une infâme et basse adulation ? Si
la voix du sage pouvait se faire entendre auprès du
trône , et se frayer le chemin du cœur du monarque ,
elle lui dirait, sans doute, avant tout : Roi, quelque
riche , quelque puissant, quelque glorieux que tu puisses
être , tu dois savoir qu'en augmentant le nombre de tes
sujets tu augmenteras ta richesse , ta puissance , ta
gloire. Que ton règne soit celui de la justice et de la
douceur , que la bonté et la clémence dictent tes lois ,
président à tes conseils, maintiennent ton cœur dans la
modération , et dans la conscience de sa propre faiblesse,
afin qu'il apprenne à être indulgent pour les autres; et
alors le nombre de tes sujets sera immense, ta louange
sera dans toutes les bouches , ta bénédiction sera l'objet
du vœu public; tous les ordres de l'État seront heureux
sous ton empire ; les pères se féliciteront de leur nom-
breuse famille, ils diront dans les transports de leur
cœur : Je suis plus heureux que mon voisin , car mes
enfanssont en plus grand nombre. Et l'étranger vien-
dra en foule chercher son asile et fixer son habitation
parmi tes sujets; il dira : Voilà la demeure du juste,
et ton peuple sera innombrable.
Si la voix de la vérité s'était toujours fait entendre en
France, jamais la révocation de ledit de Nantes n'aurait
eu lieu, et l'État n'aurait été exposé à aucun des maux
qu'elle a entraînés. Depuis quelque temps, les sages, les
vrais hommes d'État, travaillent avec un nouveau cou-
rage à en prévenir les funestes effets. La lumière delà phi-
64 CORRESPONDANCE INÉDITE
losophie se répandant de plus en plus, Fctude du com-
merce devenant tous les jours un objet plus important ,
ils ont cru , sans doute, ce temps plus favorable qu'un
autre pour faire parler la vérité et la justice , et pour
réprimer les tyrannies de Fintolérance. Un magistrat
célèbre, M. deMontclar, procureur général du roi au
parlement de Provence, a donné, il y a six mois, un
excellent Mémoire politique et théologique sur la né-
cessité de constater les mariages des protestans devant
les magistrats. On dit que le gouvernement aurait
adopté ses idées , sans l'opposition de plusieurs évêques ;
comme s'il appartenait aux prêtres de décider du bien
de l'État. On vient de publier une autre brochure qui
a le même objet : elle est intitulée : Lettre d'un pa-
triote sur la tolérance civile des protestans de France ,
etsurles avantages qui en résulteraient pour le royaume,
avec l'épigraphe : In multitudine populi gloria régis.
A cette brochure j'en joins une autre qui a paru il
n'y a pas long-temps: c'est un ouvrage à peu près sur
la même matière, traduit de l'anglais, de Josias Tucker,
recteur du collège de Saint-Etienne, à Bristol ; il est
intitulé : Questions importantes sur le commerce , à
Toccasion des oppositions au dernier bill de natura-
lisation. On croirait d'abord que les Anglais , si versés
dans les principes de politique et de commerce, sont
trop éclairés pour ne point connaître les avantages de
la population , et l'importance de l'accueil qu'il convient
de faire à l'étranger pour le fixer dans l'Etat; cependant ,
au milieu de la lumière et de ses salutaires effets, cette
ancienne barbarie gothique s'efforce de reparaître de
temps en temps , et de remplir de nouveau l'univers
DE GRIMM ET DIDEROT. 65
de ses ténèbres. Tout le monde sait que la naturalisa-
tion générale des étrangers a rencontré des obstacles
insurmontables en Angleterre : cet événement devrait
nous faire trembler, car il faut convenir que l'empire
despréjugés, en fait de politique , est bien moins étendu
dans ce pays-là que chez nous, et que malgré l'esprit
philosophique dont nous nous piquons depuis quelque
temps , les Anglais ont sur nous, en ce genre , les avan-
tages pour le moins d'un demi-siècle d'avance. Il est
inutile de renouveler la mémoire de nos horreurs
passées : couvrons plutôt d'un voile épais tous les fu-
nestes monumens delà barbare férocité de nos ancêtres.
Si, grâce à la philosophie, nous frémissons aujour-.
d'hui du massacre de la Saint-Barthélémy; si nous gé-
missons sur les maux infinis que la révocation de l'édit
de Nantes a causés au royaume, qu'avons-nous fait pour
les réparer et pour en prévenir les suites ? Rien. Phi-
losophes bavards et frivoles, nous remplissons la capi-
tale de nos vains raisonnemens sur le bien public ,
pour tromper notre inutile oisiveté ; mais malgré nos
beaux discours , les lois dictées par l'injustice et la vio-
lence ne sont pas moins exécutées dans les provinces;
les ministres des protestans sont encore conduits au
supplice, et tant de milliers d'habitans auxquels le roi
doit la justice et l'humanité, comme au reste de cette
nombreuse famille dont il est le père, se trouvent ex-
posés aux vexations perpétuelles de quelques hommes
violens qui abusent de l'autorité royale, de quelques
évêques fanatiques qui profanent le nom d'un Dieu
saint , d'un êlre qu'ils disent souverainement bienfai-
sant , pour justifier les excès de leur barbare cruauté.
5
66 CORRESPONDANCE INÉDITE
Trois millions de citoyens ne peuvent jouir de la pro-
tection que leur gouvernement le doit, qu'en se cou-
vrant de l'odieux masque de l'hypocrisie. Que nous
sert la sagesse dont nous nous vantons, et cette lumière
par laquelle nous nous félicitons tant d'être éclairés,
si elles ne contribuent point à rendre les jours de nos
frères, sereins, heureux et tranquilles? Jusqu'à présent
on a prêché à nos souverains la tolérance, comme une
convenance de politique , et ses avantages sont sans
doute immenses sous ce point de vue; mais le ministre
de la vérité n'élèvera-t-il jamais sa voix , et ne rappel-
lera-t-il jamais au cœur du monarque dont la religion est
surprise de puislong-temps, ses devoirs, avec les regrets
de les avoir méconnus. Il n'y a point de lois , il ne saurait
jamais y en avoir aucune qui puisse donner aucun droit,
aucune autorité au souverain , ou à celui qui en usurpe
le pouvoir, sur la conscience du moindre de ses sujets.
Puisque je ne suis pas moi-même le maître de mes opi-
nions , et qu'il ne m'est pas libre de penser de telle et
telle façon, d'adopter telle ou telle croyance, de quel droit
mon semblable , quel que fût d'ailleurs dans l'ordre de
la société son pouvoir légitime sur moi, de quel droit
pourrait-il se rendre arbitre de mes sentimens , et ty-
ranniser ma conscience ■ ? La religion est donc une
(i) Nous ne répéterons pas ici les réflexions que nous avons faites dans la
préface sur les inconséquences de la fausse philosophie dans ses attaques
contre la religion catholique. Elles abondent dans cet article, ainsi que d ns
quelques autres subséquens.Nous nous bornerons à faire observer que, de nos
jours et sous d'autres bannières, l'intolérance et le fanatisme ont ravagé et
dépeuplé le monde pendant vingt années. Et ce n'est pas plus à la liberté qu'à
la religion que ces diverses calamités doivent être imputées. Grimm lui-même
reconnaît ( page 71) que les désastres qui ont eu lieu au nom de la religion
DE GRIMM ET DIDEROT. 67
chose absolument indifférente pour le gouvernement ,
et il n'y a qu'un clergé injuste , cruel et barbare , qui ?
animé par un vil intérêt particulier et par l'envie de
dominer , puisse travailler sans cesse à confondre les
intérêts de l'Etat et de l'Église, pour rendre ses vaines
excommunications redoutables par la force du bras sé-
culier. Quelle que soit la croyance d'un citoyen, du
moment qu'il remplit les devoirs de la société, et qu'il
obéit aux lois , il est digne de jouir de la protection
du gouvernement et des privilèges de ses compatriotes.
Bien plus , il en a le droit incontestable qu'on ne saurait
lui enlever sans injustice; car puisque vous naissez
mon roi , et que votre naissance seule vous acquiert
le droit sacré et inviolable de me gouverner, il faut bien
que je naisse votre sujet , et que par ma naissance seule
j'obtienne cet autre droit tout aussi sacré et inviolable
que le premier , de jouir de tous les soins que vous de-
vez à votre peuple, et de tous les privilèges qui appar-
tiennent à vos sujets. Ce double lien ne saurait être relâ-
ché dans l'un ou l'autre sens, sans renverser totalement
tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. Il est na-
turel , il n'est pas injuste du moins , que le souverain
« ne sont point dans l'esprit de l'Évangile »; et, plus loin (page 78) , il avoue
que ces maux « sont moins la faute des croyances que celle de la corruption
de la nature humaine. » Toute discussion devient oiseuse après de tels aveui,
et les accusations réciproques de fanatisme et d'intolérance ne sont plus que
de vaines déclamations , de véritables lieux communs.
Quant à cette assertion, que «la religion est une chose absolument
indifférente pour le gouvernement », on y reconnaît l'empreinte et le plomb
de la fabrique décréditée d'Holbach , Helvétius et compagnie. Ce sophisme
est démenti par l'expérience des siècles et par l'opinion unanime des vrais
philosophes et des puhlicistes de tous les temps et de tous les pays.
68 CORRESPONDANCE INÉDITE
favorise dans ses États le culte qu'il professe , que ceux
qui sont de sa croyance parviennent , préférablement
aux autres , aux dignités et aux charges de l'État,
jouissent des grâces et des privilèges de sa bienveillance.
La faiblesse de la nature humaine ne comporte pas une
plus grande justice: l'impartialité parfaite est la justice
des anges , et exiger des hommes ce qui est au-dessus
de leurs forces, c'est n'en vouloir rien obtenir. Mais,
souverains de la terre, si le sentiment intime de votre
faiblesse vous avertit tous les jours que vous n'êtes pas
assez parfaits pour atteindre à la sublimité de la jus-
tice et pour faire tout le bien nécessaire au bonheur de
vos peuples, si cette réflexion remplit votre cœur de
regrets, vous savez du moins, et vous devez vous en
féliciter à tous les instans, que vous êtes en état de ne
point faire le mal , et d'empêcher ceux qui exercent sous
vous votre autorite de le faire. Or, c'est uncrimeenversie
peuple que de persécuter le dernier de vos sujets, quel
qu'en soit le prétexte. Vous devez à tous vos sujets, sans en
excepter un seul, sinon des grâces et des bienfaits, du
moins la protection commune , la sûreté de leurs per-
sonnes et de leurs possessions. Celui qui trouble le re-
pos de leur cœur et la tranquillité de leurs familles,
celui qui attaque le droit incontestable des pères , d'é-
lever leurs enfansdans la fidélité due au roi et aux lois
et dans leur croyance, est réellement le perturbateur
du repos public, et coupable du crime de lèse-majesté.
Cet ouvrier simple et honnête , ce commerçant actif
dont le travail et l'industrie enrichissent continuelle-
ment l'État, deviendrait-il coupable parce qu'il ne croit
pas à la façon de Rome? N'est-il pas aussi ton enfant, 6
DE GRIMM ET DIDEROT. 69
monarque notre père à nous tous? n'est-il pas meilleur
citoyen que ce prêtre farouche et atrabilaire qui recon-
naît une autorité qui n'est pas la tienne, et dont la pieuse
rage enfoncerait volontiers le poignard dans le cœur de
ses frères et de tes sujets? Voilà le cri de la vérité et de
la justice : s'il était écouté et rempli , les hommes se-
raient trop heureux, le bonheur et la bénédiction habi-
teraient sur la terre. Les vœux de tous les bons Français
»
se réunissent en faveur de la tolérance. Que la persécu-
tion cesse , que la vie et la fortune des protestans ne
soient plus en danger, que leur état et celui de leurs
enfans ne soit plus vague et incertain : il n'y a point de
moyen plus efficace de rendre la France pour jamais
florissante, et redoutable à ses ennemis. M. l'abbé Coyer
n'aura plus besoin d'inviter la noblesse à faire un mé-
tier qu'elle ne doit point faire; le commerce et l'in-
dustrie deviendront, sous les auspices du gouvernement,
comme ils le sont déjà dans les provinces méridionales
du royaume, malgré la rigueur des ordonnances, la
profession des protestans ; leur croyance les rendant ,
suivant les lois, inhabiles à posséder des charges pu-
bliques , ils n'auront pas occasion de quitter une pro-
fession si avantageuse pour l'Etat, si nécessaire au
bien public; et leur travail , suivi de père en fils, de-
viendra la source inépuisable de la prospérité et des
richesses de la nation.
70 CORRESPONDANCE INÉDITE
SUR LA. RELIGION CHRÉTIENNE ET LES DIFFÉRENTES
SECTES QU'ELLE A PRODUITES.
A Paris, ce 1 5 avril iy56.
Le reproche d'intolérance et de tyrannie qu'on a fait
à la religion chrétienne depuis tant de siècles mérite
d'être examiné. A peine des magistrats éclairés ont-ils
osé prendre la plume pour écrire en faveur des pro-
testans, ou plutôt en faveur de l'Etat qui souffre de
l'oppression de plusieurs millions d'habitans , que des
prêtres obscurs et impunément téméraires s'élèvent
pour décrier un projet aussi salutaire, aussi digne
d'un homme de bien , d'un citoyen vertueux , et sur-
tout de celui qui est constitué pour rendre la justice au
peuple. On a publié une feuille de quatorze pages,
intitulée : Senlimens des catholiques de France sur le
Mémoire au sujet des mariages clandestins des pro-
testans. Si cette feuille méritait la moindre attention
de la part du public, au défaut des raisons qui ne s'y
trouvent point , on pourrait reprocher à l'auteur la
témérité qu'il a de révoquer en doute, ou du moins
de mettre en question , si le roi peut établir, ou non,
une forme qui valide les mariages des protestans , et
de glisser ensuite sur cette question, en disant : « Quand
on accorderait que le roi en est le maître, etc. » Il est
bien singulier que les chrétiens , depuis le temps que
Constantin les a tirés de l'oppression, aient toujours
voulu faire regarder leurs ennemis comme ceux de
l'Etat , et comme mauvais citoyens , tandis qu'il n'y a
point de doctrine plus opposée à tout gouvernement po-
DE GRIMM ET DIDEROT. 71
litique que la leur. Le peuple dévot ne cesse pas de crier
que les inconvaincus sont des citoyens dangereux qu'il
faut exterminer; et ceux-ci n'ont jamais eu l'esprit ou
la volonté de lui démontrer que ses principes sont ce
qu'il y a de plus contraire à tout ordre politique , à
toute autorité qui n'est pas celle des prêtres. Ce sont
ces principes et cet esprit du peuple dévot qui , dans
les siècles gothiques, ont rendu le nom chrétien odieux
à tous les honnêtes gens par les excommunications ty-
ranniques , par l'avilissement de l'autorité politique ,
par les horreurs et les infamies dont les chrétiens ont
rempli la terre. Si, dans les siècles suivans, le flam-
beau de la philosophie , éclairant la honte de tant de
crimes obscurs, nous a fait rougir d'une supersti-
tion qui nous abaissait jusqu'à la stupide férocité des
bêtes sauvages ; si le progrès de la raison humaine a
fait tomber l'empire tyrannique des prêtres, et les a
empêchés de professer hautement la doctrine la plus
p^.xiicieuse qui puisse infecter un Etat , on ne peut se
dissimuler que les principes des dévots n'ont point
varié sur ce point , et que , si nous avions le malheur
de retomber dans les ténèbres de ces siècles barbares
dont nous sommes sortis avec tant de peine, nous ver-
rions bientôt renaître toutes ces horreurs que nous
croyons pour jamais bannies de la terre , et dont le feu
caché se conserve toujours dans le cœur du prêtre su-
perstitieux et atrabilaire.
Cependant, en considérant l'esprit de l'Evangile,
on doit être singulièrement surpris de la conduite
des chrétiens. Comment ceux dont la religion est
fondée sur la paix et sur la charité, ont - ils pu se
^1 CORRESPONDANCE INEDITE
souiller de tous les crimes que la violence la plus
odieuse et la cruauté la plus féroce ont à peine inspirés
aux peuples les plus barbares ? Je voudrais voir deux
Mémoires qu'avec de l'esprit et de la sagacité on ren-
drait très-intéressans. Dans l'un , oubliant l'histoire
des faits, on examinerait les dogmes et la morale de
Jésus-Christ , et on tâcherait de ■ trouver quelle a dû
être la conduite du peuple qui a adopté cette doc-
trine , et on ferait l'histoire vraisemblable de ce peuple
dans toutes les différentes situations où il a dû se
trouver par la suite des siècles. Dans l'autre Mémoire >
on oublierait la doctrine de Jésus-Christ ; et, n'exami-
nant que l'histoire du peuple chrétien et de l'Église
depuis dix-huit siècles, on chercherait à deviner quelle
doit être la doctrine fondamentale et primitive d'un
peuple qui a tenu une conduite semblable à celle des
chrétiens. Je ne doute pas qu'on ne trouvât dans ces
recherches métaphysiques que la loi d'un peuple aussi
intolérant, aussi vain, aussi implacable dans ses haines,
aussi cruel dans ses vengeances, doit être fondée sur le
despotisme le plus violent ; et que l'auteur de cette re*
ligion a dû nécessairement avoir le pernicieux dessein
de renverser tout ordre politique , et d'élever sur ses
débris le pouvoir illégitime et imaginaire des prêtres.
Qu'on doit être surpris que la morale de Jésus-Christ,
n'enseignant que l'humilité et la charité, exige de ses
sectateurs une abnégation totale d'eux-mêmes, et un
détachement universel de tous les biens de ce monde!
Le moyen , en effet, de croire que les disciples de celui
dont le royaume n'est pas de ce monde , aient envahi le
tiers de tous les royaumes, et aient témérairement
DE GRIMM ET DIDEROT. 73
usurpé l'autorité des rois de la terre ? Ce n'est donc pas
la religion chrétienne qu'il faut accuser de toutes les
horreurs dont ses enfans ont rempli l'univers. Son es-
prit est si éloigné de tout ce qui est terrestre, qu'on a
douté avec raison qu'un peuple vraiment chrétien ait
jamais pu exister; je dis un peuple chrétien, car quel
serait le lien civil d'un peuple qui (et c'est là l'esprit
de l'Évangile ) regarderait toutes les affaires de ce
monde, sinon comme contraires à son salut, du moins
comme indifférentes et peu dignes de fixer l'attention
d'une ame qui doit vivre et être absorbée en Dieu,
pour parler le langage des mystiques, et n'avoir d'au-
tres occupations que de contempler ses miséricordes?
Le vrai chrétien s'isole continuellement au milieu de la
société, et, ne prenant aucune part réelle aux affaires
qui occupent les hommes dans cette vie passagère , il
ne s'intéresse à son frère qu'en priant pour son salut ,
et en le prêchant. On peut remarquer en général que
de toutes les religions qui ont partagé l'univers, il n'y en
a pas une seule dont les lois fondamentales convien-
nent à un grand peuple vivant sous un gouvernement
paisible. C'est que les fondateurs de tous les cultes
n'ont eu ni le génie , ni peut-être le projet de donner
leur doctrine à tout un peuple. Ils n'ont pas vu au-delà
de leur secte, et ils n'ont surtout point deviné ce qu'elle
pourrait devenir par la suite des temps. D'après cette
réflexion, il n'est pas difficile de faire l'histoire générale
de toutes les religions; car elle doit être à peu près la
même. A mesure qu'une religion s'étend , et prend fa-
veur parmi les hommes, ses lois et pratiques étroites
ne pouvant convenir à tout un peuple qui adopte son
74 CORRESPONDANCE INEDITE
culte , on est obligé d'avoir recours aux interprétations ,
qui deviennent forcées à proportion qu'elles se multi-
plient; car toute religion prétendant aune origine divine,
ses ministres n'ont point la commodité de rien ajouter à
la loi primitive , ni de perfectionner, à l'exemple des
législateurs politiques , le code de leur peuple, à me-
sure que les occasions s'en présentent. Ils n'ont donc
d'autre ressource que la subtilité des sophismes, et
une finesse scolastique qui leur apprend à distinguer
l'esprit de la lettre de la loi , et à comprendre sous la loi
primitive des choses auxquelles son auteur n'a jamais
pu songer. De cette nécessité d'interpréter naît bientôt,
et par la succession du temps qui corrompt tout , un
relâchement total dans la doctrine et dans les mœurs
d'un tel peuple. Comment pourrait-on , en effet , fixer
exactement les bornes des explications, et empêcher les
hommes d'en abuser, eux qui abusent de tout? Alors
la corruption enseigne aux pasteurs et aux brebis à in-
terpréter en faveur de leurs désirs les lois qui leur
sont les plus opposées. Lorsque la corruption a été
poussée à un certain point, et qu'on a abusé avec scan-
dale de la commodité d'expliquer la loi dans le dogme
et dans la morale , les gens de bien , ceux qui sont
naturellement austères, les esprits remuans et ambi-
tieux se réunissent , deviennent rigoristes , prêchent et
introduisent la réforme; en quoi ils ont d'autant plus
beau jeu, que , se rapprochant de la lettre de la loi pri-
mitive, ils professent une doctrine moins falsifiée et
une morale beaucoup plus épurée, ce qui les rend en
quelque sorte vénérables même aux hommes les plus
corrompus. De là les divisions , les sectes , les diffé-
DE GRIMAI ET DIDEROT. 7 5
rentes écoles qui partagent le peuple d'une même reli-
gion et dans sa croyance et dans ses pratiques , si bien
qu'au bout de quelque temps il devient presque impossible
de discerner le tronc dans cette infinité de branches
qui l'ont , pour ainsi dire , détruit. C'est là l'abrégé de
l'histoire de toutes les religions du monde. Mais quelle
peut être la cause de cet amas d'horreurs et de crimes
commis en tous les temps par le peuple chrétien , et
qui marquent son histoire par les époques les plus 'fa-
tales et les plus scandaleuses ? Ce n'est certainement
pas dans l'esprit de l'Évangile qu'il en faut chercher la
raison. Rien de plus opposé à la cruauté et à la vio-
lence, rien de plus conforme au maintien de la paix,
à l'amour de l'humanité, aux maximes de la tolérance.
C'est, je crois, dans l'ordre et le gouvernement extérieur
de l'Église chrétienne que nous trouverons la source de
la honte du nom chrétien , et de l'exécration qu'il s'est
attirée. Toute religion qui établit par ses principes une
hiérarchie , et qui fait de son clergé un corps séparé ,
et non soumis au gouvernement politique et légitime ,
expose nécessairement ses sectateurs à tous les malheurs
que l'injustice, l'ambition, l'envie et la haine peuvent
causer sur la terre; car les hommes ne connaissent
plus ni les principes de l'humanité , ni les lois de la
justice et de l'équité , dès qu'ils se sentent gênés dans
leurs passions, et que leur envie démesurée de dominer
est contrariée par quelque obstacle. Leur ambition
s'aigrit et s'endurcit au crime, à proportion que la ré-
sistance qu'on lui oppose est légitime. Or, dans l'ordre
extérieur de l'Église, le clergé faisant un corps à part,
soumis à un chef particulier qui réside à Rome, se
j6 CORRESPONDANCE INÉDITE
trouve naturellement l'ennemi du gouvernement poli-
tique et du souverain sous les lois duquel il vit. Voilà
en deux mots, si vous voulez vous donner la peine
d'étudier l'histoire ecclésiastique , la source de toutes
les horreurs répandues sur la terre par le peuple juif
et chrétien, c'est-à-dire par le peuple de Dieu, tandis
que les Gentils, et tous ceux que les chrétiens appellent
enfans du diable , n'ayant point de clergé séparé du
corps poltique de l'État, ni de pouvoir ecclésiastique
luttant contre le pouvoir légitime, n'ont jamais eu
parmi eux que des querelles d'école. L'orgueil et l'am-
bition des prêtres ont engendré l'intolérance, le fana-
tisme, la cruauté, et la rage d'exterminer par force ou
par adresse tout ce qui s'oppose à leurs coupables des-
seins; voilà aussi pourquoi , sans compter les autres
avantages remarqués par l'auteur des Lettres per-
sanes , les protestans en auront toujours un très-
grand sur les pays où la religion catholique domine.
Ne connaissant point de clergé , et leurs ministres étant
sujets du roi comme les autres citoyens, ils sont à l'abri
de tous les troubles qui agiteront éternellement l'Eglise
romaine. Un ministre séditieux est interdit par son sou-
verain, et perd , avec sa place et ses appointemens, le
pouvoir de faire du mal. S'il avait un bénéfice, si ce
bénéfice ne pouvait lui être ôté par le souverain qui
l'en a gratifié , il remplirait bientôt l'Etat de trouble et
de désordre. Osons le dire, la France deviendrait la
maîtresse du monde, si, secouant le joug de la ty-
rannie ecclésiastique, elle voulait laisser jouir ses sujets
de la liberté de penser.
DE GRIMM ET DIDEROT. 77
A Paris, ce 1er mai 1756.
Il est difficile de quitter le chapitre de la tolérance.
L'amour de l'humanité, la douceur, l'indulgence réci-
proque pour nos défauts , la commisération mutuelle
de nos maux et de nos peines, ce sont là, sans doute ,
les sentimens les plus convenables pour des êtres aussi
faibles que nous ; et c'est la tolérance qui en développe
le germe dans notre cœur de la manière la plus efficace.
Ne sommes-nous pas bien misérables d'employer des
jours aussi fugitifs que les nôtres à tourmenter nos sem-
blables , sans qu'il nous en revienne le moindre avantage
réel , et sans autres motifs que ceux que l'orgueil et la
cruauté suggèrent aux cœurs corrompus. Malheureu-
sement pour nous ,1e méchant sera toujours assez puis-
sant pour faire le mal , et le juste , toujours trop faible
pour l'empêcher, n'aura d'autre ressource que de prê-
cher l'amour de la paix , et de gémir sur les malheurs
de la condition humaine. Les prétendus sentimens des
catholiques de France ne sont pas restés sans réponse;
un catholique sage et équitable leur a opposé une feuille
de seize pages, et a démontré à leur auteur, sans fiel et
sans aigreur, combien les sentimens des vrais chrétiens
doivent être éloignés des siens. Je crois avoir indiqué
en dernier lieu la vraie source de tous les maux et de
toutes les horreurs dont les chrétiens ont rempli les fastes
de leur histoire. L'opposition delà puissance spirituelle
à la puissance lemporelle ne permettra à un Etat chré-
tien d'être tranquille, qu'autant que l'une sera totalement
subjugée par l'autre , et les troubles recommence-
78 CORRESPONDANCE INÉDITE
ront du moment que l'équilibre voudra se rétablir entre
les deux puissances. Voilà pourquoi le peuple juif et le
peuple chrétien ont toujours été agités et tourmentés
par les prêtres ; et c'est moins la faute de leur croyance
et de leur culte que celle de la corruption de la nature
humaine. La même cause qui divisa jadis à Rome le
peuple et le sénat, et qui occasiona cette lutte conti-
nuelle dont il résulta à la fin la perte de la chose pu-
blique, cette même cause engendra les malheurs et les
crimes de ceux qui ont osé porter le nom de peuple
de Dieu ; avec la différence que les premiers , ayant
pour prétexte de leur lutte des objets réels, comme la
liberté et l'amour de la patrie, pouvaient opérer par les
maux d'une discorde passagère, des biens constans et
durables; au lieuqwe les derniers, ne s'entre-choquant
que pour des objets chimériques et pour la cause ima-
ginaire d'un dieu qui serait bien méprisable s'il fallait
en juger par ses avocats, n'ont jamais produit que des
fermentations dangereuses. Dénué de tout motif rai-
sonnable, et combattant pour un despotisme d'autant
plus odieux qu'il est fondé sur une puissance idéale,
l'orgueil fanatique des prêtres a rendu leur rôle hor-
rible et leur cause impardonnable.
Toute l'Europe , il le faut avouer, a en cela de grandes
obligations aux réformateurs, ou si vous aimez mieux
aux hérésiarques du seizième siècle. Si l'on peut leur
reprocher, en beaucoup d'occasions, un zèle trop in-
discret , il faut convenir aussi qu'en combattant la chi-
mère de la puissance spirituelle des prêtres , cause
constante du malheur temporel de tant de peuples, ils
ont rétabli les principes de la saine philosophie. Ces
DE GRIMM ET DIDEROT. JQ
principes sont devenus ceux des sages de toutes les na-
tions , car la lumière est venue et a dissipé les ténèbres :
elle nous a enseigné qu'aucun mortel , ni roi ni prêtre ,
n'est en droit de dominer sur les consciences; que
personne ne saurait être coupable par ses opinions,
et que puisque ma croyance ne dépend pas de ma vo^-
lonté , elle peut encore moins dépendre de celle d'au-
trui; elle nous a enseigné encore, qu'il ne saurait y
avoir qu'une seule puissance légitime dans un Etat ,
soit qu'elle appartienne au peuple, soit qu'elle réside
dans la personne du prince ; que tous les citoyens , soit
ecclésiastiques, soit laïques lui sont entièrement sub-
ordonnés , et que toute la police extérieure de l'Eglise
et de son culte est uniquement du ressort de cette
puissance souveraine , sans que les prêtres aient d'autre
droit que celui d'exécuter ce qui est ordonné , avec le
respect qu'ils doivent à leurs princes. Avec de tels prin-
cipes , les protestans ne sauraient manquer d'être bons
citoyens, et de jouir de toutes les douceurs de la tolé-
rance et de la bienveillance commune. Si leurs prêtres
ne sont pas plus tolérans que ceux de l'Eglise romaine ,
ils sont du moins moins puissans , et par conséquent
moins dangereux; et leurs querelles de religion, leurs
divisions et disputes entre eux , bien loin d'ébranler le
gouvernement politique jusque dans ses fondemens , ne
pourront jamais s'élever au-dessus de l'épaisse poussière
de leurs écoles.
Ces réflexions nous conduisent insensiblement à une
autre bien affligeante. Quand on pense que la première
jeunesse de nos princes est entièrement abandonnée
aux prêtres , on ne peut que gémir sur le sort des peu-
80 CORRESPONDANCE INEDITE
pies. C'est dans cette école , osons le dire , où, sous le
spécieux prétexte de religion et de piété , on fait germer
dans le cœur des princes des principes contraires au
salut de l'État et au bonheur des hommes. C'est là qu'on
leur enseigne de sacrifier la cause du peuple à la cause
chimérique de la Divinité qu'il faudrait abjurer si elle
était telle qu'on ose la dépeindre. C'est-là qu'on leur
parle toujours de crainte et de vengeance , comme si
Dieu pouvait être honoré par nos frayeurs, ou qu'il
eût besoin de nos faibles bras pour venger ses querelles.
C'est là que nos princes puisent le funeste secret de
tyranniser les consciences, dans l'espérance de plaire à
un Dieu que ses ministres font jaloux et vindicatif;
qu'on leur dit de haïr et de craindre ceux dont les opi-
nions sont différentes de leur croyance, et qu'on leur
apprend à rétrécir cette bienveillance générale qui peut
seule les rendre dignes du trône , et qui est de tous les
devoirs le plus sacré et le plus inviolable. Quel spectacle
déplorable pour le sage que l'éducation de l'enfant dont
les vertus sont essentielles au bonheur des nations, et
dont les moindres préjugés ne peuvent manquer d'avoir
des suites funestes ! Ne verrons-nous jamais la sagesse
et la vérité auprès du trône? et après avoir tiré l'en-
fant public de tous les dangers de la jeunesse, et avoir
formé son cœur à la droiture, à la sensibilité et à la
générosité , ne les verrons-nous pas marquer par son
règne l'époque du bonheur et de la gloire des peuples?
Voilà ce qui invite le sage au repos, et ce qui le retient
dans l'obscurité de sa retraite, c'est la triste conviction
que les hommes travaillent sans relâche à leur malheur,
et que celui qui voudrait les en empêcher, ne ferait que
les irriter.
DE GR1MM ET DIDEROT. 8l
J'ai fait autrefois l'ébauche d'un catéchisme moral
pour les enfans; de tous les livres c'est le plus néces-
saire. Le catéchisme des princes ne le serait pas moins :
ouvrage des plus sages , un tel livre entre les mains de
l'enfant royal, étoufferait sans doute dans son cœur le
germe de toutes les leçons contraires à la justice , à la
bonté et à l'humanité. Essayons d'y fournir quelques
phrases.
Essai d'un catéchisme pour les princes.
Je suis l'enfant du peuple ; sa bénédiction fait ma
joie , ma confiance , et la sûreté de mon héritage.
La joie du peuple fait ma gloire; sa tristesse me
couvre de confusion et de honte.
La multitude du peuple fait ma puissance; je serai
bon et juste , et ils seront sans nombre , car ils diront :
Il est doux d'habiter sous ses lois.
O vous! mes sujets moins que mes enfans, soyez tous
bons, afin que je puisse vous aimer tous, et que nous
puissions être tous heureux !
Je laisserai aux lois qui ont été avant moi le soin de
punir le méchant, et de le retrancher de la société
qu'il corrompt ; pour moi , j'exercerai mon cœur dans
l'heureuse habitude de faire le bien , de pardonner, et
de pratiquer la clémence.
Si je suis au-dessus de mes semblables, c'est pour
les rendre heureux.
Le plus heureux de tous les hommes est celui qui
réjouit le cœur de son semblable. Que je serai malheu-
reux de tout le bien que je ne pourrai faire !
6
S'J CORRESPONDANCE INÉDITE
Que je suis effrayé de ma vocation ! Je ne suis qu'un
faible mortel , et j'ai à remplir les devoirs d'un Dieu.
Mon peuple attend de moi son bonheur; le juste son
repos et sa sûreté ; et moi, borné et fragile, je suis su-
jet à l'erreur, à la surprise, aux préjugés.
O vérité! que ta lumière vive et pure pénètre jusque
dans le fond de mon cœur ! qu'elle dissipe les ténèbres
qui voudraient te dérober à ma faible vue ! La voix du
peuple est la tienne ; apprends-moi à l'écouter et à la
discerner des cris importuns des sots et des vaines cla-
meurs de la populace, afin que je t'obéisse.
Éloigne de moi le méchant et le flatteur ; que leur
funeste poison ne corrompe jamais mon ame.
Je haïrai ceux qui m'enseigneront de haïr ; j'écou-
terai avec plaisir la voix douce de ceux qui m'appren-
dront à aimer tout ce qui m'environne, tout ce qui res-
pire sous mes lois.
Le prêtre cruel et atrabilaire dont le dieu demande
le sang de mon peuple ne sera point mon sujet ; je le
chasserai loin de ma vue , car il n'est pas digne de vivre
parmi ceux qui sont heureux.
Celui qui est juste et bon est l'enfant de ce Dieu digne
de l'encens et des hommages d'un cœur droit et sensible.
Ce Dieu, puisqu'il est le maître de l'univers , saura
soutenir sa cause, je ne suis point fait pour venger ses
querelles; je suis venu pour fixer le bonheur parmi le
peuple que je gouverne.
La persécution et la violence sont les odieuses mar-
ques de la bassesse d'un cœur corrompu. Que je ne
sois jamais redoutable à personne par ces exécrables
moyens!
DE GRIMM ET DIDEROT. 53
J'appellerai mon ennemi celui qui me conseillera
une action injuste; qu'il soit l'objet de la malédiction
publique , afin que le juste se sache toujours en sûreté
sous mes lois.
J'appellerai me amis ceux qui mettront ma gloire
dans les bienfaits que j'aurai répandus sur mes sujets.
J'étudierai mes goûts et mes penchans, et je les di-
rigerai sur ce qui est bon et honnête , afin qu'il n'y en
ait point qui ne soit salutaire à mon peuple.
Que je serai heureux d'arracher à la vertu le voile
sous lequel la modestie voudrait la dérober à la louange
publique !
Je modérerai tous mes désirs , afin que je fasse le
moins de fautes qu'il soit possible de faire.
Je serai doux et bon , pour donner envie au sage de
m'aider de ses lumières , et pour qu'il ne se repente
jamais de m'avoir conseillé.
Je ne mourrai tranquille qu'en laissant mon nom en
bénédiction parmi mon peuple, et mon fils l'objet du
vœu public et le modèle des princes.
SUR LA LOI NATURELLE ET LE CODE DE LA NATURE.
A Paris , ce l5 juillet 1756.
On ferait un beau traité de l'obéissance que nous
devons à la nature. Ce traité contiendrait nos vrais de-
voirs, et l'unique moyen de parvenir à la jouissance
du bonheur dont l'homme est suceptible. Plus on mé-
dite ce sujet , plus on est frappé de sa beauté. C'est
34 CORRESPONDANCE INEDITE
pour avoir méconnu notre vocation que nous nous
sommes rendus malheureux. Tantôt, attachant à l'idée
de notre espèce une importance extravagante, nous
avons vu toute la nature asservie à nos fantaisies et
créée pour nos besoins chimériques. Tantôt, oubliant
notre manière d'être qui consiste dans le sentiment et
dans la pensée , nous n'avons pas voulu distinguer
l'homme d'un bloc de marbre , ni accorder à la créa-
ture animée d'autres lois que celles qui règlent l'exis-
tence des êtres inanimés. Cette philosophie, si diffé-
rente en apparence des autres, est comme elles l'ouvrage
de l'orgueil et de la vanité. Nous voyons toujours de la
subordination là où la nature n'a mis que de l'ordre.
Chaque classe d'êtres est circonscrite dans ses bornes.
Elles sont toutes assujetties à des lois générales; mais
aucune n'est dépendante de l'autre. Tout se trouve dans
cet univers à coté l'un de l'autre. Rien n'est au-dessus ,
ni au-dessous. Chaque espèce d'êtres, ou chaque portion
de matière modifiée d'une façon quelconque qui la
distingue , subsiste dans la nature par la vertu de sa
manière d'être , et périt par ce qui lui est contraire. Si
les espèces sont en sûreté , les individus courent con-
tinuellement les plus grands risques; et après avoir
conservé leur modification, ils subissent l'inévitable
arrêt de leur destruction. Cependant , quoiqu'il n'y ait
point de subordination parmi les êtres , leur enchaîne-
ment est si merveilleux , que tout ce qui est à coté d'un
être contribue nécessairement ou à sa conservation, ou
à sa destruction. Chacun peut dire avec Jésus-Christ :
«Tout ce qui n'est pas pour moi est contre moi. »Et voilà
oîi commencent les lois de la fatalité et du hasard , qui est
DE GRIMM ET DIDEROT. 85
une nécessité inévitable. Suivant ces lois, tel individu se
trouve placé dans la nature à coté de ce qui peut le con-
server, ou bien de ce qui doit opérer son dépérissement.
L'homme infecté par l'air mortel de la peste et l'arbre
qui pourrit dans J'eau, finissent par le même hasard.
Il serait temps de nous ranger enfin à coté de tous
les autres êtres , de ne nous plus voir au-dessus ni
au-dessous de rien dans la nature. Le seul moyen de
nous préserver de systèmes également contraires à la
vérité et à notre bonheur, est de voir les faits tels qu'ils
sont. C'est le seul moyen de deviner notre vocation. Si
le génie que l'homme a reçu le met à portée d'entre-
voir les vérités les plus sublimes, il faut convenir qu'il
lui en coûte cher pour jouir de ces avantages. Il est le
seul de tous les êtres qui puisse résister à la volonté de
la nature à son égard, qui puisse la méconnaître, et
devenir ainsi l'instrument de son propre malheur.
L'animal qui sent ne se trompe jamais , et est toujours
en sûreté. L'animal qui raisonne court risque de s'é-
garer sans cesse. La vérité n'est qu'une. Il n'y a qu'un
seul moyen de la connaître. Tout ce qui n'est pas elle
est erreur et mensonge , et il y a cent mille manières
de se tromper. Voilà l'inconvénient attaché à la faculté
de connaître, et de généraliser ses idées. L'animal qui
en est privé ne s'occupe ni du mécanisme de l'uni-
vers , ni des lois qui règlent sa destinée ; mais aussi il
ne craint pas de contrarier les décrets éternels de la
nature par des actions raisonnées. Il obéit sans le sa-
voir. Toutes ses actions sont autant de jouissances de
son existence. Tout ce qu'il fait assure son bien-être,
soit en lui procurant un bien, soit en l'éloignant d'un
86 CORRESPONDANCE INEDITE
mal. Uniquement borné à la sensation présente, sans
s'inquiéter de l'avenir dont il n'a point d'idée, ni du
passé qu'il a oublié , a moins qu'il ne lui soit retracé
par la même situation , si tous les hasards des circon-
stances extérieures conspirent à sa perte , il périt sans
redouter sa ruine, ou il se tire du danger sans le con-
naître, sans en conserver l'effrayant et funeste souvenir.
En pesant bien tous les avantages et tous les inconvé-
niens attachés à la nature humaine, on trouverait sans
doute que l'homme est de tous les êtres qui existent le
plus imparfait. On dirait qu'il existe en dépit de la na-
ture et de ses lois. Elle exerce son empire paisiblement
sur tous les êtres animés et inanimés. L'homme seul
veut être tyrannisé par elle , sans quoi son esprit , en-
clin à la révolte , porterait le désordre jusque dans
l'économie générale, et, peu content de se nuire,
désolerait encore tout ce qui est autour de lui. Quels
sont surtout les avantages de la réflexion qui puissent
contre - balancer tous les malheurs compagnons de ce
présent terrible ? La gloire qu'elle nous procure de
concevoir des vérités peu certaines, et encore moins
intéressantes pour nous _, pourrait-elle nous tenir lieu
de quelque chose , en comparaison des obstacles qu'elle
met à notre tranquillité? Le sentiment, qui devrait seul
décider du bonheur et du malheur d'une créature sen-
sible , est sans cesse altéré par elle. Elle ne peut rien
contre nos chagrins. Elle empoisonne presque toujours
nos plaisirs. Elle nous distrait continuellement de l'exis-
tence actuelle, le seul bien qui soit réellement à nous,
pour nous partager entre le passé et l'avenir, et croit
nous guérir des maux passés par de longs et inutiles
DE GRIMM ET DIDEROT. 87
regrets , et prévenir les maux futurs par les agitations
d'une vaine inquiétude. C'est elle enfin qui nous a fait
connaître la mort , de toutes les connaissances la plus
contraire à la créature , dont chaque individu assure
la conservation de l'espèce par son amour immodéré
pour la vie , et par une aversion si excessive pour la
destruction, que la frayeur qu'elle inspire en devient
souvent la cause. Cette connaissance de la mort si heu-
reusement dérobée à tous les animaux périssables, et
que la réflexion procure à l'homme seul , est si terrible
qu'elle opérerait sans doute , par ses funestes impres-
sions, l'anéantissement total de l'espèce humaine, si la
nature , par un instinct aussi irrésistible que déraison-
nable, n'en écartait sans cesse l'idée de notre faible
cerveau. A mesure que nous approchons du terme fatal,
notre imagination nous en éloigne. Ceux qui ont le plus
médité sur la mort ne peuvent en fixer l'idée, et je ne
sais par quel sentiment intime et aveugle, également
opposé à l'expérience et à la raison , il n'y a point
d'homme qui ne se croie immortel, et qui ne s'excepte ,
sans se l'avouer, de la loi générale.
Vous voyez qu'avec un peu de noir dans l'esprit il
ne serait pas difficile de se persuader que l'homme est
de toutes les créatures la plus misérable, toujours en
opposition avec lui-même , toujours en proie à des dé-
sirs immodérés, toujours tourmenté par la raison et
ses ennuis. Mais il ne s'agit pas de consumer nos jours
en vains gémissemens sur notre sort, il s'agit de le voir tel
qu'il est , de nous soumettre à la volonté de la nature,
et de trouver dans notre soumission la portion de bon-
heur dont nous sommes susceptibles. Voilà les vrais
88 CORRESPONDANCE INEDITE
principes de la sagesse. Tout le reste n'est que vaine
et fausse philosophie. Les stoïciens, qui voulaient rendre
l'homme totalement insensible; les épicuréens, qui lui
apprenaient à satisfaire tous ses désirs, ont fait égale-
ment des efforts inutiles pour notre bonheur. Il faut nous
voir tels que nous sommes : voilà la première opération
de la sagesse. La seconde est de tirer de notre manière
d'être le meilleur parti possible. Si nous avions toujours
suivi cette méthode , nous ne jouirions pas d'un bon-
heur parfait, parce que la perfection en tout genre est
une chimère, et qu'il est de l'essence d'un être perfec-
tible de n'être jamais parfait. Mais notre vie n'en serait
pas moins remplie de jouissances, d'agrémens , et de
cette douce tranquillité qui nous resterait malgré la
portion de maux dont nous sommes menacés. Ce qui
fait le malheur des hommes n'est pas la loi de la na-
ture. Ce sont nos opinions et nos préjugés que nous
avons osé lui opposer. Il fallait n'écouter que le senti-
ment, et nous le sacrifions sans cesse à l'opinion. Vic-
times de nos préjugés, nous nous immolons sous leurs
barbares lois, et nous nous rendons réciproquement
malheureux , sans qu'il en résulte aucun bien ni
pour les uns ni pour les autres. C'est la nature, c'est
notre vocation qu'il fallait consulter dans l'établisse-
ment de la société. Toutes nos opinions, tous nos ré-
glemens , tous nos usages , il fallait les adapter à la loi
naturelle. Le code de la république doit être l'inter-
prète du code de la nature. L'amour est une source fé-
conde de bonheur et de plaisir. La première et la prin-
cipale vocation de l'homme est d'aimer. L'objet de sa
passion devient pour lui l'univers entier; mais cette
DE GRIMM ET DIDEROT. 89
passion a des limites, un commencement et une fin
comme tout ce qui est en nous. L'homme, dans sa sot-
tise, a fait de l'amour un engagement éternel qui doit
durer au-delà de la volonté d'aimer, et l'Église , pour
nous achever, a fait du mariage un sacrerneut et un lien
indissoluble ; c'est-à-dire que nous avons fait du senti-
ment le plus délicieux de l'homme l'instrument de son
malheur. Bien pis , la société a soumis l'amour à l'in-
térêt et à l'ambition, ses deux puissans ressorts. Elle
ordonne à un enfant d'aimer, parce que cela convient
à l'arrangement de sa famille. Quel désordre ! Il ne fal-
lait pas tant que cela pour nous rendre malheureux
sans ressource.
SUR LAMI DES HOMMES.
OCYRACB BU COMTI DB MIRABEAU.
A Paris , ce i5 août 1767.
Une des punitions les plus pernicieuses dont nos lé-
gislateurs ont imaginé un grand nombre, est sans con-
tredit la peine du carcan. Il vaudrait mieux punir de
mort le plus léger délit que d'accoutumer le crime à
soutenir le spectacle de la honte publique , et à être
exposé comme un objet d'ignominie pour le peuple.
Ceux qui en ont ordonné ainsi ne savaient point quel
redoutable lien de la société était celui de la honte , et
combien il fallait se garder de le déchirer. Les magis-
trats qui ont le malheur de passer leur vie à juger et à
condamner des coupables, doivent avoir remarqué que
90 CORRESPONDANCE INEDITE
celui qui est attaché au carcan n'en devient que
plus digne de la potence, à laquelle il n'échappe jamais.
Mais puisque les hommes ont imaginé de donner en
spectacle l'ignominie d'un criminel sans le bannir de
la surface de la terre par le supplice , ils auraient
dû, ce me semble, en faire autant pour la vertu, et, en
faisant violence à la modestie dont elle est inséparable,
l'exposer sur un carcan aux hommages du peuple et à
la vénération publique. Le bonhomme Assuérus , qui ,
pour l'amour d'une femme ou d'un courtisan, tantôt
ordonnait le massacre de toute une nation établie chez
lui, et tantôt la comblait d'honneurs et de biens, ne lais-
sait pas , au milieu de ses vertiges , de faire quelquefois
des actions de bon sens. Il profitait de ses insomnies
pour apprendre ce qui se passait sous son règne, et
ayant su, à cette occasion, une bonne action du Juif
Mardochée , il le fit promener en spectacle par toutes
les rues , et lui décerna ainsi les honneurs que Rome
triomphante n'accordait qu'à des vertus plus brillantes
et aux succès de ses héros. Ce serait donc une grande
et belle loi que celle qui ferait exposer à la vue publique
l'homme de bien comme on y contraint aujourd'hui
le méchant : ou puisqu'il est peut-être aussi dangereux
de déchirer le voile de la modestie dont la vertu se plaît
à se couvrir, que de ne point respecter la honte qui suit
le crime , il conviendrait du moins de publier avec so-
lemnité les bonnes actions avec les noms de ceux qui
honorent la république par l'exercice des vertus publi-
ques et domestiques. Il est étonnant que M. de Mira-
beau ait vu la nécessité d'honorer les petits sans plus
insister sur ce point, lui qui est si prolixe en tout. Il
DE GRIMM ET DIDEROT. 91
est plus étonnant encore qu'ayant si bien senti l'impor-
tance des mœurs domestiques pour garantir un peuple
de la corruption , il n'ait pas songé à établir les vertus
civiles, par une sanction solennelle, sur des fondemens
solides. Il a recours pour cela à la religion , et il répète
à ce sujet tous les lieux communs qu'on a si souvent
allégués en faveur de sa nécessité et de son importance.
L'auteur se fait même un devoir dans tout le cours de
son ouvrage d'être extrêmement religieux ; il soutient
avec beaucoup d'emphase que c'est manquer à la so-
ciété que d'attaquer la religion dans ses écrits. Ayons
le courage d'examiner cette question , elle en vaut la
peine, et voyons surtout si la religion est aussi néces-
saire à la conservation de la société que notre auteur
et beaucoup d'autres, moins éclairés que bien inten-
tionnés, voudraient nous faire entendre. La morale de
toutes les religions est à peu près la même ; l'histoire de
tous les cultes est la même aussi. Les hommes , dans
tous les temps, ont fait de la religion un instrument
d'ambition et d'injustice. Si la morale de la religion
chrétienne est plus épurée , il faut convenir aussi que
son histoire est plus scandaleuse , et qu'il n'y a point
de crime ni d'horreur dont la fureur barbare des chré-
tiens ne se soit rendue coupable pendant de longs
siècles. Mais puisque , de l'aveu de M. de Mirabeau lui-
même, les chrétiens ont fait de leur religion un instru-
ment de cruauté et de fureur, de cette religion dont la
morale est si douce , si charitable , si contraire à toute
violence, comment peut-il la regarder comme un lien
nécessaire à la société ? Il dit que sans la religion les
assemblées d'hommes n'eussent jamais pris forme de
g2 CORRESPONDANCE INEDITE
société: il est vrai qu'on ne trouve guère de société sans
une espèce de culte ; mais je ne vois nulle liaison entre
l'abolition du culte et la dissolution de la société. Ceux
qui pensent comme M. de Mirabeau confondent sans
cesse la religion d'un peuple avec ses mœurs. Lorsque
la corruption se met dans les mœurs , un peuple s'avance
à grands pas vers sa ruine , et la religion ne la saurait
retarder, parce qu'elle n'a réellement nulle influence
dans la révolution des mœurs. Le culte des chrétiens ,
adopté par Constantin, ne put rien pour le soutien de
l'empire romain : il fut l'époque de sa décadence. Quel
est donc le véritable lien de la société? Il faut aux
hommes de grands objets , il leur faut des cérémonies
et des actes de solennité; il leur faut même de l'enthou-
siasme et peut-être de la superstition : mais il s'agit de
poser tout cela sur des fondemens plus solides, plus
dignes de leur nature. Les premiers législateurs étaient
justes, doux, bienfaisans, mais simples, bornés, sans
lumières. Les hommes sont d'ailleurs naturellement
faibles , ils cherchent des objets d'attachement et d'ap-
pui; ils aiment le merveilleux; ils s'échauffent la tête
facilement, ils se pénètrent aisément lame de mouve-
mens de terreur ou de tendresse. Voilà l'origine de
tous les cultes. Mais si Socrate eût formé une société
d'hommes , ou qu'il eût présidé à la législation d'un
peuple , il lui eût donné des objets plus vrais pour lui
faire éprouver tous ces différens sentimens. J'ose croire
qu'il aurait fondé le bonheur et la durée de la société
sur le respect de soi-même. Voilà le sentiment dont il
faut qu'un peuple, et chaque citoyen en particulier, soit
pénétré. Voilà la source d'où découlent toutes les vertus
DE GRIMM ET DIDEROT. 0,3
sociales et domestiques, et qui donne à un peuple de la
noblesse et de l'élévation , sans quoi il ne fera jamais
rien de grand ni de mémorable. Le respect de soi-
même tournerait l'orgueil qui nous est propre , vers le
bien , vers la vertu , vers la grandeur véritable. Un
peuple enivré de ce sentiment regarderait un forfait
avec l'horreur qu'on a pour un monstre, et l'homme
qui l'aurait commis, comme un être dégradé. Il se
trouverait à lui et à chaque homme en particulier, je
ne sais quel caractère sacré qui ne pourrait être effacé
que par le crime et par le vice. En un mot , le respect
qu'on portait dans tout l'univers à un citoyen romain
dans les siècles brillans de la république , un tel peuple
l'aurait pour l'homme en général , et son objet d'en-
thousiasme serait la nature humaine, comme celui des
Romains était la patrie. Parmi un tel peuple, la moindre
bassesse, le plus petit vice deviendraient un tel opprobre
que celui qui aurait le malheur de s'en souiller, ne
pouvant plus participer à la vénération publique , se-
rait contraint de déserter la société; la vertu seule
mènerait à la véritable gloire, et chaque homme de
bien aurait droit aux honneurs publics , à proportion
de sa considération personnelle. Je ne vois pas quelle
pourrait être la fin de cette société, s'il n'était dit que
toute institution humaine doit finir. Tous les actes pu-
blics, toutes les cérémonies, toutes les solennités, car
il en faut au peuple, et rien n'est plus essentiel pour la
conservation des mœurs , consisteraient dans les hom-
mages rendus à la vertu, dans la démonstration de
respect pour l'homme de bien, dans la joie pure et au-
guste sur la sainteté des moeurs publiques. La repré-
g4 correspondance inédite
sentation d'une tragédie deviendrait un acte religieux ;
la musique , la peinture , la magie de tous les arts et
de tous les spectacles , seraient employées à retracer à
un tel peuple la noblesse de sa nature, la grandeur et
l'élévation de ses idées. Je vous laisse à imaginer le ta-
bleau des vertus civiles et des mœurs domestiques d'un
tel peuple. Quelle vénération pour la paternité , pour
la magistrature , pour les services rendus a la patrie !
quels liens de tendresse et de douceur entre les familles,
entre les proches, entre les différens ordres de la ré-
publique , entre tous les concitoyens ! Je ne vois pas
de quelle nécessité serait à un tel peuple la religion
quelle qu'elle fût. Elle ne pourrait que distraire son
attention des objets qui méritent réellement l'ad-
miration et l'attachement des hommes , pour la porter
sur des objets frivoles, nuisibles et chimériques.
A Paris, ce ter novembre 1757.
. . .Quand on s'est pénétré de cette vérité , on est étonné
délire dans V Ami des hommes ce qui suit * : « J'avoue,
« dit l'auteur quelque part au second volume , que j'au-
« rais grande confiance dans l'assemblée générale d'une
« nation pour conseiller le gouvernement sur le régime
« intérieur ; mais que pour les affaires du dehors, il n'est
1. Nous rétablissons ici les passages qui avaient été supprimés lors de la
publication de cette lettre dans la première partie de la correspondance.
V esprit de conquête et les vues d'intérêt et d'ambition ne pouvaient être alors
impunément signalés. Au reste , le gouvernement populaire et le gouverne-
ment absolu , que nous avons successivement subis , ont prouvé d'une ma-
nière trop éclatante combien les principes politiques de Grimm sont dépour-
vus de justesse et de solidité.
DE GRIMM ET DIDEROT. 0,5
« gouvernement si faible et si inappliqué qui ne les en-
« tende mieux que le peuple. »Et dans les affaires du de-
hors, l'auteur comprend la guerre surtout maritime , la
paix, les traités, etc. Je ne conçois pas la raison d'une
assertion aussi hardie et si peu soutenue. Pour moi,
je ne connais pas de meilleurs conseillers que le peuple
et la voix publique dans les affaires extérieures comme
dans l'intérieur, et s'il fallait absolument opter entre
les deux départemens , je croirais le peuple beaucoup
plus propre à la conduite des affaires étrangères qu'à
celle des affaires domestiques. Dans celles-ci, l'intérêt
particulier de plusieurs classes de citoyens, les plus
puissantes , peut quelquefois l'emporter réellement sur
le bien public; dans les autres, les particuliers n'ont
presque jamais d'intérêt personnel, et leur jugement en
doit être plus sain et plus conforme au bien général.
Il est certain que la lenteur des délibérations populaires
est très-contraire à la promptitude qu'exigent les affaires
de guerre et de politique , et que le salut d'une puis-
sance dépend souvent de la célérité de ses mesures.
Mais il ne faut pas confondre l'exécution des projets
avec les résolutions générales prises par la nation. Ce
n'est point le peuple qui exécute ce qu'il a arrêté. Pour
les opérations de la campagne, il envoie ses généraux;
pour les négociations, il envoie ses plénipotentiaires.
En un mot, il n'y a que l'esprit de conquête qui ne
puisse pas s'accommoder d'un gouvernement populaire.
Gomme il est fondé sur l'injustice , il lui faut du secret
et de l'obscurité , et sa politique ne peut être publique
parce qu'elle est odieuse. Cependant Rome est devenue
la maîtresse de la terre, et son gouvernement, tout-à-fait
96 CORRESPONDANCE INÉDITE
démocratique , est celui qui a le mieux connu la conduite
de ses affaires du dehors. Je pense donc que, non-seule-
ment dans les républiques, le peuple conduit ses affaires
extérieures à merveill e, et que personne ne connaît mieux
ses intérêts que lui , mais encore que dans les monar-
chies , si le gouvernement voulait écouter la voix pu-
blique et régler ses opérations sur ses décisions, il man-
querait rarement de prendre le meilleur parti, de faire la
guerre et la paix à propos et avec avantage, et de choisir
enfin les sujets les plus capables pour l'exécution de
toute entreprise importante. On vient de faire un livre
sur les grands événemens produits par de petites causes.
Cette production, si je puis parler ainsi, ne peut guère
avoir lieu que dans les monarchies, où l'humeur, le
caprice, la vanité, la haine , l'imbécillité même, peuvent
occasioner les plus grandes révolutions
...Mais elle ne s'accorde pas avec l'esprit de conquête,
et la monarchie universelle ne peut se réaliser qu'en
renonçant à toute vue d'intérêt et d'ambition et en ga-
gnant la confiance des autres puissances par son désin-
téressement et par l'équité de ses principes
...Il en a coûté la vie à plusieurs milliers d'hommes
cette année, et cette funeste querelle, sans être prête
à finir, est au point qu'on ne sait pas même quelle
espèce de vœux il convient à un bon citoyen de former
à l'égard de l'Europe.....
...Userait peut-être difficile de prévoir ce que devien-
dra l'Allemagne, mais ce qu'il y a de sûr , c'est que rien
n'est moins respecté dans ce moment-ci que ses lois et
ses constitutions.
DE GRIMM ET DIDEROT. 97
A Paris, ce 1er décembre 1757-
Nous avons vu, dans une des feuilles précédentes,
que la religion n'était pas un lien nécessaire à la con-
servation de la société , et que s'il y a eu des Etats fondés
sur elle, ce n'a été que l'effet du fanatisme et de la
fourberie, ou bien de la simplicité peu éclairée, mêlée
d'enthousiasme, de droiture et de bienfaisance, des pre-
miers instituteurs. Encore une fois , il ne faut point
confondre la morale d'une religion avec les mœurs d'un
peuple. Celle-là n'a aucune influence réelle sur celles-ci ;
et tout ce qu'elle peut , c'est de donner des modifica-
tions légères aux vertus et aux vices d'un siècle, mais
sans en arrêter le cours et les révolutions. M. de Mira-
beau dit que la foi du serment n'est autre chose que le
respect pour la religion ; mais le serment fondé sur le
respect que l'homme se doit à lui-même , n'est-il pas
plus pur, plus élevé, plus sacré encore ? et le serment
de Socrate condamné pour impiété, c'est-à-dire pour
n'avoir pas respecté la superstition de ses^concitoyens,
ne vaudrait-il pas celui d'un vil mortel qui n'a d'autre
sanction que la crainte d'un Dieu vengeur? M. de Mira-
beau dit qu'il n'y a que les indépendans et les ennemis
de l'ordre public et de toute subordination , qui écrivent
contrela religion. S'il en est qui écriven t dans cet esprit-là,
il faut convenir aussi que cène sont pas là ceux qui portent
des coups bien terribles à la religion d'un pays; leurs
armes sont trop odieuses pour frapper avec succès. Les
ennemis vraiment redoutables d'un culte sont les hom-
mes les plus respectables par leurs principes et par
leurs mœurs, les personnages les plus graves de l'État,
7
C)8 CORRESPONDANCE INÉDITE
par l'énergie de leur ame , par la sagesse de leur conduite.
Les écrits , dit M. de Mirabeau, peignent les mœurs;
plus encore ils les font: et de là il tire des raisons pour
veiller particulièrement sur les écrivains. Sans doute
qu'il faut que les mœurs soient respectées : mais crain-
drions-nous la corruption parmi les écrivains d'une na-
tion , lorsqu'elle n'est point corrompue ? Ne voyez-vous
pas que tous les hommes travaillent dans la vue de
plaire, et qu'un écrit licencieux, avec quelque art qu'il
fût fait, ne serait, pour son auteur, qu'un opprobre,
dans un pays où les mœurs auraient conservé leur pu-
deur et leur ancienne simplicité? Le pinceau de Cré-
billon ne peut se trouver que dans un siècle où le goût
de la vertu et celui du vrai beau sont également sur le
penchant pour tomber , et alors il est trop tard de
veiller sur les écrivains; tous les remèdes violens qu'on
y apporte ne font ordinairement que hâter le progrès
du mal. Ce n'est pas l'affaire d'une feuille que de tracer
le tableau des avantages d'une société d'hommes, fondée
sur le respecffcle soi-même, et, s'il est permis de parler
ainsi, sur le culte superstitieux de la nature humaine ;
ce serait le sujet d'un grand et bel ouvrage: mais s'il y
avait quelque chose dans ce monde à qui un effort de
sagesse pût garantir une durée perpétuelle, ce serait
une telle société. M. de Mirabeau répète souvent qu'il
ne faut pas vouloir guérir l'homme de sa cupidité ,
parce que c'est une chose impossible; mais qu'il faut
travailler à la tourner sur des objets nobles et louables.
Voilà ce qui serait précisément effectué dans la société
que nous imaginons. L'homme pénétré ainsi, dès sa
tendre enfance, de respect pour son être et pour celui
DE GR1MM ET DIDEROT. C)()
de ses semblables, porterait en lui le germe d'une élé-
vation qui ennoblirait jusqu'aux moindres de ses actions.
Cette ivresse qui s'emparerait des tempérarnerts les plus
paresseux, les porterait tous à la véritable gloire avec
la même force que nous avons vu les cœurs les plus
faibles poussés au crime par le fanatisme. Les vertus
héroïques d'un tel peuple seraient encore relevées par
l'éclat de la justice qui en serait inséparable, et on
n'aurait pas le chagrin de refuser si souvent aux actions
les plus brillantes l'éloge d'une bonne action , d'une
action juste et sensée. Les différentes classes des citoyens
ne servant qu'à maintenir l'ordre , et non à établir une
inégalité qui tend à rendre les uns méprisables aux
autres, la distinction d'une classe ne serait point pré-
judiciable à l'autre : l'honneur serait leur partage com-
mun , et la considération s'accorderait , non au rang que
tient un homme dans la société , mais au mérite per-
sonnel. Il est difficile d'imaginer que jamais cette douce
et consolante chimère puisse se réaliser sur la terre ;
cela n'arrivera du moins jamais dans ira grand Etat,
dans une vaste monarchie; tout y tend à la corruption ,
tout doit y être rempli d'abus. Les premiers ordres de
l'État parviennent à tyranniser les autres , surtout celui
du peuple. Alors le véritable honneur disparaît ; l'or-
gueil, la vanité, l'envie, la cupidité, l'ambition, pren-
nent sa place, et la religion devient un instrument
dangereux et terrible entre les mains de l'ambition
sourde qui ose prendre le masque de l'hypocrisie. Cet
honneur donc, que M. de Montesquieu a tant prisé et
qui doit nous tenir heu de vertu, n'est pas celui qui
peut donner de l'élévation à un peuple ; il fait qu'une
IOO CORRESPONDANCE INEDITE
seule profession parmi nous s'arroge la considérai ion
qui appartient à tous les ordres de citoyens, et en par-
ticulier aux gens de mérite. Par un reste de barbarie
gothique, le militaire seul croit suivre ces prétendues
lois de L'honneur, et il refuse la considération à toutes
les autres professions. Si dans ces derniers temps les
lettres et les arts ont été en honneur, si ceux qui s'y
sont distingués ont acquis une véritable gloire, c'est
que nous sommes devenus plus polis; mais les professions
utiles sont restées parmi nous sans aucune considération.
Je ne parle point du cultivateur, qui vit dans l'oppres-
sion et dans la misère, je parle de cet ordre nombreux
et utile de commerçans, defabricans, de manufactu-
riers, d'artisans , etc. , qui , quoique favorisés du gouver-
nement , n'ont encore pu s'approprier une parcelle de
cette considération qui tire les hommes de l'obscurité*
et, les exposant aux regards de La nation, les oblige pour
ainsi dire à une grande droiture et à une probité in-
tacte dans leur conduite. Ceux qui savent observer,
doivent remarquer une grande différence entre les
mœurs des commerçans et des artisans d'une république,
d'un État libre, ou bien d'une monarchie, et surtout de
la capitale. Indépendamment de l'honnêteté, de la dé-
ceuce, de la pudeur publiques, qui se conservent beau-
coup mieux dans les petites villes que dans les grandes,
on remarque dans les liabitans des premières une cer-
taine fierté que n'ont point les autres. Un marcliand
vous recevra très-bien chez lui, il vous montrera avec
politesse ses marchandises, il tâchera de vous satisfaire;
mais il n'oubliera pas que s'il est bien aise de vendre,
vous êtes bien aise cf acheter, et qu'à cet égard la
DE GRIMM ET DIDEROT. IOI
partie est égale. A Paris les mœurs sont un peu diffé-
rentes : les plus gros commerçans , les artisans les
plus aisés ont pour vous des prévenances si basses , que
vous avez de la peine à les distinguer de vos valets;
ils souffrent vos hauteurs , vos dédains , votre mauvaise
humeur; ils flattent vos goûts, votre amour-propre, de
la manière la plus grossière : il est vrai qu'ils mettent
tout cela en compte , et qu'ils sont fripons à proportion
qu'ils sont bas. A Lyon , où l'esprit de commerce rend
les habitans un peu républicains et fiers , j'ai souvent
eu occasion de remarquer la différence énorme entre
un marchand lyonnais et un parisien. Celui-ci vous
porterait chez vous tout son fonds, dans l'espérance du
profit le plus modique; celui-là vous attend dans son
magasin ; il croit que vous ne regretterez point les pas
que vous ferez pour vous procurer ce qui vous convient.
Voilà des remarques qui, au premier abord, paraissent
futiles; quand on les approfondit, on sent toute leur
importance. Les révolutions des mœurs dépendent de
ces petites choses , et elles produisent insensiblement
celles des empires. On vante sans cesse parmi les avan-
tages des grandes villes, celui de n'être point éclairé,
examiné, suivi dans sa conduite par son voisin, et l'on
ne voit point que quand un peuple est parvenu à ce
point d'incurie et d'indifférence de citoyen à citoyen ,
il faut qu'il soit déjà bien corrompu.
le.) CORRESPONDANCE INEDITE
SUR LES LOIS PROHIRITIVES EN FAIT DE COMMERCE.
A Paris, ce i«r juin 1758.
La question des toiles peintes , débattue il y a quel-
ques années, entre M. Forbonnais et M. de Gournay ,
intendant du commerce, devient aujourd'hui une ma-
tière d'Etat. Tout ce qu'on a pu faire pour empêcher
rintroduction et l'usage de cette marchandise, n'ayant
pas produit l'effet qu'on en attendait , le ministère s'est
enfin déterminé, dit-on, à en permettre la fabrication
et l'entrée dans le royaume. Aussitôt que cette nou-
velle s'est répandue, tous les manufacturiers de Lyon,
de Tours, de Rouen , et même le corps des marchands
de Paris , ont fait ensemble un commun et général
effort pour détourner nos ministres de ce projet, et
s'en rapporter aux mémoires qu'ils ont présentés pour
cet effet, et dans lesquels ils n'ont oublié aucun arti-
tifice de la rhétorique la plus subtile et la plus tou-
chante ; celui qui signera la permission des toiles
peintes, aura signé la ruine totale de la France. Si
lÉlat n'avait à craindre du mal que de ce côté-là, il
me semble que nos ministres pourraient dormir en paix.
Cependant ces exagérations si ridicules , ces cris opposés
au sens commun , n'ont pas laissé que de faire de l'im-
pression sur eux ; et s'ils n'ont pas produit une nou-
velle proscription des toiles peintes, s'il est vrai même
que les députés de Lyon s'en sont retournés depuis peu
assez mécontens du succès de leur négociation , il est
certain aussi que le ministère n'a pas encore osé pro-
noncer dans une affaire aussi claire , tant le bien gé-
DE GR1MM ET DIDEROT. 103
néral est difficile à procurer; tant une loi utile trouve
d'obstacles de tous les cotés , pendant que les mau-
vaises continuent à travailler sourdement à la, véri-
table ruine du bien public. Il n'y a point de question
qui soit plus évidente et plus démontrée que celle de
la liberté de commerce. Le sens commun et l'expé-
rience générale plaident en sa faveur. Dans tous les
temps, les peuples libres s'étaient déjà enrichis par le
commerce quand les autres avaient à peine les premières
notions du trafic. La république de Venise, les villes
anséatiques , la Hollande , l'Angleterre, nous ont fourni
successivement les exemples les plus frappans. On pré-
tend aujourd'hui que notre ministère en est pénétré et
qu'il incline singulièrement vers la liberté absolue et
générale. Mais cette bonne disposition n'a encore été
suivie d'aucun règlement favorable, et notre commerce,
dans toutes ses parties, est embarrassé de mille lois ab-
surdes qui enchaînent l'industrie et rebutent le citoyen
utile. Ce n'est point des lois qu'il faut donner pour
faire fleurir le commerce. Il faut le dégager de toutes
entraves , il faut abolir tous les réglemens qui le con-
cernent, il faut favoriser toute entreprise également,
et non pas l'une aux dépens de l'autre , et le commerce
sera bientôt florissant sans que la puissance s'en mêle.
Il en est comme de la santé du corps. C'est une mauvaise
méthode que de vouloir la conserver à force de remèdes.
Les remèdes ne sont nécessaires qu'aux santés déla-
brées, et lorsqu'on se porte bien, ils deviennent per-
nicieux.
Dans cejtte suspension actuelle du gouvernement , à
l'égard des toiles peintes , M. l'abbé Morellet a cru de-
Iû4 CORRESPONDANCE INEDITE
voir plaider en faveur de la liberté et du sens commun,
contre l'absurdité des fabricans d'étoffes de soie et de
coton», et de leurs fauteurs. Sa brochure est intitulée :
Réflexions sur les avantages de la libre fabrication et
de 1! usage des toiles peintes en France. Deux cents
vingt-huit pages in-douze. Quoiqu'elle paraisse faite
avec beaucoup de précipitation et qu'elle soit fort né-
gligée , on la lit avec plaisir parce qu'elle soutient une
bonne cause. Si l'auteur s'était élevé aux grands prin-
cipes de commerce, et qu'il les eût traités à l'occasion
de sa cause, il aurait fait un ouvrage plus générale-
ment utile , et qui serait resté long-temps après la dis-
pute sur les toiles peintes. Voyons quelques-unes de
ces questions qu'on pourrait soumettre avec respect à
la décision de ceux qui nous gouvernent. A Fégard de
la fabrication des toiles , comme de toute autre entre-
prise nouvelle , il paraît qu'il ne peut y avoir jamais
de raison de la part de l'autorité à s'y opposer , car si
les anciens établissemens sont réellement bons , ils n'au-
ront rien à redouter des nouveaux. Jamais on ne me
persuadera qu'un édifice qu'il faut étayer de tous cotés
avec beaucoup de frais et de soins , soit bien merveil-
leux ; encore moins qu'il ne faille pas bâtir à côté , de
peur de l'ébranler. Si chaque propriétaire d'une maison
caduque pouvait obtenir un pareil privilège , on peut
croire que nos villes seraient fort belles et fort peu-
plées. Lorsqu'une entreprise nouvelle est mauvaise, on
n'a que faire d'employer contre elle l'autorité des lois,
elle tombera d'elle-même. Si au contraire elle est bonne ,
de quel droit lui refuser la protection que toute entre-
prise utile doit obtenir sous un gouvernement éclairé
DE GRIMM ET DIDEROT. I o5
et sage. Si elle nuit à tel établissement particulier, de
quel droit le gouvernement en affectionne-t-il aucun
par préférence aux autres? Ne doit-il pas sa protection
à tous ? Et le droit naturel ne veut-il pas qu'un citoyen
puisse faire de ses talens un libre usage, celui qu'il
jugera le plus convenable à ses intérêts particuliers ?
L'intérêt particulier d'un tel doit-il être plus cber au
gouvernement que l'intérêt particulier d'un tel autre?
et ne sommes-nous pas tous enfans de la même famille?
Est-il permis, est-il possible de gêner le goût, les mo-
des, les usages, les fantaisies du public et du peuple?
Et s il aime mieux porter des toiles que d'autres étoffes,
de quel droit le lui défend-on ? Le chez soi , comme
M. l'abbé Morellet le remarque très-bien, n'est-il pas
une chose sacrée? Et dans un gouvernement policé,
est-il permis d'envoyer des commis visiter les maisons
des particuliers , et porter ainsi une atteinte odieuse à
la liberté publique ? Si l'on me répond qu'on observe
pareille chose pour les cartes, pour les vins, pour le
sel , etc., je ne verrai dans ces usages qu'un reste de
barbarie qu'il faudrait bannir au plus vite , et qui est
d'autant plus odieux, que la loi n'est exercée que contre
les petits et le particulier obscur qui est sans protec-
tion, c'est-à-dire la sorte de citoyens que le gouverne-
ment devrait singulièrement favoriser. Il faut convenir
que si nos discours sont bien sages , notre conduite est
en revanche bien extraordinaire et bien ridicule. Quand
je vois la guerre de nos manufacturiers contre les toiles
peintes, je suppose une ville maritime où l'on n'ait
point de boucheries, où le peuple, accoutumé à vivre de
poisson , ignore la nourriture des viandes. Quels élo-
loti CORRESPONDANCE INÉDITE
qucns mémoires la compagnie des pêcheurs pourrait
présenter contre l'établissement des bouchers ! Com-
bien on pourrait rendre le métier de ces derniers hor-
rible, cruel, infâme même, également contraire à la
bonne police, à la santé publique , aux mœurs, au salut
de l'Etat! Les pêcheurs n'oublieraient pas d'observer que
Jésus-Christ n'a pas choisi ses disciples parmi les bou-
chers. Tout cela serait sans réplique. Cependant il y
aurait eu de tous les temps des bouchers dans tous
les autres Etats voisins, sans qu'il en fût résulté leur
ruine.
La permission des toiles peintes est devenue une af-
faire d'État. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte
d'une brochure de M. l'abbé Morellet en faveur des
toiles peintes. M. l'abbé Morellet ne devait pas réussir
dans une chose que M. deGournay avait entreprise sans
succès; aussi son ouvrage ne produisit rien. Depuis la
religion jusqu'aux toiles peintes inclusivement , on a bien
de la peine à persuader aux hommes d'être tolérans. Il
faut dire ici ce qui s'est passé depuis dans cette affaire
épineuse. D'abord ou publia un projet de quatre arrêts
du conseil , tous différens les uns des autres, concernant
l'impression sur différentes sortes de toiles et d'étoffes,
et l'on y joignit les observations et avis des députés du
commerce. Ensuite les ennemis des toiles peintes op-
posèrent une brochure à celle de M. l'abbé Morellet. Ils
choisirent pour leur athjète un homme qui s'était déjà
déshonoré par plusieurs ouvrages. C'était l'auteur du
])E GRIMM ET DIDEROT. IO7
libelle connu sous le titre de t Observateur hollandais,
aussi plat dans ses raisonnemens quindécent par ses
expressions ; c'était l'auteur de cet autre libelle contre
X Encyclopédie , connu sous le titre des Cacouacs > li-
belle lourd et pesant où il n'y a rien de plaisant,
excepté le titre qui n'est point de lui. Cet illustre écri-
vain s'appelle l'avocat Moreau, avocat pour et contre,
suivant qu'il est payé. 11 faut croire que les marchands
opposés aux toiles peintes le payèrent bien ; car il pu-
blia un gros volume intitulé , Examen des effets que
doivent produire dans le commerce de France V usage
et la fabrication des toiles peintes, ou réponse à l'ou-
vragé intitulé , Réflexions sur les avantages de la libre
fabrication et de V usage des toiles peintes. Cet Exa-
men est rempli de sophismes trop grossiers pour qu'on
daigne s'y arrêter; mais comme un écrivain de cette
espèce ne peut guère rien écrire sans se démasquer , et
sans découvrir les motifs lâches qui le font agir,
M. Moreau n'a pas manqué l'occasion de se jeter dans
les généralités, de faire remarquer au gouvernement
que cet esprit philosophique, cette envie de raisonner
et d'examiner qui s'est emparée de la nation, est un
esprit pernicieux qui tend à diminuer l'autorité du roi
et de ses ministres. Il faut être bien vil pour combattre
avec de pareilles armes. Si nos ministres étaient assez
vils eux-mêmes pour croire qu'il vaut mieux maîtriser
une troupe d'esclaves que de commander à une nation
qui pense , M. Moreau pourrait se flatter de faire sa
cour par de pareilles bassesses. Son ouvrage vient d'être
réfuté par un autre , qui a pour titre : Réflexions sur
différens objets du commerce , et en particulier sur la
108 CORRESPONDANCE INÉDITE
libre fabrication des toiles peintes, brochure de cent
quarante-six pages in-12. M. le contrôleur-général
vient de terminer ce procès. La tolérance des toiles
peintes, moyennant un droit de quinze pour cent , est
l'objet d'un des édits bursaux de cette année. On ne
peut qu'approuver M. de Silhouette, dans le besoin
d'argent où est la cour , d'avoir cherché dans cette per-
mission une ressource pour l'Etat. Il vaut assurément
bien mieux que nous payions au roi un droit pour
cette marchandise, que d'être rançonnés par des con-
trebandiers qui , de leur côté , dans l'espérance de ga-
gner, s'exposaient au danger de perdre leur liberté,
et d'être envoyés aux galères.
J'ai eu l'honneur de vous entretenir dans une de mes
feuillesd'unequestion qu'on agite en France depuis long-
temps, savoir si l'on doit permettre dans le royaume la
fabrication et même l'introduction des toiles peintes, ou
s'il faut maintenir à leur égard les lois prohibitives qui
subsistent et dont on s'est relâché depuis quelque temps.
Tous les bons esprits conviennent qu'il ne faut jamais
gêner l'industrie. Qu'importe au gouvernement que la
nation se plaise à fabriquer et à consommer telle sorte
d'étoffe préférablement à telle autre, pourvu que la
culture des terres ne soit point négligée , que le peuple
s'occupe et que l'industrie soit encouragée? Si les toiles
sont d'un usage plus agréable que nos étoffes de coton ,
comme on n'en peut douter, tout est dit sur cet article.
En fait de commerce , l'oracle que le gouvernement
doit consulter sans cesse , c'est le goût et la fantaisie
DE GRIMM ET DIDEROT. IO9
du public. Il est maladroit et ridicule d'empêcher le
trafic des choses qui sont de son goût. Si cela était
possible, le luxe ne ferait jamais de ravage, et ce serait
l'affaire de deux ou trois lois prohibitives , que de nous
garantir de son poison en nous conservant ses avan-
tages. Mais quel est le législateur , quel est le dieu
qui puisse arrêter ses funestes effets lorsqu'il s'est glissé
une fois parmi un peuple. On n'en est pas en France
à cette crainte à l'égard des toiles; mais on redoute le
tort qu'elles pourraient faire aux autres manufactures
du royaume , comme si ceux qui en fabriqueront n'étaient
pas Français , ou qu'il y eût de l'inconvénient à laisser
gagner celui qui satisfait le mieux le public.
Quelques fabricans de nos manufactures de coton en
Normandie, guidés par leur intérêt personnel, ont pris
un moyen assez ingénieux pour crier contre les toiles.
Ils ont fait imprimer une correspondance suivie entre
deux négocians étrangers. L'un, Hollandais, trouve dans
sa spéculation un avantage extrême à envoyer en France
des toiles en contrebande, parce que les Français sont
trop sots pour s'apercevoir que les toiles ruinent leurs
manufactures et leur commerce; l'autre, Anglais, fait
l'homme prudent. Il n'ose entrer dans cette entreprise.
Il avertit son correspondant que le ministère de France
est trop éclairé pour jamais permettre l'usage des toiles.
Il sait même de bonne part quesionlesa tolérées jusqu'à
présent par négligence, la sagesse du gouvernement ne
tardera pas à rétablir les anciennes loisdans toute leur ri-
gueur. On ferait un fort bon supplément à ces lettres par
lequel on ferait connaîtreau manufacturier decotonnade
qu'il fait son métier en criant contre les toiles, mais que
ÏIO CORRESPONDANCE INEDITE
le ministre serait un fort sot homme, s'il s'avisait de
suivre les principes d'un fabricant de Normandie dans
ses projets et dans ses vues sur le commerce.
SUR t IMMORT AL1LE DE L AME.
A Paris, ce i5 juin 1758.
Je reviens à la Morale d'Épicure par M. l'abbé Bat-
teux. Quoique cet ouvrage n'ait eu nul succès ici , il ne
sera pas inutile de relever quelques raisonnemens de son
auteur. Ce qui a le plus nui à M. l'abbé Batteux, c'est
une espèce d'incertitude qui règne dans tout son livre.
On ne sait trop quel est son but ; il ne voudrait se
brouiller ni avec les dévots ni avec les philosophes ;
les uns persécutent et font du mal, les autres font passer
pour imbécile : le choix est embarrassant. M. l'abbé
Batteux n'aurait voulu ni louer Epicure ni le blâmer sans
réserve. Au reste , si vous êtes curieux de voir la ma-
nière dont un homme de génie traite de pareils su-
jets, en comparaison d'un auteur ordinaire et didac-
tique , vous lirez l'article Epicurien par M. Diderot ,
dans ! 'Encyclopédie , et vous le mettrez en parallèle
avec la brochure dont nous parlons. Revenons mainte-
nant à nos discussions. Je remarque en général que
ceux qui manquent de délicatesse dans le sentiment et
d'une certaine élévation dans l'âme , ne devraient ja-
mais se mêler d'écrire sur la philosophie ; leurs petites
idées rétrécies ne peuvent que nuire aux opinions dont
ils embrassent la cause , et faire de la peine à ceux du
parti desquels ils se rangent. Épicurc croyait l'ame ma-
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 l I
tërielle et mortelle; c'était assez l'opinion des anciens.
Socrate et ses sectateurs ne disaient sur l'immortalité que
des choses probables. On a imprimé en Angleterre , de
nos jours, un livre qui a pour titre : Que Pâme ri est et
ne peut être immortelle. Les argumens que M. l'abbé
Batteux oppose à Cette doctrine, et la façon dont il les
énonce, tout cela est également pitoyable, c Quelle
« raison, demande-t-il , Epicure a-t-il eue pour ôter aux
« gens de bien leur récompense? Ils vont donc se plon-
« ger dans le néant, avec le regret inutile d'avoir été
« justes, modérés, patiens, tempérans, lorsqu'ils pou-
« vaient ne pas l'être; et que ne l'étant pas ils pou-
ce vaient jouir de satisfactions sans nombre, et se délivrer
« d'autant de combats qu'il leur en a fallu pour résister à
« toutes les invitations de la nature, de la volupté et
« de l'exemple. «Voilà donc un philosophe qui croit que
tout est perdu pour le sage et pour le juste, s'il ne
peut s'attendre à l'immortalité de son ame et à la récom-
pense d'une meilleure vie! Aussi ajoute-t-il : « Dans le
« système d'Épicure tout est pour les méchans et contre
« les gens de bien. Les méchans ont profité de la vie ;
« ils ont été riches, puissans , encensés du grand nom-
o brevet ils gagnent encore, en mourant, le repos de
« leurs passions et l'assurance de l'impunité. Les gens
« de bien n'ont point joui de la vie , et ils perdent en la
« quittant le seul bien qu'ils ont eu , leur vertu qui n'a
« été pour eux qu'un mot : s'ils avaient bien pris les
« leçons d'Épicure , ils auraient su que vivre c'est
« jouir , et que l'homme est d'autant plus parfait dans
« sa nature qu'il a plus de goûts, et d'autant plus
« heureux qu'il a plus de moyens de les satisfaire. »
lil CORRESPONDANCE INEDITE
Quelle pitoyable philosophie qui rend notre vertu mer-
cenaire et qui établit notre bonheur sur un intérêt bas
et sordide! L'homme de bien trouve dans l'exercice de
sa vertu la récompense la plus solide et la plus déli-
cieuse. Est-ce la richesse , est-ce la puissance , 'est-ce
le vil encens des autres, qui procurent le bonheur? et
le sage n'est-il pas \ comme dit Cicéron , heureux même
dans le taureau de Pisistrate ? Voilà ce que des aines
vulgaires ne peuvent. ni sentir ni concevoir. Jouir de
la vie, c'est pour eux satisfaire ses passions, avancer
des intérêts aussi vils que jleur façon de penser, et
fouler aux pieds toute considération de justice, d'é-
quité, de générosité, de délicatesse, pour parvenir à
la fortune et à la puissance. Ils n'ont pas vu que le
méchant, au milieu de ses succès, vit d'une vie misé-
rable , et que l'homme de bien , pauvre , ignoré , mal-
heureux , persécuté si vous voulez , trouve dans la
pureté et la sérénité de son ame , dans la paix , dans
la conscience d'une vie innocente et honnête, la source
des plaisirs les plus doux et les plus délicieux. Qu'y a-t-il
à comparer au calme de l'homme de bien au milieu
des traverses de la vie, des maux qui l'environnent,
des dangers qui le menacent? Ceux qui fondent la
vertu et ses avantages sur la récompense d'une vie
à venir, n'ont vu ni l'homme de bien ni le sage; ils ne
connaissent que l'imbécile ou l'enthousiaste. Mais ceux
qui font consister le bonheur de l'homme dans la ri-
chesse, dans la puissance et d'autres futilités, et qui
croient que ces choses valent la peine d'être regrettées
ou ne peuvent être sacrifiées qu'à une vie éternelle, ne
sont pas même dignes d'entrer dans le royaume des
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 I $
cieux de Jésus-Christ : car lui et ses apôtres nous en
ont donné des idées trop pures et trop élevées pour
qu'il puisse jamais être la récompense des âmes sor-
dides. Vous trouverez dans le livre de M. l'abbé Batteux
une infinité de pareils raisonnemens. Dans un autre
endroit il tire d'une maxime d'Epicure le résultat que
voici : « D'où il suit que le sublime de l'école d'Epicure
« serait de ramener l'homme , par un effort de raison ,
« au bonheur dont la nature a fait présent aux bêtes.
« Cette conséquence absurde est une des plus fortes
« démonstrations d'une Providence divine et d'une autre
« vie pour les hommes. » Voilà vraiment une bonne
philosophie ; et si c'est là de ses démonstrations les plus
fortes, on peut se dispenser d'écouter les autres. Les
petits philosophes rangent toute la nature par échelons.
Les animaux marchent avant les végétaux ; ceux-ci
avant la matière brute ; l'homme est à la tête de tout.
Une philosophie plus épurée nous apprend que dans
l'ordre des êtres, aucun n'est au-dessus ni au-dessous
de l'autre. Qu'ont de commun un arbre et un cheval,
une plante et un poisson ? Quelle raison de préférence
pourrait-on trouver entre la branche et l'oiseau qui s'y
perche , entre l'herbe et le mouton qui la broute ? Il
n'y a nulle subordination dans la nature : le vrai phi-
losophe peut distinguer la différence des espèces, les
comparer ensemble; mais assigner des rangs, n'appar-
tient qu'aux docteurs de la science absurde. En compa-
rant ainsi l'homme aux différentes espèces d'animaux
et de végétaux que nous avons sous les yeux , je ne
serais pas étonné qu'on le trouvât moins parfait dans
son genre que les autres ne le sont dans le leur. Si les
8
I l4 CORRESPONDANCE INÉDITE
animaux ne peuvent s'élever à ces connaissances su-
blimes qui font l'orgueil et la vanité de l'homme, s'ils
n'ont ni le génie, ni la pénétration, ni le coup-d'œil
dont nous nous vantons , il faut convenir que nous
payons bien cher ces avantages.
Ce que je trouve de plus lacheux pour M. l'abbé
Batteux , c'est que les seules choses qu'on désirerait de
retenir de son livre, appartiennent à cet Epicure qu'il
voudrait écraser sans cependant rompre tout-à-fait avec
la philosophie.
SUR LES ESSAIS PHILOSOPHIQUES DE HUME.
A Paris, ce i5 janvier 1769.
David Hume est aujourd'hui un des meilleurs esprits
d'Angleterre ; et comme les philosophes appartiennent
moins à leur patrie qu'à l'univers qu'ils éclairent, on
peut compter celui que je viens de nommer dans le
petit nombre de ceux qui par leurs lumières et par
leurs travaux ont bien mérité du genre humain \ La
philosophie, la politique, la morale et l'histoire, ont été
l'objet des recherches de M. Hume : partout il a porté
la clarté et la raison ; partout il a combattu l'erreur et
les préjugés avec d'autant plus de succès qu'il est phi-
losophe sans faste, sans appareil, sans morgue, sans
orgueil. Simple et sans art, il a l'air plutôt de s'instruire
que de vouloir éclairer les autres. Le principal mérite
de ses ouvrages consiste dans la clarté et dans la jus-
tesse. Il a des idées; il sait envisager les objets les
1. On sait que David Hume était athée, et le correspondant des souverains
du Nord est intarissable en éloges des partisans de ce déplorable système.
DE GRIMM ET DIDEROT. Il5
plus connus d'une manière neuve; son défaut est d'être
diffus. Il n'a pas le coloris , ni peut-être la profondeur
de génie de M. Diderot. Le philosophe français a l'air
d'un homme inspiré : agité par le démon de la lumière
et de la vérité, il obéit, il écrit comme malgré lui, il
élève la voix , il perce dans les abîmes immenses où
sont cachés les ressorts de l'univers et de ses êtres ; il
prend le caractère de toutes les vérités qu'il annonce ;
et lorsqu'elles s'élèvent et se dérobent à notre enten-
dement, il devient sublime et quelquefois obscur
comme elles ; doué d'une imagination vive et brillante ,
il communique son enthousiasme, il embrase tout ce
qui l'approche. Le philosophe anglais est un sage pai-
sible et aimable qui a l'air de s'occuper de la vérité
pour son amusement. On le voit, ce semble, étendu
négligemment dans son cabinet à écrire sans soin et
sans effort ce qu'une méditation tranquille et une rai-
son pure et dégagée d'erreurs lui laisse entrevoir de
vrai. M. Hume est comparable à un ruisseau clair et
limpide qui coule toujours également et paisiblement ,
et M. Diderot à un torrent dont l'effort impétueux et
rapide renverse tout ce qu'on voudrait opposer à son
passage. M. l'abbé Le Blanc a traduit , il y a quelques
années, les Discours politiques de M. Hume : on vient
de traduire en Hollande ses Essais philosophiques
sur l'entendement humain ; et un de mes amis a tra-
duit ses Essais de morale, ou Recherches sur les prin-
cipes de la morale avec X Histoire naturelle de la reli-
gion. Je compte publier ce dernier ouvrage à Genève.
Parlons aujourd'hui des Essais philosophiques qui vien-
nent de paraître , et dont la traduction est faite avec
it6 correspondance inédite
soin. Vous serez médiocrement content des huit pre-
miers Essais qui composent le premier volume. M. Hume
y est diffus; il retourne la même idée dans tous les sens
imaginables. Cela peut avoir ses avantages pour de
certains esprits faibles ; encore ne sais-je pas si cette
méthode leur aplanit le chemin vers une science qui ne
paraît pas faite pour eux. Ce qu'il y a de sûr, c'est
que ceux qui sont accoutumés à penser, s'offensent
d'une prolixité sans mesure. Ils ne veulent pas être
traités en enfans; ils exigent qu'un philosophe ait assez
bonne opinion d'eux pour croire qu'ils peuvent l'en-
tendre sans des efforts trop laborieux; ils souffrent im-
patiemment qu'on leur inculque avec tant de soin des
choses qu'ils conçoivent sans peine : or, c'est pour des
lecteurs de cette espèce qu'il faut écrire ; les autres ne
valent pas les soins d'un philosophe lumineux et pro-
fond. Il faut les livrer à des maîtres vulgaires dont leur
médiocrité puisse s'accommoder. Mais lorsque vous serez
arrivé au second volume de ces Essais, vous serez très-
satisfait. Outre les Quatre Philosophes qui terminent
l'ouvrage, vous y trouvez un Essai sur les miracles , un
autre sur laProvidence particulière et sur l'état à venir,
un troisième sur la philosophie académique ou scep-
tique; autant de morceaux que vous lirez avec un ex-
trême plaisir. Dans celui sur la Providence particulière,
la harangue d'un philosophe épicurien me paraît un
chef-d'œuvre. Dans l'Essai sur les miracles vous trou-
verez une raison au-dessus de toutes les extravagances
de l'erreur et de ses sophismes. Arrêtons-nous un mo-
ment à ce dernier Essai. M. Hume dit qu'il n'y a point
de témoignage assez fort pour établir un miracle, à
DE GR1MM ET DIDEROT. I 1 7
moins que ce témoignage ne soit de telle nature , que
sa fausseté serait plus miraculeuse que n'est le fait qu'il
doit établir. Et même dans ce cas il se fait entre les
argumens une destruction réciproque. Celui qui l'em-
porte reste toujours affaibli à proportion du degré de
probabilité de celui qu'il détruit. Notre philosophe éta-
blit ici une supposition sans danger pour ses principes.
Il remarque bientôt après qu'il n'y a point de témoi-
gnage au monde dont la fausseté pourrait paraître plus
miraculeuse que ne l'est un fait contraire aux lois de la
nature. Voyons cependant dans l'exemple qu'il ajoute, si
réellement iln'accordepastrop à la possibilité des mira-
cles, quoiqu'il ne soit pas à craindre que les partisans
des faits miraculeux puissent jamais soumettre ceux
qu'ils professent aux preuves que M. Hume exige , et
sans lesquelles il n'est pas libre à l'homme raisonnable
de les admettre. ■ Quelqu'un, dit-il, prétend avoir vu
un mort ressuscité : je considère immédiatement lequel
des deux est le plus probable , ou que le fait soit arrivé
comme on le rapporte, ou bien que celui qui le rap-
porte se soit trompé ou veuille tromper les autres : je
pèse ici un miracle contre l'autre, je décide de leur
grandeur, et je ne manque jamais de rejeter le plus
grand. C'est uniquement lorsque la fausseté du témoi-
gnage serait plus miraculeuse que le fait raconté; ce
n'est , dis-je , qu'alors que le miracle a droit de captiver
ma croyance, d'entraîner mon opinion.» Quoique ce cas,
suivant M. Hume et tous les gens sensés, ne puisse ja-
mais exister, ajoutons une réflexion que notre philo-
sophe ne devait pas négliger. Il n'y a point de témoi-
gnage au monde qui puisse avoir plusd'autoritépourmoi
Il8 CORRESPONDANCE INEDITE
que celui de mes propres yeux. Or, si j'étais moi-même
témoin d'un miracle , quelque dégagé que je fusse d'ail-
leurs de préjugés, de quelque poids que soit auprès de
moi mon propre témoignage , il est certain que sa faus-
seté serait cependant bien moins miraculeuse qu'un
fait vraiment miraculeux : car il est bien plus vraisem-
blable d'imaginer que mes yeux ont été éblouis , que
la tête m'a tourné, que les fibres de mon cerveau se
sont dérangées, que de croire que les lois de la nature
ont été violées ou que son cours a changé. Il n'y a au-
cune extrémité qui soit aussi absurde que celle-là.
Après beaucoup de réflexions de cette espèce , M. Hume
ne manque pas d'observer fort plaisamment , qu'il n'y
a que le témoignage d'un livre inspiré qui puisse nous
convaincre de la certitude d'un miracle. En effet, il n'y a
rien de si simple que de prouver un miracle par un mi-
racle, c'est-à-dire une absurdité par une autre; et c'est
le moyen de confondre les philosophes. Dans le choix,
la guérison subite d'un paralytique, et même la résur-
rection d'un mort, sont, ce me semble, moins absurdes
que i'inspiration d'un livre infaillible. La première idée
est du moins claire , quoique contraire à toutes les lois
connues de la nature : la seconde n'a pas seulement un
sens que je puisse concevoir distinctement. M. Hume
passe en revue les miracles modernes , et nous allons
lui fournir une anecdote qu'on débite ici depuis quel-
ques jours, et qui va très-bien à la suite de son Essai.
Saint Vincent de Paule est un saint de nouvelle date ; chef
et instituteur de l'ordre des Lazaristes ; il est mort en
odeur de sainteté , il y a environ cent ans. Ce saint a
fait de son vivant plusieurs miracles déclarés et recon-
DE GRIMM ET DIDEROT. I 19
nus pour tels par l'Église infaillible. Il passait pour zélé
moliniste, et la haine qu'on portait aux jansénistes n'a-
vait pas peu contribué à lui faire obtenir les honneurs
de la canonisation. Lorsque les frères Lazaristes la
sollicitèrent pour leur patron , qui n'était encore que
béatifié , auprès du cardinal de Fleury , ce ministre, qui
devait pour cela interposer ses bons offices auprès du
pape , demanda si leur Vincent avait fait des mira-
cles ? Ils dirent qu'oui. De quelle espèce? s'il avait,
par exemple, ressuscité un mort? Ils répondirent qu'ils
ne pouvaient ni ne voulaient en imposer à Son Emi-
nence ; mais qu'il n'en avait jamais ressuscité qu'un
seul. La canonisation fut obtenue. Or, voici ce qui
vient d'arriver ; c'est du moinslebruitpublic.il y avait,
dans la famille d'Argenson, un paquet cacheté, en i65g,
par un des ancêtres de cette maison, et transmis à sa
postérité avec ordre de ne l'ouvrir que cent ans après.
Ce terme étant échu, M. de Paulmy vient d'ouvrir son
paquet en présence du roi et de madame de Pompa-
dour. On y a trouvé, dit-on, une déclaration de saint
Vincent, avec lequel ce M. d'Argenson avait été intime-
ment lié , par laquelle il assure qu'il a toujours vécu et
qu'il est mort dans les opinions du socinianisme; et per-
suadé, comme il l'est , que cette doctrine , la seule vérita-
blement divine , sera universellement répandue cent
ans après sa mort et aura détruit toutes les autres opi-
nions erronées, il veut que sa déclaration de foi reste
ignorée jusqu'à ce terme où la vérité aura triomphé
de tous les mensonges. Il en est arrivé autrement , et
le socinianisme n'a pas fait ces progrès; mais on sent
qu'aujourd'hui l'Eglise ne doit pas se trouver peu em-
120 CORRESPONDANCE INEDITE
barrassée des miracles d'un saint héritique , miracles
dont elle a reconnu l'authenticité, et en vertu desquels
Vincent avait obtenu les honneurs de la canonisation.
DE LA. LETTRE DE ROUSSEAU SUR LES SPECTACLES.
A Paris , ce i5 avril 175g.
Il faut convenir qu'il y a des choses bien peu philoso-
phiques dans la Letfre de M. Rousseau à M. cPAlemberL
Un de ses secrets dont il use le plus volontiers , c'est d'a-
dopter une opinion triviale qu'on n'entendait plus guère
que dans la bouche des gens de la populace , et de lui
donner un air de noblesse sous le vêtement de la phi-
losophie, et à la faveur d'un style qu'il saitmanieravec
une singulière adresse. Mais tout cela ne remplace pas
la vérité; et, quelque soit l'art de l'homme à déguiser,
à dérober , à faire valoir de certaines parties aux dé-
pens des autres , à représenter sous de nouvelles faces ,
à donner des couleurs non employées, quand il manque
de vérité on est bientôt dégoûté de l'artiste et de l'ou-
vrage. M. Rousseau attaque la profession de comédien;
il répète les déclamations les plus mauvaises et les plus
plates qu'on a entendues tant de fois et avec tant de
dégoût : il les répète , il est vrai , avec un style noble
et mâle que les pauvres faiseurs de capucinades ne sau-
raient atteindre ; mais il n'y a pas plus de vérité pour
cela dans l'opinion qu'il soutient. M. Diderot a écrit,
dans sa Poétique qui est à la suite du Père de famille ,
une page qui renverse en trois mots tout cet édifice
élevé si laborieusement par le citoyen de Genève
DE GRIMM ET DIDEROT. 121
contre les spectacles et contre les comédiens. Relevons
un peu les raisonnemens de M. Rousseau, quoiqu'on
ait tant écrit contre son dernier ouvrage, que le public
doit en être las. Il prétend qu'un comédien , en expo-
sant sa personne en public, fait une chose déshonorante
et infâme. Je conçois qu'il peut exister tel peuple policé
chez lequel cet acte serait réellement réputé infâme : il y a
dans nos usages mille bizarreries de cette espèce, et en
général il n'y a guère de peuple civilisé qui n'ait souvent
attaché l'honneur et l'infamie à des choses beaucoup
plus indifférentes et plus arbitraires. Mais cette action
n'étant pas contraire aux préjugésnationaux, il ne faut
pas vouloir en faire une chose générale fondée dans la
nature de l'homme , et il n'est pas permis à un philo-
sophe d'établir de pareilles maximes. Le prédicateur
qui monte en chaire n'expose-t-il pas sa personne en
public ? M. Rousseau ne manque pas de se faire cette
objection : * oui, répond-il, mais le prédicateur dit ses
pensées, débite ses maximes, etc. , au lieu que le co-
médien nous dit des choses qu'il ne pense pas, et feint
des sentimens qu'il n'éprouve pas. » Soit. Le comédien
ne se déshonore donc pas parce qu'il s'expose en public,
mais parce qu'il y dit des pensées , qu'il y montre des
sentimens qui ne sont pas les siens. Ce défaut de logi-
que, pour le dire en passant, se trouve à tout moment
dans les ouvrages de M. Rousseau , et plus dans celui
sur l'Inégalité des conditions et celui contre les spec-
tacles que dans les autres. Or, si le comédien se dés-
honore parce qu'il feint des sentimens qu'il n'a point ,
le poète qui les lui dicte est bien plus en chemin de se
déshonorer. Les crimes de Cléopâtrc, dans Rodogune ,
122 CORRESPONDANCE INEDITE
ne sont assurémentpas ceux du grand Corneille; cepen-
dant c'est lui qui les a inventés. Les artifices de Nar-
cisse ne sont pas ceux de Racine ; c'est lui cependant
qui en est l'auteur. Les maximes de Poliphonte ne sont
pas celles de Voltaire , et Voltaire les a cependant
écrites. Le poète, le musicien, le peintre se déshono-
rent donc, suivant M.Rousseau, à proportion qu'ils ap-
prochent de la vérité dans leurs imitations ; et ce qui
leur assure l'immortalité , le génie qui les inspire
suivant les caractères qu'ils ont à représenter, leur im-
primerait donc je ne sais quelle tache d'infamie ? En
vérité, on rougit d'écrire sérieusement contre de pa-
reilles assertions.
Il n'y a pas plus de raison et de vérité dans les dé-
clamations contre les femmes. Dire que le génie des
femmes est essentiellement différent de celui des
hommes, conformément à la différence de l'organisation,
c'est dire ce qui est vrai ; dire qu'en général les femmes
n'aiment rien , ne se connaissent en rien , n'ont ni ame
ni chaleur, et surtout ignorent ce que c'est que l'amour,
c'est dire une chose absolument contraire au bon sens
et à la raison. Peut-être pourrait-on faire une partie
de ces reproches aux femmes de Paris en général ; mais
alors on voit aisément que ce défaut de chaleur et
d'ame ne vient pas d'un vice particulier à leur sexe ,
mais de la corruption générale des mœurs , de la dissi-
pation , suite de notre goût pour la société et cause
nécessaire de notre frivolité, qui étouffe toutes les affec-
tions fortes de l'ame et détruit toute énergie. A cet égard
les deux sexes ont également souffert de la révolution
des mœurs; et les hommes ne sont assurément pas en
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 1*3
arrière du coté delà décadence. Mais un philosophe ne
doit pas regarder comme un caractère attaché à toute
la plus belle moitié du genre humain , ce qui est une
suite de nos petites mœurs , de nos modes et de nos
petites manières; il doit élever ses idées au-dessus de
cette sphère étroite et bizarre de nos petits-maîtres et
de nos petites-maîtresses. M. Rousseau parierait que
les Lettres Portugaises ne sont point d'une femme;
mais cela n'empêche pas pourtant qu'elles ne soient
réellement d'une femme. Il accorde du génie à la seule
Sapho et à une autre. On lui a très-bien répondu que
si chacun en connaissait une à excepter de la condam-
nation générale, cela en faisait un grand nombre. Et
cette Corinne qui arracha à Pindare le prix et la cou-
ronne aux jeux olympiques, huit fois de suite, man-
quait-elle de génie et ne méritait-elle pas d'être placée
à coté de Sapho ?
LETRRE DE GRIMM A. VOLTAIRE \
A Paris ce 5 septembre -
L'archange Gabriel, le messager du grand Pro-
phète , envoyé du vrai Dieu à ses élus , est apparu au
petit prophète de Bohême , et lui a porté les douces
paroles de l'homme de Dieu avec deux exemplaires de
Y Evangile de Jean Meslier.Frère le Bohémien, qui ne
le cède en zèle à personne, a aussitôt disposé d'un de
ces exemplaires en faveur de Catherine , impératrice de
i. Le brouillon de cette lettre est autographe.
124 CORRESPONDANCE INÉDITE
toutes les Russies, digne de connaître la raison, el qui
promet un règne de justice et de vérité pour la conso-
lation des fidèles , lorsque son trône sera affermi.
Mais vous n'ignorez pas, homme de Dieu, que le
saint des Délices est bien un autre saint que celui
d'Etrepigny. Les fidèles ont appris qu'il existe un Dic-
tionnaire philosophique, un précieux Vade mecum
que tout élu doit porter dans sa poche, et versare
diurnâ, nocturnâque manu. Dieu me fasse la grâce
d'en accrocher un assez grand nombre pour satisfaire
tous ceux qui de ma connaissance ont faim et soif du
verbe qui vivifie! Cela n'est pas possible par la poste;
mais il y a d'honnêtes voyageurs qui sauraient bien
trouver la rue Neuve de Luxembourg à Paris. M. Tur-
retin , ce digne frère, fils d'un célèbre prêtre, doit nous
revenir bientôt. Je ne puis refuser cet évangile salu-
taire, ni à cette autocratrice des Russies, ni à cette
grande et aimable reine de Suède, digne de l'hommage
de tous les philosophes, ni à une certaine princesse
héréditaire de Hesse-Darmstadt dont l'esprit, plein
de force et d'élévation , demande une nourriture solide,
ni à une certaine princesse de Nassau-Saarbruck, rem-
plie de goût pour la vérité et pour la philosophie.
Quant à madame la duchesse de Saxe-Gotha, que tous
les cœurs adorent , elle me mande que le princeps
philosophorum a eu l'attention de lui en envoyer un;
qu'elle en a fait le profit de son ame, et l'édification
de tous ceux qui , autour d'elle, sont dignes de con-
naître la vérité.
Mon très-cher, très-grand et illustre maître, il faut
pourtant que nous autres hérétiques ayons un avantage
DE GR1MM ET DIDEROT. Ia5
réel sur vous autres du giron de l'Église; car, sans
parler du philosophe couronné, voilà un assez grand
nombre de princesses que je vous nomme qui cul-
tivent toutes la raison, qui se moquent toutes des
préjugés; et vous seriez assez embarrassé de me
nommer un nombre égal de princes de votre sainte
communion qui puissent lire le divin Dictionnaire sans
se scandaliser; je n'en excepte pas même votre électeur
Palatin, que vous avez élevé à la brochette. C'est que
votre sainte religion n'est propre qu'à sauver les gens.
Ah ! si Dieu , dans son courroux , avait voulu donner
les Français à tous les diables, et que votre héros Henri
eût réussi à pervertir son royaume , vous seriez aujour-
d'hui le premier comme le plus aimable peuple de
l'Europe; mais pour entrer dans le royaume des cieux,
je crains bien que vous ne soyez encore long-temps pé-
dans et jansénistes , malgré cette foule de bons travail-
leurs que le Seigneur a envoyés dans sa vigne en ces
derniers temps.
Qu'il nous conserve dans sa bonté celui qui nous est
le plus nécessaire, qui nous instruit, qui nous amuse,
qui nous console, qui, à ce que prétend madame la
duchesse de Saxe-Gotha , nous enchante lors même
qu'il nous dit que nous sommes des ignorans et des
imbéciles.
Je vous prie , Monsieur , d'agréer mon respect pour
vous et pour madame Denis. Madame votre philosophe
vous supplie de recevoir ses hommages. Le digne frère
Gabriel se prépare à nous quitter; mais ce n'est pas
encore pour retourner auprès de vous. Que le diable
emporte le Belzébuth caché qui a voulu semer la ziza-
I'l6 CORRESPONDANCE INÉDITE
nie ; ce n'est pas être l'ami des frères Cramer : j'ai dit
dans le temps à frère Vingtième1 ce que j'en pensais.
LETTRES DUN OFFICIER GENERAL DE LA RÉSERVE DE
M. LE PRINCE DE CONDÉ *.
A Liège, ce 7 mai.
Oserais-je vous demander pourquoi je n'ai point
encore reçu de vos nouvelles ? Pensez-vous qu'un temps
mort pour la philosophie , et le séjour de Liège, soient
un moment propice pour hasarder de vous écrire ; rien
ici ne plaît à l'imagination ; je suis dans la houille , et
non sous le chaume : je ne sais donc que vous mander,
car je pense peu, et n'agis point.
Il y avait ici un petit Rousseau, qui , fier du nom
qu'il porte , avait orné ses copies du titre brillant de
Journal encyclopédique. Sur l'étiquette du livre, il a
été brûlé. L'auteur s'est sauvé à Bouillon , où je lui
conseille de s'appliquer au Journal chrétien pour être
sauvé dans l'autre monde , et être de l'académie dans
celui-ci.
J'ai ajouté ce être là à cause de la grammaire.
Je suis logé dans un couvent. Si vous aviez jamais
habité avec dix Génovéfins, vous sauriez combien cela
est désagréable : ce sont des animaux pies qui, n'étant
ni moines ni gens du monde , ont les inconvéniens des
deux états. Ils ont un abbé. Grand dieu! quel abbé! On
1. Damilaville, correspondant de Voltaire.
a. Nous n'avons pu découvrir le nom de cet ingénieux correspondant.
Plusieurs particularités de ses lettres révèlent seulement qu'il n'était pas moins
distingué par son nom et par son rang , que par sou esprit.
DE GRIMM ET DIDEROT. 11 7
me l'avait annoncé comme le plus bel esprit des Pays-
Bas. Je l'attendais avec le mien , et ce n'était pas sans
inquiétude. J'avais tort : il m'ennuie bien plus qu'il
ne m'humilie. Il se vante du soupçon d'avoir été ency-
clopédique ; je vous le cède.
De qui est une Lettre du pape à mademoiselle Clai-
ron, assez bien versifiée, mais un peu longue, et pas
trop forte de choses ? Elle doit être de quelque jeune
cacouac, qui en fera sa pièce de réception. Si ce caté-
chumène est bien conduit, on peut en espérer quelque
chose.
Donnez-moi donc de vos nouvelles; tâchez de vaincre
votre paresse. Il y a bien quelque chose à quoi je ne
suis pas si bon qu'une princesse d'Allemagne ; mais il
n'est pas question de cela : ainsi je compterai votre ami-
tié par vos soins.
A Liège, ce 16
e, ce 10 mai.
Je me presse de vous répondre et de vous remercier.
Votre amour-propre peut être tranquille : le désir de
le satisfaire pourrait m'engager à montrer ce que vous
m'avez confié , mais je veux être fidèle à mes engage-
mens et à vos volontés ; on n'en verra rien : je vous
jure cependant avec vérité que je n'ai rien lu de mieux
écrit et de mieux raisonné. Les sentimens que vous
avez pour la personne de Jean-Jacques échauffent
nécessairement votre style lorsque vous parlez de lui.
Vous avez bien raison de dire que les systèmes sages ,
hrillans et impossibles, sont pour un homme d'esprit
des ouvrages ennuyeux et fatigans ; c'est ce qui me fait
128 CORRESPONDANCE INEDITE
quelquefois plaisanter de vos spéculations métaphy-
siques , car elle ne conduit à rien de bien prouvé. La
raison dirige mieux sur les objets qu'elle embrasse que
les raisonnemens, et l'on a une voix intérieure qui
nous dit que les hommes avec beaucoup d'esprit ont
soutenu bien des bêtises.
J'habite la ville de Liège : c'est une vilaine habita-
tion , un pays affligeant pour la philosophie , l'huma-
nité et les gens de Paris; on y persécute les cacouacs
et l'on y assassine les passans, ce qui est également
nuisible au corps et à l'esprit. Je ne sais quand j'en
sortirai ; les campagnes d'hiver reculent nécessairement
celles d'été. Les gens qui croient qu'il est aussi facile
d'arranger les volontés du roi de Prusse et de l'impé-
ratrice, que de raccommoder une bourgeoise de la rue
Saint-Honoré avec son compère , pensent que la paix
sera faite au mois de juillet : je ne crois pas la chose
si facile et si prochaine. Je trouve cependant M. Stanlei
d'un très-bon augure ; car avoir à Paris l'envoyé d'une
puissance belligérante, c'est ne point craindre qu'elle
soit informée du vœu intérieur de sa nation , de sa si-
tuation , de ses moyens et de ses ressources. Si la péné-
tration de l'ambassadeur n'était point assez vive pour
apprécier tous les objets, il n'a qu'à ouvrir les oreilles:
l'indiscrétion française est infiniment utile aux étran-
gers. J'ai connu ce M. Stanlei; c'est un homme d'un
abord peu prévenant et d'un débit désagréable, mais
c'est un homme qui a de l'esprit et du caractère. La
première fois qu'il dîna chez moi , pour empêcher
ma chienne de lui frotter les jambes, il défit sa
jarretière , et lui attacha tout doucement la tête
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 2Q
contre le pilier de la table, ce qui pensa l'étrangler.
Continuez, je vous prie, à m'envoyer exactement
votre correspondance : c'est une charité de procurer
quelque satisfaction aux gens qui vivent dans les priva-
tions ; c'est le premier devoir de l'humanité et de la
philosophie.
Si je joins le baron, et que je trouve quelques-unes
des bêtises que vous désirez, je vous les enverrai.
A Xanten, ce 2 juiu.
Je regrette Liège, c'est vous dire que je suis plus
mal. Xanten est une petite ville sur les bords du Rhin ;
la situation en est agréable, les promenades sont belles ;
mais le chemin qui mène des autres chez moi est court,
et ces autres m'ennuient.
Les charmes de la nature, du jardinage, de l'agri-
culture, les moutons, les chèvres et les ânes, plaisirs
philosophiques fort chantés depuis quelques années ,
ne font point ici d'impression sur mon ame. Pour goû-
ter tous ces objets , il faut en être le propriétaire. La
pluie de Bagnolet, qui ne mouille pas M. le duc d'Or-
léans, m'enrhume.
J'irai demain à Vesel ; j'y trouverai le baron , et s'il
a ce que vous désirez, j'en extrairai quelque morceau
pour vous dégoûter des autres. Ce baron est un homme
heureux : il n'a point d'imagination, et ce qu'il produit
sans elle lui coûte même infiniment à écrire; par-là
sa journée est remplie , et je suis persuadé qu'il est
presque toujours content des lieux qu'il habite, parce
qu'il y est satisfait de lui-même.
9
l3o CORRESPONDANCE INEDITE
L'imagination est toujours nuisible au bonheur ; elle
nous éloigne de nous-même , échauffe nos sens pour
des objets chimériques, anime nos désirs pour des
jouissances idéales. Il faudrait ne penser qu'à ce qu'on
voit, et ne désirer que ce qu'on touche; alors je serais
content du visage de ma servante et de sa fermeté.
J'ai été content de la réponse de M. de Voltaire ,
parce qu'elle est de lui. J'aime à croire que mon siècle
est le plus éclairé, que mon gouvernement est le meil-
leur , et que mon temps est le plus heureux. Mais celui
qui voudrait disputer sur quelques-uns de ces objets
pourrait encore trouver de quoi former une brochure.
Lorsque Rome perdit sa liberté, que le sang de ses
sénateurs inonda ses murailles, elle avait vu naître
Ovide, Virgile, Horace et Cicéron : ce temps de lu-
mière fut-il le plus heureux pour les Romains? Je ne
le crois pas.
Convenons d'une chose, c'est qu'en fait de bonheur
tous les temps sont à peu près égaux. On s'accoutume
trop aisément à juger de la situation des peuples par les
révolutions qui arrivent aux grands. Le maréchal
d'Ancre a été assassiné , sa femme a été brûlée : voilà
deux vilaines façons de se défaire des importuns ; cet
événement ne change rien au sort de dix-huit millions
d'ames que la France nourrit.
Pour combiner les temps heureux d'un État , il faut
voir celui où le peuple, chargé de moins d'impôts, sub-
siste avec le plus d'aisance , où il vit tranquillement au
sein d'une famille qu'il ne craint point d'augmenter; où,
pour former des armées de trois cents mille hommes , les
enfans ne sont pas, à la fleur de leur âge, arrachés des
DE GRIMM ET DIDEROT. l3l
bras de leurs mères ; où le monarque enfin peut se
passer de 4oo millions de revenu. Voilà, je crois, des
combinaisons qui peuvent balancer l'avantage d'avoir
une société plus éclairée, des draps plus fins, et des
palais plus somptueux.
Je serais certainement très-afïligé si, par une puis-
sance magique, on me transportait vis-à-vis mon tris-
aïeul, et que, dans son vilain château , je fusse obligé
d'entendre son ignare et gothique conversation ; mais
je n'oserais décider si cet homme , dans son temps ,
n'était pas plus heureux que je ne le suis aujourd'hui,
environné d'arts , d'or, de mollesse, et des rayons de
X Encyclopédie.
Je suis sans doute un pauvre raisonneur ; mais au
malheur de ne rien établir je joins celui de trouver
que les autres n'établissent rien. La sagesse et la philo-
sophie sont des caméléons qui changent de couleur
sous la plume des différens écrivains ; l'un vous dit que
l'humanité éclairée jouit de tout, et doit être la plus
heureuse ; l'autre vous assure que la découverte des arts
n'a fait qu'augmenter nos misères en multipliant nos
besoins. Les gens d'esprit, en appuyant sur les con-
traires, ont également raison. Cela me dégoûte, et fait
que j'aime mieux Y Hymne aux tétons de M. Desbordes,
que tous vos systèmes de sagesse, de bonheur et de
philosophie.
Je ne vois pas qu'on se prépare encore à marcher sur
Munster ou Lippstat. Je ne sais si cette tranquillité naît
de la nécessité de combiner nos mouvemens avec ceux
de M. deBroglie, ou si quelque négociation suspend
l'entrée de la campagne. Je penserais que le premier de
l3'2 CORRESPONDANCE INÉDITE
ces deux objets de retard est le véritable, car je crois
peu à la paix. Adieu; donnez-moi souvent de vos nou-
velles. Mon frère me charge de mille choses pour vous.
A Lahn, ce 23 juillet.
Je crois , lorsque je vois les hommes travailler au
grand édifice de la raison et de la vérité, voir des en-
fans arranger des capucins de cartes; un souffle détruit
tout leur bâtiment, il est plus tôt renversé que fini. Le
philosophe, quand le hasard lui a donné le sens com-
mun , ne doit point espérer que ses systèmes établiront
le bonheur public ; le mal de l'un fera toujours le bien
de l'autre; chaque caractère , chaque passion , chaque
état , chaque esprit , sont autant d'oppositions au bon-
heur général. Les hommes sont comme les champs ,
l'un porte des raves , l'autre des choux ; et celui qui
s'amuse à spéculer sur le mieux possible , est un chou
philosophique qui suit son goût, fait fort bien , et n'est
ni plus ni moins heureux que les autres.
Trouvez-moi, pendant que vous y êtes, un bon sys-
tème pour réunir deux généraux français , pour que la
vérité soit dans leur cœur et dans leurs bulletins, pour
que l'ensemble soit dans leurs manœuvres, et que l'intérêt
personnel ne marche qu'après le bien public : trouvez-
moi cela , et je vous donnerai mon beau cheval, qui
vous jettera par terre.
Je suis très-persuadé de la supériorité de la langue
allemande, je crois surtout à son abondance, car rien
n'est aussi bavard que les habitans de ce pays; mais
quoiqu'il soit fort à la mode d'assurer que la française
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 33
n'est qu'un jargon , je n'en suis pas convaincu ; et s'il
y a des morceaux en latin , en grec , en anglais et en
allemand, qui vous paraissent intraduisibles, les tra-
ducteurs de ces nations doivent dire la même chose de
bien des passages français.
Quant à moi , j'ai une autre idée, et je pense qu'un
traducteur dont le génie serait égal à son auteur ne lui
serait point inférieur dans les morceaux réellement su-
blimes. Le beau se sent et se rend dans toutes les langues ;
et comme il tient plus au fond qu'à la forme , il se fait
admirer partout. Pope, qui a peut-être embelli Homère,
n'aurait pu traduire Gresset , mais il aurait traduit
Corneille et Voltaire.
Vous m'en fournissez un exemple dans votre lettre.
Le héros, assis sur un tambour, méditait sa bataille
ayant pour tente le firmament et autour de lui la nuit.
Je vous prie de me dire dans quelle langue cette
image serait rendue avec des mots plus nobles et plus
précis.
Milton, en parlant de Dieu ou de Lucifer, dit : la
terre est son marche-pied, le ciel est son dais.
Dans un autre ouvrage anglais plein de choses fortes
et folles, qui s'appelle, je crois, les Nuits Noires ,
l'interlocuteur s'écrie :
O nuit.., noire divinité, majestueuse sans éclat ,
de ton trône d'ébène tu gouvernes avec un sceptre de
plomb un monde anéanti !
Trouvez-moi en italien ou en allemand , des termes
plus énergiques et plus sombres. Convenons d'ailleurs
qu'une langue qui ne souffre point d'inversion , qui est
gênée dans sa poésie par la rime et parles hiatus, doit
I 34 CORRESPONDANCE INEDITE
être bien riche quand , malgré ces difficultés , elle a
produit les plaidoyers de Corneille et les images de
Voltaire : la langue , les têtes et les façons françaises
sont sujettes à bien des critiques; mais, tout considéré,
je crois qu'il y a encore plus de profit à en tirer que de
mal à en dire.
Je ne vous mande point de nouvelles , nos dissen-
sions sont plus fâcheuses que nos revers. Les armées se
séparent demain ; nous donnons trente mille hommes
à M. de Broglie : M. de Soubise me paraît, dans cet
arrangement, imiter saint Martin qui donnait au diable
la moitié de son manteau. M. de Castries , qui est ex-
cédé de fatigues, me charge de vous dire mille choses.
Envoyez-moi toujours vos écrits : j'ai trouvé le dernier
plein d'esprit et de sophismes.
A Dorsteinvce 7 septembre
J'ai commencé une lettre pour vous, mon cher Grimm,
il y a plus de quinze jours; je crois me souvenir qu'elle
était excellente, mais je suis encore plus sûr qu'elle est
perdue : si je la retrouve , et que je vous l'envoie ,
vous verrez combien j'étais content de votre dernière
correspondance , et que je prenais la liberté d'ajouter
encore quelques réflexions aux vôtres.
Le titre de la comédie que vous m'annoncez me plaît,
et la protection du parti en assure le succès. Je dis déjà
qu'elle est excellente et pleine de situations déchirantes
(c'est, je crois, le mot). Autrefois je l'aurais soutenu vis-
à-vis le prince héréditaire , les armes à la main , et je
lui aurais envoyé votre avis entortillé dans du canon :
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 35
mais les temps sont changés, et les idées philosophiques
demandent plus de douceur que de violence. Je prendrai
la voie des déserteurs, et elle est fort à la main.
Je suis à Dorstein , petite ville fort jolie , qui a été ,
il y a huit jours , pillée et brûlée par les Hanovriens ;
j'y ai retrouvé mademoiselle Lisbeth, très-jolie per-
sonne chez qui je logeais il y a quatre ans ; elle m'a
paru encore plus sensible à la grillade qu'au plaisir de
me revoir: qu'est-ce que cela peut prouver pour l'esprit
et la matière ?
Le grand Mahomet dont vous me parlez est sans
doute un chef-d'œuvre, et je l'estime d'autant plus, qu'il
ne faut pas, pour sentir sa beauté, l'illusion que la re-
présentation entraîne : c'est, à ma façon de penser et
de voir , la seule pièce qui perde à être jouée. L'ima-
gination voit des choses que l'art ne peut rendre. La
mort de Séide est dans ce cas ; je me la peins mieux
qu'on ne la représente, et cette pièce m'a toujours fait
moins de plaisir à voir qu'à lire.
M. de Castries a toute la fatigue et le dégoût qu'en-
traîne sa place, dans une armée réduite à ne rien faire.
Je ne le vois presque pas. J'espère que nous allons avoir
plus de tranquillité. Nous avons encore une fois changé
de camp avec les ennemis ; ils sont àDulmen , et nous à
Dorstein et Reklinghausen. Il faut rester ici à manger
du temps et du foin; et quand nos amis n'auront plus
de quoi vivre , nous repasserons le Rhin et prendrons
nos quartiers de l'année dernière. Cette opération doit
mener jusqu'aux premiers jours de novembre, temps
où je me flatte d'avoir le plaisir de vous revoir.
l36 CORRESPONDANCE INEDITE
A Ostmar, ce 26 septembre.
J'avais pensé comme vous, mon cher Grimm. Le sac
de Dorstein et la situation de Lisbeth m'avaient fait
naître l'idée d'une tragédie fort intéressante ; mon ou-
vrage était avancé , la générosité du montagnard d'E-
cosse y formait une opposition brillante avec la barbarie
de ces hommes policés qui ne connaissent dans l'art
de la guerre que le profit, le meurtre et la gloire, et
croient qu'on ne peut y joindre la pitié. J'étais assez
content; je commençais à me flatter d'un succès presque
égal à celui de M. de Lauraguais , lorsque j'ai été arrêté
par la difficulté de maintenir le costume : les monta-
gnards n'ont point de culotte, cela ne laisse pas de
rendre le viol plus aisé, et par conséquent la continence
plus généreuse ; leur cacher le cul , c'est diminuer, aux
yeux des connaisseurs, la moitié du mérite; le leur dé-
couvrir , c'est une espèce d'indécence qui peut-être
révolterait le public de Paris. Dans cette incertitude ,
j'ai laissé ma pièce, et j'attends, pour la finir, que
l'abbé Galiani, le baron d'Holbac, Diderot , vous et nos
autres lumières , ayez bien voulu m'éclairer sur ce qu'il
y a de mieux à faire. Je vous obéirai comme un de vos
plus zélés énergumènes.
Je connais de nom une partie des gens qui se pro-
mènent dans YÉpître dédicaloire, de M. de Lauraguais,
surtout Annibal qui était borgne, puisqu'il n'avait qu'un
œil, et, sorcier, puisqu'il faisait fondre les Alpes avec
du vinaigre ; mais je ne sais ce qu'ils viennent faire
dans son Epître, qui est un des plus étonnans galimatias
que j'aie lus de ma vie. C'est une grande bêtise aux ama-
DE GRIMM ET DIDEROT. lï*]
teurs de vouloir être auteurs , et l'on pourrait leur
dire ce qu'un bon ecclésiastique, secrétaire de feu mon
oncle, lui répondit lorsque, effrayé de l'immensité de
ses manuscrits , il craignit d'en faire un trop gros vo-
lume : «Rassurez-vous, monseigneur, lui dit l'abbé, quand
ils auront été sous la presse , ils paraîtront fort plats. »
Il y a beaucoup à gagner à juger les autres sans se
mettre à portée de l'être : on peut , sans être architecte ,
décider qu'unemaison est malbâtie. Madame Geoffr in, qui
se connaît en livres, en tableaux, en statues, en habits,
en géométrie, etc. , n'a jamais fait qu'une fille sourde;
c'est ce qui m'encourage à hasarder d'être quelquefois
d'un avis différent du votre, liberté que je n'oserais
prendre si j'avais produit dans le monde un autre ou-
vrage que ma fille , qui a bien ses deux oreilles.
Par exemple, je ne pense pas comme vous sur le mé-
lange du chant et de la danse; il me semble que ces
deux mouvemens ne sont point des imitations tout-à-
fait disparates : c'est, je crois , dans l'état de pure na-
ture plus que dans le travail des arts, qu'il faut chercher
le vrai. Nos paysans, aux noces de leurs seigneurs,
dansent et chantent; les sauvages, après leurs victoires,
en font autant. Si les danseurs sont bons, que les fêtes
soient bien amenées et que la musique en soit agréable,
comme par exemple celle du ballet des Fleurs , dans les
Indes Galantes , et des enchantemens de Tancrède et
tfArmide, je ne puis trouver que cet assemblage soit
monstrueux. Je vous avoue donc que je serais fâché
qu'on le réformât, et que je le crois meilleur à perfec-
tionner qu'à détruire.
Vous avez prévenu une partie de ce raisonnement
l38 CORRESPONDANCE INÉDITE
en disant que les premiers chants ont une origine dif-
férente que celle de la musique; c'est encore ce que je
ne crois pas : je pense que les premiers chants étaient
une première musique, comme les premières chansons
étaient une première poésie. Tout le monde est de votre
avis sur l'avantage qu'il y aurait à faire un tableau de
chaque ballet ; et la preuve que l'esprit n'a pas besoin
d'être éclairé sur cette vérité, c'est le plaisir que donnent
ceux qui sont bien composés. Tâchez donc d'encourager
les auteurs à travailler avec plus d'intelligence , mais
ne leur dites pas que le fond de leur travail est absurde;
car cela pourrait nous priver de nos ballets, qui sont
nécessaires à nos opéras et à mes yeux aussi.
J'apprends dans ce moment la mort de M. de Cler-
mont. Je n'avais pour son existence qu'un intérêt re-
latif, et j'attends, pour en être fâché, l'effet qu'un tel
événement produira sur le sort de sa femme : elle a
peu de bien , encore moins d'ordre ; et la liberté , dans
les ménages de Paris, n'est qu'un mot qui n'a point de
réalité ; les femmes n'y sont pas plus gênées que la presse;
elles crient cependant comme vous à la persécution,
mais le fait est que, tant de corps que d'esprit, chacun
travaille assez librement. Je suis ici entre Munster, pour
en gêner la garnison, et la West-Frise, pour protéger
les courses de nos troupes légères. Ces deux objets
peuvent nous mener jusqu'à la fin du mois d'octobre ,
et j'espère toujours être à Paris dans les premiers jours
de novembre. Le plaisir de vous y revoir entre pour
beaucoup dans le désir que j'ai d'y retourner.
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 3g
A Bolum , ce 3i octobre.
Vous trouvez donc, mon cher Grimm, que de très
jolies femmes ornées de guirlandes de fleurs , à moitié
nues , formant sur des airs voluptueux des pas quelque-
fois vifs et quelquefois languissans, ne sont point ca-
pables de désarmer un héros , de suspendre son ardeur
pour la gloire , et de lui faire oublier la guerre poul-
ies plaisirs : cependant le vaisseau de Cléopâtre, sa mu-
sique, ses Nymphes et ses Amours, enchantèrent An-
toine; les délices de Capoue, qui ne valaient ni Pomponne
ni Miré, arrêtèrent Annibal , et moi, qui suis tout
aussi brave qu'un autre, je vous avoue que si je rencon-
trais dans un bois de Vestphalie un ballet de l'Opéra ,
je m'y arrêterais au moins une nuit. Il faut que vous ayez
un cœur de fer ou des sens de glace , pour être insensible
à ces objets. Votre jeune Hercule dontl'ame oppressée
balance entre la volupté et la vertu, ne doit flotter dans
cette incertitude qu'à l'aspect des plaisirs qu'on lui pré-
sente, et cette image des plaisirs devient une chose es-
sentielle au fond de la pièce , puisqu'elle doit être assez
vive pour laisser le spectateur balancer sur le parti
qu'il prendrait s'il était à la place d'Hercule. Je continue
donc à penser que les enchantemens ftAmadis et de
Tancrède sont précieux à conserver.
Nous avons trois spectacles dont le goût, les carac-
tères et les impressions doivent être différens : la co-
médie est la peinture des mœurs du temps, elle de-
vrait corriger et amuser; la tragédie doit élever lame
et la déchirer par des tableaux tendres ou effrayans ;
l'opéra est un spectacle de magie , qui doit amollir et
l4o CORRESPONDANCE INÉDITE
enchanter les sens. Si vous nous ôtiez les uns et les
autres , vous en feriez une tragédie chantée. Peut-être
l'en estimeriez vous davantage , mais ce serait un genre
de moins. Vous dites que c'est un monstre, mais c'est
un monstre qui plaît. Quant à la musique , je suis fort
de votre avis, et je désire qu'elle soit aussi harmo-
nieuse, aussi agréable et aussi pittoresque que vous
pouvez l'imaginer.
Je lisais, il y a quelques jours, dans un des ouvrages
du temps , qu'il n y avait rien de si ridicule que les
chœurs, parce qu'il était contre le sens commun de faire
avoir la même idée et les mêmes expressions à cinquante
millehommes àlafois. Cela ne me paraît pas bien juste,
car ordinairement le ton est donné par un coryphée, et
rien n'est plus commun que de voir le peuple répéter par
exclamation ce qu'il entend dire à une seule voix. D'ail-
leurs cette méthode n'est pas de nos jours; et les Grecs,
nos maîtres en tout genre, s'en sont servis avec succès
dans la plupart de leurs tragédies.
Je n'ai point été aussi content de la Lettre de Gouju
que je l'avais espéré; il me semble que la même idée
y est trop souvent retournée, et que ce petit écrit est
moins gai que ceux qui l'ont précédé.
Je ne vous reverrai pas aussitôt que je l'avais espéré;
nous sommes condamnés à faire des malheureux jus-
qu'au 1 5. L'ennui que j'en ressens me prouve que les
plaisirs des damnés ne sont pas fort vifs; et je ne me
console point d'être ici parle chagrin des gens qui sont
ruinés par notre présence.
Mon frère vous fait mille complimens. Je ne sais s'il
voit sans jalousie les succès dePhilidor; son espérance
DE GRIMM ET DIDEROT. ll[l
est que sa gloire musicale affaiblira sa science échec-
tique. Adieu, j'espère prendre bientôt du café avec
vous.
ADortmnnd, ce 18 juin 1761.
Si je ne vous ai pas remercié de la Conversation de
l'abbé Grisel, j'ai eu grand tort, car elle m'a fait grand
plaisir: il me semble que jusqu'au moment où Voltaire
a voulu faire de bonues plaisanteries , il a passé pour
n'être pas plaisant ; mais depuis quelques années on ne
doit pas lui refuser ce mérite non plus que d'être fou ,
car ses ouvrages sont lardés de bassesse et de courage ,
de critique et d'adulation : il paraît, dans les uns, tra-
vailler pour reparaître en France et ramener la cour;
dans les autres il attaque toutes les sociétés, et traite
la religion comme il dit qu'il faut traiter les jansénistes
pour les faire tomber. Cela me plaît infiniment \
Votre dixième feuille m'a fait grand plaisir; il y a
deux sortes de sots très communs : les uns ne voient
dans un nouveau projet que le renversement des an-
ciens usages ; et sans refléchir que chaque siècle a ac-
quis sur celui qui l'a précédé , ils disent : Le monde a
bien été jusqu'ici, il ira bien encor, et n'a pas besoin
de réformateurs ; les autres leur sont directement op-
posés, et pourvu qu'un mémoire soit spécieusement
écrit, ils croient tout ce qu'il propose bon et possible.
La partie sur laquelle M. de Mirabeau et M. Pesselier
ont écrit est peut-être celle où un homme qui n'a point
x. Le bon sens qui règne dans toute la correspondance de cet officier
révèle suffisamment le fond de sa pensée sur la folie du patriarche de
Ferney, lorsqu'il attaque la religion et toutes les sociétés.
l4^ CORRESPONDANCE INEDITE
été dans le cabinet peut prononcer le plus difficilement:
toutes les branches de l'administration en ressortent.
Le bien et la puissance sont deux choses plus difficiles
à accorder que ne le croit le patriote systématique ;
rendez au peuple l'aisance et l'esprit de liberté , il sera
moins esclave de la cour. Les livres sont bons quand
ils ont commencé à parler au cœur des rois , c'est là
où réside toute réformation utile ; imprimons toujours,
cela fait gagner les libraires.
Nous sommes partis le 1 3 , de Vesel. Le mauvais
temps a été jusqu'à ce jour notre seul ennemi ; jamais
pluie plus abondante n'a humecté un plus vilain pays.
Notre première marche sera sur Unna , et une partie
de l'armée des alliés se rassemble à Verle , Roest et
Buren, petites villes peu distantes de nous. Je crois
que nous irons lentement, pour attendre les mouve-
mens de l'armée de Broglie qui ne doit marcher que
le 25. En attendant, j'ai une position qui me serait fort
agréable si elle ne me séparait pas de mon frère , je
suis le premier officier-général de la réserve de M. le
prince de Condé , réserve destinée à faire l'avant-garde
de l'armée. Le baron n'a point apporté ici son recueil :
ainsi point d'ouvrages de Drevenick , car j'ai soigneu-
sement déchiré tout ce que j'avais fait, et je ne m'en
repens pas. Mon frère me charge de mille choses pour
vous. Bien mes complimens à M. Diderot.
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 4^
SUR L'EMILE DE J.-J. ROUSSEAU1.
A Paris, ce 1er juillet 176 t.
Lorsque l'Université de Paris donna, il y a quel-
ques mois, son Mémoire sur les moyens de pourvoir à
î instruction de la jeunesse , on devait s'attendre à y
trouver un plan général et raisonné de l'éducation pu-
blique. Les anciens avaient entre autres grandes vues
celle d'adapter l'éducation à la constitution de lenr
gouvernement ; un Spartiate ne ressemblait guère à un
Athénien. Les modernes ont conservé sur ce point ,
comme sur beaucoup d'autres , les traces de la barbarie
de leur origine. L'institution publique est à peu près
la même dans toute l'Europe; les universités, les aca-
démies, les collèges, depuis Pétersbourg jusqu'à Lis-
bonne , nous rappellent partout notre origine gothique
et les tristes effets de l'esprit monacal qui avait en-
vahi toute l'Europe pendant les siècles d'ignorance. J'ai
déjà remarqué que dans les pays protestans ses traces
s'effaçaient insensiblement, et qu'une raison plus épurée
se faisait jour à travers le pédantisme de la méthode.
Cette révolution , bien loin d'être indifférente au genre
humain , influe nécessairement sur le bonheur même
des pays catholiques, oii la superstition exercerait sa ty-
rannie avec bien moins de ménagemens s'il n'y avait
point de pays protestans au monde. C'est dans ce sens
que la liberté du peuple anglais intéresse toute l'Eu-
1 . Ce long préambule du premier article sur Emile avait été retranché
par la censure impériale.
l44 CORRESPONDANCE INÉDITE
rope , que la gloire et les victoires de Frédéric impor-
tent même au peuple autrichien , et que le soutien de
la cause protestante est nécessaire au bonheur des pro-
vinces d'Italie et d'Espagne. Le grand Julien vainqueur
aurait épargné au genre humain des siècles d'horreur
et de barbarie ; mais vaincu il eut tort : accablé sous la
calomnie des prêtres , le peuple ne vit en lui qu'un in-
crédule poursuivi par la vengeance divine , et la supers-
tition étendit son empire sur toute l'Europe. Frédéric,
aussi grand philosophe que Julien, plus heureux, plus
glorieux monarque que lui , vraisemblablement ne
donnera pas ce triomphe aux prêtres. Non-seulement il
y aura dans le continent de l'Europe un pays où les
philosophes seront à l'abri de leurs persécutions , et
où la liberté de penser sera respectée sous un roi philo-
sophe. Mais les effets de ce sage et heureux gouverne-
ment rejailliront sur tous les autres pays : le fanatisme
y sera plus en horreur , la philosophie moins persé-
cutée, la liberté des opinions plus sacrée. Le révérend
père confesseur de l'archiduc Joseph ne montrera pas
à son altesse royale le doigt de Dieu dans la punition
d'un roi incrédule. Si le Très-Haut a doué monseigneur
l'archiduc d'un grain d'esprit et de bon sens, il réflé-
chira un jour sur le grand et beau spectacle que l'ennemi
de sa maison a donné au monde. Frédéric ne sera plus ;
Joseph ne possédera pas peut-être la Silésie, mais il
aura quelques superstitions et quelques absurdités de
moins dans la tête, qu'il aurait conservées si le sort des
armes lui eût rendu cette belle province. Ainsi la perte
de la Silésie pour la maison d'Autriche tournera au
profit de ses autres sujets, et son plus redoutable en-
DE GRIMM ET DIDEROT. l45
nemi aura contribué au bonheur de ses provinces , en
détruisant dans la tête de leur souverain le germe de
quelques superstitions et de quelques bêtises que les
prêtres ne pourront plus faire pousser. C'est ainsi que
le genre humain s'achemine insensiblement vers un
peu plus de bonheur , et qu'au bout de vingt siècles il
arrive à la fin un moment moins barbare. Ce n'est pas
que les hommes ne soient, plus ou moins, livrés aux
préjugés; la pure raison ne régnera jamais parmi eux.
Mais les préjugés horribles de la superstition et du fa-
natisme ne sont pas sitôt détruits, que les grands et
heureux préjugés de l'amour de la patrie, de l'honneur,
de l'héroïsme , en prennent la place : alors le même
généreux courage qui , avec un esprit aveugle et dé-
gradé , aurait mis sa gloire à trahir , à sacrifier son ami
pour la différence de quelques opinions dans le fond
également absurdes , ce même courage plus éclairé et
mieux dirigé, apprend à respecter la vertu dans son en-
nemi même , à honorer le mérite et à l'imiter partout
où il se trouve , et , en méprisant partout la vanité et
l'imbécillité des opinions humaines , à ne se distinguer
parmi ses semblables qu'à force de vertus, d'élévation,
d'actions nobles et généreuses.
Nous voilà un peu loin du Mémoire de l'Université
de Paris , mais si ce Mémoire était l'ouvrage d'un corps
de philosophes, comme c'est celui d'un corps de pé-
dans , ces réflexions ne seraient pas si éloignées de leurs
idées, qu'on n'en sentît la liaison et la force; elles se-
raient entrées dans les élémens de l'institution publique
dont l'Université devait tracer le plan et les principes.
10
l46 CORRESPONDANCE INÉDITE
CONVERSATION AVEC DIDEROT.
A Paris, ce 1er août 1762.
J'assistais l'autre jour à la conversation d'un sage.
Le sort, qui s'était plu à le douer des qualités les plus
rares et les plus difficiles à réunir, en avait fait un des
plus beaux génies dont la France pût se vanter dans
un siècle où elle commence à en éprouver la disette. La
réputation de ce sage était bien différente de ce qu'il
était. Une imagination vive et trop inflammable , jointe
à une ame droite et pure , ne lui permettait point de
connaître le prix de ces vertus qu'on appelle discrétion,
circonspection , prudence , et dent les hommes n'ont
besoin que parce qu'ils ne sont ni justes, ni innocens.
Il aimait la retraite, non par misanthropie, mais
parce que , éloigné dans sa jeunesse du commerce du
monde , il n'en avait pas contracté l'aisance : il n'en
était que plus cher à ceux avec qui il aimait à vivre.
Sa solitude le privait de la considération publique dont
il aurait joui s'il se fût montré. Il était haï parce qu'il
n'était pas connu. Ses ennemis attribuaient tantôt sa
vie retirée à un orgueil démesuré qui méprisait trop les
hommes pour se communiquer; tantôt d'autres ennemis ,
les plus cruels , les plus implacables de tous , les su-
perstitieux et les hypocrites , calomniaient ses mœurs
et sa vie , parce qu'il avait osé , d'une main hardie et
sûre , déchirer le bandeau de l'erreur et briser le joug
du fanatisme. Ils suscitaient souvent la clameur pu-
blique contre lui. Cependant le sage , ignorant leurs
DE GRIMM ET DIDEROT. 1^7
efforts , vivait heureux ; et ceux qui avaient le bon-
heur de le connaître, en méprisant les vains cris de
la populace, respectaient ses vertus et admiraient son
génie; ses amis se plaisaient à lui dire qu'il était sin-
gulièrement heureux sur deux points : en ce qu'il n'avait
jamais rencontré ni un méchant homme , ni un mauvais
livre ; car en lisant l'ouvrage le plus misérable , sa tête,
également féconde sur tous les objets , trouvait sans ef-
fort les plus belles, les plus heureuses idées qu'il croyait
ensuite de la meilleure foi du monde avoir lues dans le
livre qu'il avait tenu. Il dit un jour, en louant beau-
coup un manuscrit qu'on lui avait confié, que ce qu'il
y avait surtout de beau dans cet ouvrage, était ce qui
n'y était point, mais ce qu'il dirait à l'auteur d'y mettre ,
la première fois qu'il le verrait ; et lorsqu'il rencontrait
un inconnu , il assurait toujours que c'était le plus
honnête homme du monde , parce que la candeur et la
droiture desoname ne lui permettaient pas de supposer
qu'un fripon puisse avoir le maintien et le langage d'un
honnête homme. Il était né pauvre et sans aucun de
ces talens qui font faire fortune ; mais la richesse et la
pauvreté sont indifférentes lorsqu'on a de la santé et
la paix avec soi-même; et le sort lui avait accordé
le plus grand de tous les biens, une sérénité d'ame
inaltérable, avec une grande passion pour les ouvrages
de génie et pour le vent du nord. Au reste, ses amis
disaient de lui qu'il était comme l'Éternel, devant qui tous
les temps sont égaux. Toujours content de lui et des au-
tres, il n'avait nulle idée de la durée, et le seul chagrin
qu'il causait à ses amis, était de le voir si peu avare d'un
temps qu'ils croyaient précieux pour lui et pour son
l48 CORRESPONDANCE INÉDITE
siècle, et dont la facilité de son caractère permettait de
disposer à tous ceux à qui il en prenait fantaisie. Indul-
gent, doux, généreux, délicat , éloquent et sublime, tel
était le sage retiré et calomnié.
On parlait de la proscription de Jean-Jacques Rous-
seau, qu'il avait tendrement aimé, et dont il n'avait pas à
se louer. On disait que la première animosité avait été
fort grande dans le parlement ; que plusieurs membres
de ce corps avaient dit tout haut qu'il fallait brûler le
livre et l'auteur, et que le citoyen de Genève aurait au
moins couru risque d'être flétri , s'il ne s'était mis à
l'abri des poursuites en quittant le royaume.
«Nul de nous, reprit le sage, ne connaît son sort;
aucun ne peut se flatter d'échapper toute sa vie aux dan-
gers dont le fanatisme et la superstition environnent
tous ceux qui ne plient point sous leur joug redoutable :
Socrate a bu la ciguë; Rousseau aurait pu être flétri
et conduit aux galères. On nous prêche sans cesse la
prudence ; mais considérez , s'il vous plaît , que s'il n'y
avait jamais eu que des hommes prudens sur la terre,
les écrits de Platon , de Cicéron , de Montesquieu, n'au-
raient jamais existé ; aucun ouvrage immortel n'aurait
honoré son auteur et son siècle. Mais si tout dans la
nature suit la pente inévitable de son sort ; s'il est vrai
qu'il faut que le fanatique persécute , il faut sans doute
aussi que le philosophe remplisse sa tâche au risque
des malheurs qu'il peut s'attirer. Quelle peut donc être
la consolation du philosophe qui voit sa destinée et ne
peut l'éviter ? Socrate succombant sous la haine de ses
ennemis, n'était point ce Socrate que les siècles sui-
vans ont honoré comme le plus sage , le plus vertueux
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 49
des hommes. Socrate , au moment de sa mort , était re-
gardé à Athènes comme on nous regarde à Paris. Ses
mœurs étaient attaquées, sa vie calomniée : c'était au
moins un esprit turbulent et dangereux qui osait parler
librement des dieux; c'était, dans l'opinion du peuple ,
un homme pour qui rien n'était sacré , parce qu'il ne
tenait pour sacré que la vertu et la loi. Mes amis , puis-
sions-nous en tout ressembler à Socrate, comme sa répu-
tation ressemblait à la nôtre au moment de son supplice •
C'est donc à la justice des siècles que le sage d'Athènes
dut commettre les intérêts de sa mémoire et l'apologie
de sa vie. La postérité a vengé Socrate opprimé ; elle
aurait enlevé la marque d'infamie des épaules du ci-
toyen de Genève, et l'aurait imprimée pour jamais au
front de ses juges. Ce n'est pas Rousseau qui aurait
été deshonoré , c'est le siècle et le pays qui auraient vu
porter cet inique jugement. »
On parla long-temps sur cette matière. Un docteur
qui était là et qui aimait à raisonner , après avoir long-
temps disserté sur les dangers de la liberté de penser
et d'écrire , se rabattit sur la distinction aussi commune
que fausse des vérités utiles et des vérités nuisibles , et
finit par demander au sage s'il ne rachèterait pas vo-
lontiers au prix de sa vie , le maintien de certaines vé-
rités utiles au genre humain.
« Je crains bien, répondit le sage, que les hommes ne
soient jamais assez sensés pour se convaincre que les
opinions sur l'existence deDieu,surla nature de l'ame,
sur la liberté de l'homme et sur la nécessité, sont abso-
lument indifférentes pour les choses de cette vie et pour
l'ordre et la tranquillité des gouvernemens. Pour me
l5o CORRESPONDANCE INEDITE
persuader que telle opinion est plus nécessaire ou même
plus favorable au maintien de l'ordre public que telle
autre, il me faudrait non des raisonnemens, mais des
faits. On peut tout établir et tout détruire par quelque
raisonnement; mais rien ne prouve comme les faits.
Montrez-moi un peuple parmi lequel l'idée de Dieu et
de l'immortalité de l'ame, celle d'un jugement à venir,
et d'autres chimères qu'on croit aujourd'hui essentielles
à la soumission des peuples , aient aboli les roues et les
potences ; montrez-moi un autre peuple dont le gouver-
nement n'a pu subsister parce que la sanction de ses lois
n'était fondée sur aucune de ces idées, et elles me paraî-
t ront désormais nécessaires au bonheur du genre humain.
Quant à la vérité , notre sort est de l'aimer et d'être
toujours en proie à l'erreur, comme nous sommes obli-
gés de tendre à la perfection malgré les défauts qui
nous entourent et dont nous ne serons jamais délivrés.
A en juger par l'usage que les hommes font de la vérité,
je ne sais s'il y en a aucune qui vaille une goutte de mon
sang; proposez-moi plutôt, docteur, de racheter au
prix de ma vie l'abolition de quelque erreur, de quelque
préjugé parmi les hommes. Je la sacrifierais peut-être,
si je pouvais, par exemple, anéantir pour jamais la no-
tion de Dieu de l'imagination et de la mémoire des
hommes; je serais persuadé alors d'avoir rendu au genre
humain un des plus grands services' qu'il pût recevoir :
car, si vous voulez réfléchir, vous serez effrayé des
crimes , des maux et des ravages de toute espèce que
cette idée a causés sur la terre. »
La force de cette réflexion me frappa. Elle m'a long-
temps occupé depuis , et je me suis convaincu que si
DE GRIMM ET DIDEROT. l5l
nous devons à l'imagination tous nos avantages, tout
notre bonheur, tout ce qui nous rend supérieurs aux
autres animaux, c'est à elle aussi que nous pouvons at-
tribuer tous les malheurs et tous les égaremens de notre
race. Mais considérant alors que de certaines vérités
n'étaient point faites pour être accueillies par les doc-
teurs , je détournai la conversation , et je dis : « Il faut
convenir que Rousseau est d'une mauvaise foi bien in-
signe; car après avoir dit du christianisme plus de mal
qu'aucun philosophe ne s'est jamais permis d'en dire
en public , il le relève afin de pouvoir calomnier la phi-
losophie à son tour. Il ose dire que nos gouvernemens
doivent au christianisme leur plus solide autorité et
leurs révolutions moins fréquentes; que la religion,
écartant le fanatisme, a donné plus de douceur aux
mœurs chrétiennes , et que ce changement n'est point
l'ouvrage des lettres. On ne saurait mentir avec plus
d'intrépidité. Car si les révolutions des États sont moins
fréquentes , il est manifeste que cette stabilité est une
suite de la confédération générale qui a lié toutes les
puissances de l'Europe entre elles , et que la religion n'y
a contribué en rien. L'histoire du christianisme depuis
son berceau jusqu'au moment où la culture des lettres
en a énervé le fanatisme , est le tableau le plus affreux ,
le plus horrible qu'on trouve parmi les monumens de
nos calamités et de notre misère; il n'y a point de cruauté,
point d'atrocité dont elle n'offre des exemples qui font
frémir. Que voulez- vous en effet que produise une doc-
trine d'enthousiasme sur les hommes, dont le plus grand
nombre est toujours porté à l'absurdité ? et quel frein
pourraient-ils connaître, si une raison plus éclairée
ï 52 CORRESPONDANCE INÉDITE
ne rendait à la fin leur cruel fanatisme odieux et ridi-
cule ? Le fait est que cette religion n'a cessé d'exciter des
troubles depuis qu'elle s'est montrée parmi les hommes;
et s'ils sont aujourd'hui moins dangereux, peut-on don-
ner une autre cause de ce changement que les progrès
des lettres et de la raison ? Je ne sais, toutefois, com-
ment nous osons nous vanter de mœurs plus douces
et d'un siècle plus éclairé. Je doute qu'il y ait trace
dans l'histoire d'une atrocité plus déplorable que celle
qui vient d'arriver à Toulouse. Rousseau sait faire jus-
qu'à l'apologie du fanatisme ; il le trouve préférable à
la philosophie par plusieurs bonnes raisons qu'il indique;
et moi , je trouve qu'un tel écrivain serait digne d'être
l'apologiste des juges de l'infortuné Calas. »
Le souvenir de cette horrible aventure de Tou-
louse nous jeta dans la tristesse et dans le silence. De
telles horreurs glacent le sang, et font gémir sur la con"
ciition de l'homme. Le sage reprit à la fin la parole et
dit : «Je n'ai point lu le Traité de l'Éducation; mais
l'ayant trouvé l'autre jour sur une cheminée, j'en ou-
vris un volume au hasard, et j'y lus ces paroles : « Si la
« Divinité n'est pas , il n'y a que le méchant qui rai-
« sonne; le bon n'est qu'un insensé.» Je jetai le livre,
et je dis : il ne faut pas réfuter un auteur qui sent ainsi;
jl faut le plaindre. »
Alors je me rappelai un autre endroit du livre
de l'Education, et je dis au sage : «Philosophe, tes lois
morales sont fort belles, mais montre-m'en , de grâce ,
la sanction. Cesse un moment de battre la campagne,
et dis-moi nettement ce que tu mets à la place du
Poul-Serrho. » Le sage sourit. « Dites à Rousseau, me
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 53
répondit-il, que je ne fonde la vertu et le bonheur de
l'homme sur aucune idée absurde et métaphysique;
que la nature les a fondés, sans nous consulter, dans
notre cœur sur la notion éternelle et ineffaçable du
juste et de l'injuste; que je le plains sincèrement s'il
ne sent point que le sort de l'homme vertueux et mal-
heureux est préférable au sort de l'homme méchant
et heureux; qu'aussi long-temps que le méchant ne
sera pas aussi franchement méchant que le bon est fran-
chement bon, qu'aussi long- temps quelepremier n'osera
se perfectionner comme le second, je croirai la sanction
de mes lois morales hors de toute atteinte : car aucun
être ne peut sortir de sa nature, et celle de l'homme
veut qu'il aime la vertu et qu'il abhorre le vice; il ne
dépend pas de lui d'être autrement. Cette loi éternelle
et universelle ne prévient pas, je le sais, les crimes;
mais qu'on me montre une absurdité métaphysique qui
les prévienne , et je la croirai utile au genre humain.
Aussi long-temps qu'un culte absurde ne détruit pas ,
chez un peuple, jusqu'à la notion du crime, en sorte
qu'on ne voie plus que de bonnes actions et aucune
mauvaise, je ne pourrai lui accorder aucune supério-
rité sur les lois pures et simples de la nature. Il ne
s'agit point de savoir si la confession produit chez les
catholiques quelques bons effets ; le poison aussi peut
produire quelques effets salutaires , mais il reste tou-
jours poison. Chez les peuples les plus aveugles et les
plus barbares , il y a aussi des pratiques superstitieuses
qui , avec une infinité de maux , produisent quelque
bien. Ce que je vois , c'est que la religion ôte à l'homme
vertueux sa noblesse et son excellence, en rendant sa
I 54 CORRESPONDANCE INEDITE
vertu mercenaire par l'idée d'une récompense chimé-
rique et vile, mais qu'elle n'a point su mettre un frein
au crime, puisqu'il se mêle parmi les actions des hom-
mes , comme il s'y est toujours mêlé , quels que soient
d'ailleurs leurs opinions et leurs systèmes. Mais si au-
cune erreur, aucune chimère n'a su prévenir le crime
et ses funestes effets , grâces à la loi éternelle et inva-
riable de la nature , aucune n'a pu non plus etfacer
l'amour et le charme de la vertu du cœur des hommes.
Quelque pervers qu'ils soient , j'ose croire que s'ils
étaient tous réduits à la malheureuse nécessité d'opter
entre la condition de l'infortuné Calas expirant sur la
roue , et celle de ses juges , il se trouverait beaucoup
d'ames généreuses qui préféreraient la première, et que
si la lâcheté ordinaire aux âmes vulgaires les empê-
chait de prendre un parti généreux , il ne se trouve-
rait du moins aucun homme assez dégradé pour choisir
le rôle des juges, sans répugnance et sans remords.
Docteurs, sophistes , fanatiques , montrez-moi parmi vos
absurdités une sanction qui vaille celle-là. »
LETTRE DE MADAME LECLER , A GRIMM1.
Chinon , ce 8.
MONSIEUX,
Je sui dan le dernié desespoir sur ce jai tapri
de ma fille Manon qui vous satecri par ou elle condes-
i. Ces lettres adressées à Grimm ont un caractère de vérité qui repousse
toute idée de supposition. L'expression des sentimens de ces correspondantes
ne nous a pas semblé moins curieuse que la singularité de leur orthographe.
DE GRIMM ET DIDEROT. l55
sandoit a des proposition de libertinage dont au quel
une honeste famille a lieu d'être bien sensible sur tou
quan vous saurés monsieux que deffun mon mari et
moi lui avon toujour remontré la crainte de Dieu et
de conservé son honesteté pour Dieu monsieux sy elle
ne la pas encor fait je vous demande votte miséricorde
pour une jeunesse. Tiré la du vice au lieu de ly mettre,
je peu attandre ca dun seigneur corne vous qui a sune
ausi charmante réputation , car je me suis laissé dire
que vous zétié un filosofe de grand esprit et que cetoit
rapor a ca que les messieux de Franquefor vous zavoit
fait minisse vou voiré que ces a cause de ca aussi que
ma fille Manon ces amouraché de vous , car pour ce
qui est de lesprit jai toujour vue quel aimoit les plus
gran , malgé quelle a un petit air modesse , quan que
Ion ma dit quelle était au zopera , allé monsieur jai
bien pleuré , car quoique je n'ai qu'un rouoit pour
gaigner ma vie , jay de lonneur et jaimerai mieu voir
Manon ravaudeuse que dans le chemain de perdition
ou elle est. Mais jespere monsieu qun home qui a tant
desprit aura ausi de la pitié pour une povre inocente
qui ne savoit guère ce qui se pratique a Paris quan con
y entre, je me dis don monsieux, en vous prometan
mes prière pour votre prospérité , avec un vénérable
respect ,
Votre très humbe servante la veuve
Le Cler.
Je demeure au Puy des Banc , quartier St. Etienne
à Chinon.
l5G CORRESPONDANCE INÉDITE
LETTRES AU MEME DE MADEMOISELLE MANON LECLER ,
DANSEUSE DE l'oPERA.
Ce 3 février 1760.
MONSIE^C ET CHER MINISTE ,
J'ai zoui dir le bruit de votre réputassion, zet que vous
étiaiz fort amoureux de ma persone , charmé que vous
ete content de mon petit sçavoir faire, zainsi que de
ma légèreté. Je sis trais sansible à votre ressouvenire ,
je ne le sis pas moins de vous avoir pour mon cher
zamant, aianz appris que vous étiais fort savant, je ne
doutte pas de votre constance , car zon di que vous
ete plein de centimens, les miens seront fort touchés
de votre amitiée que je ne doutte pas qui soit cinserre.
J'accepte donc les offres de votre cœur et me bornerez
au simple necessere aiant de la filosofie et préférant
un filosofe corne vous à tous les princes de la terre.
J'attens donc votre réponse et votre excellense cette
nuit au bal de l'Opéra et je sis d'avanse contente de
tout ce que vous m'i proposerés. Ne serai-je pas trop
heureuse d'avoir un envoie come vous. En l'attendant
je suis de votre excellenze la très humble et très obligée
et très tendre. Manon Lecler.
Je vous avertis qu'il y a sur le palais roial un petit
appartement à louer qui ne nous coûtera que 3ooo fr.
par an. Adieu mon petit ange je t'embrasse. Qu'il me
tarde de te tenir. A. ce soir. Je t'embrase encor.
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 57
Ce 10 février 1760.
L'as tu dû penser, monsieur et cher ministe, qu'un
cœur tout à toi put changer, et qu'attachée à zun filo-
sofe , je lui préfère jamais ces êtres machines qui tour-
billonnans, bourdonnans sans cesse autour de moi sans
cesse m'obsèdent? Leurs idées, leurs propos vagues et
cahottans ne séduiront jamais une ame que tu as char-
mée ; la volupté de mes pas, leur expression , mes yeux
ne te le jurent-ils pas quatre fois par semaine ? Ah
incomparable et cher amant , que ma figure et mes
talens me deviendroient odieux , si j'oubliois qu'ils
m'ont fait distinguer de mon ministe , si tu ni attachois
ton bonheur, et s'il m'en restoit d'autre enfin que celui
de te plaire ! Avec quelles délices j'ai présentes encore
tes dernières caresses, que je leur dois d'intéressantes
découvertes ! Tant d'idées sublimes et nouvelles pour
moi m'attachent encore plus à ton excellence, l'intérêt
ni les honneurs n'ont jamais flattés ta maîtresse , ce
n'est point zune queue traînante qu'elle ambitionne ,
c'est son cher ministe tendre , élevé, charmant et sans
cesse enchanté : oui , ame de ma vie , charme de mon
cœur , Saxon sans pareil , ta petitte qui ne veut que
toi pour toi, t'attend cette nuit au bal, après le bal,
toujours et toujours te deffie d'y arriver plus amoureux
qu'elle; si elle t'égalle en sentimens, elle te surpasse
en transports en y vresse : tous les feux du monde entier
ont je crois, passés dans le cœur de ton amante, ne
les y laisse jamais éteindre : elle t'en conjure, pour
un empire elle ne voudroit pas t'aimer moins : elle
t'attend et t'embrasse mille mille et cent fois.
I 58 CORRESPONDANCE INÉDITE
Ce dimanche, 10 février 1760.
Perfide zais ce de la magnieres dont on zen use
avec zune personne dont la tendresse ta tetee si zin-
genument prouvée ! il me revient de touttes parts ,
ingrat, que par tout, dans touttes les maisons tu fais
des gorges chaudes de mes lettres, de ces lettres si ten-
dres, et que je croiois adresser au plus discret des
amans : si tu ne les pas plus avec ta ville , que de cha-
grins tu lui prépares et que je la plains.
Mes compagnes aujourd'hui se moquent de moi de
leur avoir refusé des ministres de toutte couleur. Je
preferois la tienne barbare zinhumain et me via bien
chanecuse... Va t'en za ton pays des Saxons et ne viens
plus me ficher malheur a zune victime innocente de
tes charmes que j'abjure et déteste a jamais.
Malheureuse que t'avois-je fait, mais pourquoi
m'etonner. J'apprends que tu es un eretique encore si
tu avois des talens turcs je te passerois peut-être tes
magnieres à la française, et pourquoi m'avoit-on zassuré
qu'un filosofe regarde l'amour comme chose sacrée, ce
n'est pas t'ainsi que tu penses profane, tracassier
zimpudent. Je sis si peu t'accoutumez aux noirceurs
aux immondices que la main m'en tremble d'horreur ,
cette main que je ne devois, disois-tu, destiner qu'à tes
plaisirs et que tu méprises après. Adieu, zexcommunié
que tes Saxonnes te trompent. Je n'en prendrai plus
la peine. Regrettes un cœur comme le mien , tu mérites
ton pardon si tu l'oses. Il n'est plus de bal pour moi
cette nuit , l'ingrat ira-til , n'ira-til pas , emploira-til
des violences ordinaires pour m'appaiser, en auroit il
DE GRIMAI ET DIDEROT. I DQ
eu besoin s'il eut sçu se taire. Il savoit si bien que mes
portes ne ferment point, il aura tout oublie. Non il n'est
plus rien pour moi ni bal ni consolation.il m'en faudra
mourir. Estoit cède cette magniere. Je m'egarre, adieu
perfide et bavard petit maître.
AU MÊME, DE MADEMOISELLE MAGDELEINE MIRÉ,
DANSEUSE DE l'oPERA.
Le I i février 1 760.
Jappran an se moman que ma bonne amie le Clair
vient de mourir , j'ai su la tendre amitié quelle avoit
pour vous , je lai vu peu dheur avan sa fin. Elle de-
mandoit can cesse son chair sacson et dans son trans-
pore elle vouloit partire avec son chair meniste pour
aller à Franqore , et je ne sai combien dautre discour
qui vous auret fandu lame. O milieu de sette triste si-
tuation on es venu anonser moncieur le curé de sint
Ustache , on a fet sortir tout le mondde es moi corne
lais autres. Je fondez an larme , es je nai pu diner de
la journée. A la fin pourtant je fet reflecsion que la
filosofi consolet de tou; je santi que vote exquellanse
auret besoin de consolasion , et je me crérai traize
heuruse si vous me permettais di contribuer. On ma
fet lirre le petit pronfete , et depuy ce moman je santi
pourre l'oteurles cantiman lais plus tandes, qelle gloare
pour moi si j'avois lhonneur de devenir profetesse. Corne
profete vous savois tou se qui ce passe dan le queur ,
que ne lisais vou dan le mien toutte la tandraise que
l6o CORRESPONDANCE INEDITE
je pourre vous ! Que je serez hureuse si je pouvés rem-
placer ma chère le Claire , a qui Dieu face pai ! Mon
chagrin mampeche dan dirre davantage. Adieu chair
et adaurable meniste. Personne na jamés aime votre
exquellance ossi cinsserement que
Magdeleine Miré.
Jéme la filosofi corne la povre défunte, e je me con-
tanteré dais mai mes condissions.
lettres de diderot sur les atlantiques et
l'atlantide.
A Paris, ce i5 octobre 1755.
Je vais vous parler cette fois, mon ami, de ces temps
innocens où le ciel était encore en commerce avec la
terre, et ne dédaignait pas de visiter ses enfans; de ces
premiers et vénérables agriculteurs qui n'habitèrent
presque jamais des villes , qui vécurent sous des tentes
et dans les champs, qui eurent de nombreux troupeaux,
une grande famille, un peuple de serviteurs; qui épou-
saient quelquefois les deux sœurs ensemble , et qui
faisaient des enfans à leurs servantes ; qui furent pâtres
et rois, riches sans or, puissans sans possessions, heu-
reux sans lois. Alors la pauvreté était le plus grand
vice des hommes, et la fécondité la vertu principale
des femmes. De grandes richesses et beaucoup d'enfans
étaient les marques d une bénédiction spéciale de la
Divinité, qui ne promit jamais à ses fidèles adorateurs
que des biens temporels.
DE GRIMM ET DIDEROT. l6l
M. Baer , aumônier de la chapelle royale de Suède à
Paris, prétend que les habita ns de l'Atlantide et les pa-
triarches sont lesmêmes hommes. Cette idée lui est venue
à la lecture du Timée et du Critias de Platon. J'aime
cet aumônier hérétique , puisqu'il lit le Timée et le Ch'-
tias; il n'y a pas un de nos prêtres catholiques qui sache
ce que c'est.
Platon introduit Critias dans un de ses dialogues,
racontant l'histoire de cette contrée dont il dit que la
plus grande partie avait disparu sous les eaux.
Critias, grand-père de Platon , tenait cette histoire de
son graud-père, qui la tenait de son oncle , Solon, qui
la tenait des prêtres de Sais en Egypte où il avait voyagé.
C'était donc, comme vous voyez, une tradition moitié
orale', moitié écrite, qui avait passé par six géné-
rations.
Platon proteste que son récit n'est point une fable.
Si les noms des chefs des provinces , des frontières, des
villes principales et des peuples voisins, sont grecs dans
sa description , il en apporte pour raison que Solon, se
proposant d'insérer dans son poëme ce qu'il avait appris
des prêtres égyptiens sur l'Atlantide et ses habitans ,
avait traduit littéralement les noms égyptiens selon le
sens qu'ils avaient dans cette langue, comme les Égyp-
tiens les avaient traduits littéralement selon le sens
qu'ils avaient dans la langue atlantique.
D'après cette réflexion de Platon, de quoi s'agit-il
donc, sinon de comparer les noms propres répandus dans
les deux dialogues de Platon , avec les noms propres
correspondais répandus dans l'histoire des Israélites,
et juger, d'après cette comparaison, s'il est possible ou
1 1
162 CORRESPONDANCE INEDITE
non que l'Atlantide et la Palestine aient été des con-
trées différentes ?
Platon dit que l'Atlantide fut premièrement occupée
par un nommé Évenor et par sa femme Leucippe; qu'ils
eurent une fille appelée Clito ; et que Clito épousa
Neptune et en eut Atlas et neuf autres fils , auxquels
Neptune distribua la contrée. Atlas l'aîné occupa la
capitale , et eut l'empire sur tous ses frères qui régnè-
rent chacun souverainement dans leurs provinces.
Diodore fait descendre les Atlantiques d'un Uranus;
il leur donne Atlas pourfondateur.il dit qu'Atlas n'eut
qu'un frère appelé Saturne , mais qu'il eut plusieurs fils.
Qu'est-ce que cet Uranus? C'est, répond M. Baer,
Abraham, ainsi appelé, par les Egyptiens et par Dio-
dore, du pays d'Ur dont il était originaire.
Et Atlas? C'est Jacob. Lorsque Jacob eut lutté contre
le Seigneur, il lui fut dit : « Tu ne t'appelleras plus
Jacob, mais Israël ou le Lutteur. » Et que signifie Atlas
en grec? l'athlète ou le lutteur.
Et Saturne? C'est Esaù. Que veut dire Esaû en hé-
breu? Le velu, celui qui est né vêtu. Et d'où vient
Saturne ? De Satar qui signifie la même chose.
Selon Platon , le successeur d'Atlas, celui qui occupa
la contrée qui touche les Colonnes d'Hercule , s'appela
Eumélus ou Gadir, et sa province Gadirica. Mais un
des enfans de Jacob a nom Gad. Eumélus est un com-
posé de la proposition ew, caractéristique de bonté, et
de melos , brebis; et Gadah en hébreu signifie bélier.
De plus , la partie de la Palestine occupée par la tribu
de Gad touchait à la province de l'Arabie appelée le
Désert de Gades, ou le Gadirtha , ou le Gadara.
DE GRIMM ET DIDEROT. l63
Le troisième chef des Atlantiques s'appela , selon
Platon ou Solon, Ampherès, d'anafero, qui signifie
en grec qui s'élève ; et Joseph signifie aussi, en hébreu,
qui a été élevé ou qui s'élève.
Le quatrième eut nom Eudémon , le bienheureux,
qui se rendrait exactement en hébreu par Ascher,
nom d'un des fils de Jacob.
Mnescus fut le cinquième. Mnescus signifie en grec
qui donne des arrhes de mariage , et Isaschar a le même
sens en hébreu.
Le nom du sixième , Autochthon , né de la terre ou
demeurant sur la terre, se traduirait en hébreu par
Sabulon.
Elasippus ou le Vainqueur, nom du septième, est
la même chose que Nephtali en hébreu.
Le huitième s'appela Mestor , homme sage , et Dan
a la même signification.
Azaès, le Loué, fut le neuvième, et la mère de Juda,
en mettant cet enfant au monde, s'écria : « 3e louerai
le Seigneur,» et l'appela Juda ouïe fils de la Louange.
Le dixième fut nommé Diapreprès, l'Éminent, qui
se rendrait en hébreu par Ruben, sens auquel Jacob
fit allusion lorsqu'il dit à ce fils : Ruben > primo genitus
meus , tu fortitudo mea ; prior in donis ; major in
imperio.
Considérez, avant de nous enfoncer davantage dans
ces broussailles étymologiques , quel moment c'é-
tait pour les pères et pour les mères , chez le peuple
d'Israël, que la naissance des enfans.Les mères sentaient
arriver les douleurs de l'enfantement avec joie ; leurs cris
étaient mêlés de louanges, de prières, de remereiemens,
l64 CORRESPONDANCE INÉDITE
d'invocations ; et les pères nommaient presque toujours
le nouveau - né d'après quelque circonstance de sa
naissance.
On objecte à M. Baor que les inductions étymolo-
giques sont suspectes , et il en convient en général ; que
les langues orientales nous sont peu connues, et il en
est assez fâché , et qu'un même mot susceptible de
plusieurs sens donne beau jeu à l'étymologiste, et il
faut encore ici tendre les épaules.
On objecte encore à M. Baer que Jacob eut douze
enfans, qu'il y eut douze tribus, et qu'en confondant
Atlas avec Israël ou Jacob , il lui manque trois frères
de cette famille. Pourquoi n'y a-t-il dans Platon rien
qui reponde à Lévi , à Manassès, à Ephraïm, à Ben-
jamin et à Siméon? C'est, répond M. Baer, que la tribu
de Lévi n'eut point de district; que celles d 'Ephraïm et
de Manassès , fils de Joseph , furent comprises sous la
dénomination de leur père , et qu'après le massacre de
la tribu de Benjamin , ses restes se fondirent dans celle
de Juda, qui engloutit encore les enfans de Siméon ,
selon la prédiction qui leur en avait été faite.
Il faut convenir qu'ici l'histoire sert l'auteur assez
heureusement. Je tire aussi bon parti de la date des
expéditions des Atlantiques, de la contrée dont ils sont
venus, et de celle où ils se sont arrêtés.
[Critias dit dans le dialogue de Platon , d'après les
prêtres de Sais , que depuis l'expédition des Atlantiques
jusqu'au temps du voyage de son oncle, il s'était écoulé
neuf mille ans. ce Entendez, dit M. Baer, ces années de
mois lunaires; divisez neuf mille par douze, et le quo-
tient 7 5o différera d'un très-petit nombre d'aimées de
DE GR1MM ET DIDEROT. l65
l'intervalle de temps qu'il y eut vraiment entre l'entrée
des Israélites dans la terre promise, et le voyage de
Solon en Egypte. »
o Et pour vous assurer que les années égyptiennes ne
sont que des mois lunaires, divisez par douze les vingt-
trois mille ans que les Egyptiens comptaient depuis
leur premier roi, le Soleil, jusqu'à l'expédition d'A-
lexandre, et les 1916 ans que vous trouverez pour
quotient, seront, à très-peu de chose de près, la dis-
tance réelle de ces deux époques. »
L'Egypte s'appelle aussi la terre de Cham. Le Soleil
fut, disent les Egyptiens, leur premier roi; et, selon
Moïse , Mitzraïm , qui signifie en hébreu chaleur , ar^
deur du soleil , fut fils de Cham , fondateur du peuple
égyptien.
D'où Critias ou Platon fait-il venir les Atlantiques?
De la mer de ce nom ; et il ajoute que pour atteindre
la contrée qu'ils avaient à conquérir, ils avaient dépassé
les Colonnes d'Hercule. Qu'est-ce que ces Colonnes
d'Hercule ? Nous n'avons jamais entendu parler que de
celles qui se sont trouvées dans le voisinage de Gibraltar;
et la mer qui baigne les cotes du Portugal , de l'Espagne
et de l'Afrique , est la seule mer Atlantique que nous
connaissions.
Pour satisfaire à ces questions , l'auteur vous fait
lire dans Strabon, que l'Arabie Heureuse est située sur
les bords de la mer Atlantique, et occupée par les pre-
miers cultivateurs que la terre ait eus après les Syriens
et les Juifs; dans Hérodote , que la nier Atlantique dont
il s'agit , est la même que la mer Rouge; dans Denis le
Périegète, que les Éthiopiens habitent l'Erythrie , proche
l66 CORRESPONDANCE INÉDITE
de la mer Atlantique ; dans le premier lexicon ,
qu'Erythros, en grec, signifie rouge, et qu'Edom , en
hébreu, a la même signification; et dans la Bible, que
le pays d'Edom était situé entre la Palestine et la mer
Rouge.
Critias raconte qu'au temps de l'expédition des At-
lantiques , la mer de ce nom était guéable , et Diodore
assure que, de son temps, les habitans voisins de la mer
Rouge disaient, d'après leurs ancêtres, que les eaux de
cette mer atlantique s'étaient un jour partagées en deux,
de manière qu'on pouvait en voir le fond.
«Donc, conclut M. Raer, il y a une autre mer Atlan-
tique que celle que nous connaissons ; et cette mer était
certainement la mer Rouge. »
Cela se peut, M. Baer. Point de dispute. Mais nous
prouverez- vous aussi qu'il y a eu d'autres Colonnes d'Her-
cule que les nôtres ? Sans doute, je vous le prouverai,
dit M. Baer. Voyons , M. Baer.
Hercule fut un des dieux de la Phénicie. L'hercule
Phénicien s'appelait Chonos, et la Phénicie Chna; ce
qui rappelle à l'homme le moins attentif le Chenaan ou
Chanaan de la Bible. Partout les Phéniciens élevaient
des temples à leur Hercule , et dans tous ces temples il
y avait deux colonnes, l'une consacrée au feu, et l'autre
aux nuées et aux vents. 11 ne s'agit donc plus que de
trouver entre la mer Rouge et la Palestine quelque
temple fameux dédié à l'Hercule de Phénicie. Or , l'his-
toire nous apprend qu'il y en avait un ; elle fait même
mention des colonnes de ce temple , et il est écrit que
le partage de Gadir, l'un des chefs atlantiques, com-
mençait à l'extrémité de la contrée, et s'étendait jus-
DE GRIMM ET DIDEROT. 167
qu'aux Colonnes d'Hercule; l'embouchure* tlu Nil voi-
sine de ces Colonnes s'appelait même l'embouchure
Herculéenne. Voilà donc d'autres Colonnes d'Hercule
que les nôtres , et M. Baer bien joyeux.
A Paris , ce 1er novembre 1762.
Les prêtres de Sais dirent assez impoliment à Solon :
« Vous autres Grecs , vous n'êtes que des enfans , et
« il n'y a jamais eu un Grec vieillard. L'Atlantide ,
« avant l'arrivée des Atlantiques , était occupée par vos
« ancêtres , qui furent les restes d'un petit nombre
« d'hommes échappés à une grande calamité ; c'était
« la patrie commune des Athéniens et des Egyptiens.
« La contrée voisine du fleuve Éridanus et de la ville
« Elissus fut submergée , et là il se forma un lac bour-
« beux, innavigable, et dont les exhalaisons sont mor-
« telles. Vous ne savez pas cela, parce que, malgré
x votre vanité , vous n'êtes que des ignorans. »
Et M. Baer, qui a écouté avecune avidité incroyable
ce discours des prêtres de Sais , dit : «Qu'est-ce que cette
grande calamité , sinon le fer destructeur des Israélites ?
Et ce lac bourbeux, innavigable, et dont les exhalai-
sons sont mortelles , sinon le lac de Sodome et de Go-
morrhe, ou Asphaltide ? Et ce fleuve Éridanus, sinon
le Jordanus, en changeant seulement la tête ? Et cette
ville Elissus, dont Solon a fait le nom du verbe grec
elisso, je roule, sinon la ville de Gilgal , dont le nom
signifie en hébreu roue, et qui fut située sur la rive
du Jourdain , proche de la mer Morte ?» Que j'aime ces
prêtres de Sais qui disent des choses si dures et si bien
t68 correspondance inédite
placées aux «Grecs, et qui suggèrent de si belles con-
jectures à M. l'aumônier de la chapelle de Suède !
Mais ce n'est pas lout. L'Atlantide avait, selon Platon
et son interlocuteur Critias, 3,ooo stades en longueur,
sur deux mille en largeur vers la mer; elle s'étendait
du nord au midi ; elle était au nord bordée de mon-
tagnes ; sa forme était presque carrée , mais plus longue
que large.
« Qui est l'homme assez ignorant en topographie,
s'écrie M. Baer , pour ne pas reconnaître ici la Pales-
tine ? »
Car i° le degré était de 774 stades, donc 3,ooo
stades équivalent à 3 degrés S2 minutes. C'est la lon-
gueur de la Palestine. Donc 2,000 stades équivalent à
1 degrés 34 minutes. C'est à peu près la largeur de la
Palestine, la distance du Liban à l'Euphrate; et en
ajoutant les conquêtes de Salomon , c'est la vraie dis-
tance du port de Gaza au lac de Tibérias. Ma foi , cela
est bien séduisant, et peu s'en faut que je ne sois de
l'avis de M. Baer.
i° Platon dit que l'Atlantique touchait à l'Egypte ,
du coté de la Libye , et à Tyrrhenia du côté de l'Eu-
rope. Or , il y avait une Libye sur les bords de la mer
Rouge; le pays d'Ammon était situé au milieu d'une
Libye; cette Libye était voisine de Géra r, et partant
de l'Arabie et des côtes de la mer Rouge. Permettez
ensuite à M. Baer d'entendre par Tyrrhenia , le district
de la ville de Tyr, et tout ira bien. Les Grecs ont ap-
pelé Tyr ce que les Orientaux appelaient Tsor , et par
conséquent Tyriens ce que ceux-ci appelaient Tsorins.
Voilà qui est clair.
DE GRIMM ET DIDEROT. 169
Examinons à présent si les noms des villes de la Pa-
lestine, comparés aux noms des villes de l'Atlantide , ne
nous fourniront pas quelque nouvelle preuve.
On lit dans Diodore de Sicile, que les Amazones,
filles des Atlantiques , bâtirent une grande ville proche
du lac Triton, à laquelle, à cause de sa situation , elles
donnèrent le nom de Chersonèse, ou pays désert et
sablonneux.
Vous allez dire : Qu'ont à faire ici les Amazones , les
filles des Atlantiques, leur ville, le lac Triton et la
Chersonèse? Piano di grazia. Vous allez voir.
Dans l'idiome oriental , les villes dépendantes d'une
capitale s'appellent ses filles.
Dans Diodore , les filles des Atlantiques sont appe-
lées Amazones , mot composé de am , qui signifie
peuple en hébreu, et de tzon, qui signifie troupeau
dans la même langue ; et voilà les femmes fabuleuses à
une mamelle, restituées à l'histoire sous la dénomina-
tion d'un peuple pasteur.
Et cette Chersonèse , que croyez-vous que ce soit ?
C'est la ville de Sion. Oui, mon ami, la ville de Sion.
Sion en hébreu, veut dire précisément terre sablonneuse
et déserte , comme Chersonèse en grec. Levez donc vos
mains au ciel , et écriez-vous : La bella cosa che la
scienza etimologica ! et ne parlez pas de ces mer-
veilles à notre ami l'abbé Galiani, car la tête lui en
tournerait.
Des gens difficiles à contenter objectent que Platon
dit en cent endroits que l'Atlantide était une île, et
que la Palestine n'en est pas une; mais ces gens-là ne
savent pas que le mot J en hébreu , signifie indistine-
I7O CORRESPONDANCE INÉDITE
tement île et demeure , et qu'on dit même aujourd'hui
l'île des Arabes.
Platon dit qu'au milieu du pays, il y a une plaine
belle et fertile qui décline en s'abaissant vers la mer ,
et proche de cette plaine une petite montagne. M. Baer
voit là exactement la situation de Salem , et à sa place
vous verriez comme lui.
Le palais du roi et le temple des Atlantiques étaient
sur cette montagne; cela convient aussi aux Israélites.
Les Atlantiques n'avaient que trois ports , et les Is-
raélites non plus, Gaza, Joppé, et un autre sur la mer
Rouge.
M. Baer voit dans le récit de Platon et celui que
Moïse fait de la fertilité du pays, des conformités éton-
nantes.
Platon dit pourtant que l'Atlantide abondait en élé-
phans , et il n'y en eut jamais en Palestine. C'est que
le mot elephas , qui n'est pas grec, vient de l'hébreu
elaphim , qui signifie bœuf. Les Phéniciens donnaient
aux bœufs le nom d'élaphim ; et les Grecs et les Ro-
mains quelquefois aux éléphans le nom de bœufs.
M. Baer voit le temple de Jérusalem dans celui des
Atlantiques; il voit les sacrifices des Hébreux dans les
leurs. Il est parlé d'une solennité générale et annuelle,
c'est la pâque; d'une colonne sur laquelle les lois étaient
écrites, ce sont les tables mosaïques ; d'une imprécation
contre les transgresseurs , Moïse avait ordonné la même
chose.
Le temple des Atlantiques était consacré à Neptune
et à Clito. Ce Neptune, c'est l'ineffable Jehovah. Cette
Clito dont le nom vient de cleos, qui veut dire gloire,
DE GRIMM ET DIDEROT. I7I
en grec , est la gloire de Jehovah , le Schechinah , or-
nement symbolique du temple de Jérusalem , qui signifie
aussi gloire de Dieu.
Je n'ai pu voir un grand rapport entre le gouver-
nement et les mœurs des Atlantiques et des Israélites.
M. Baer y en voit beaucoup ; chacun a sa façon de
voir.
Quant à la langue de ces peuples , Diodore de Sicile
nous apprend qu'on donnait aux nymphes le nom
d'Atlantides , parce que dans la langue des Atlantiques,
le mot nymphe signifiait femme, et M. Baer remarque
très-bien que nymphe, dans la langue hébraïque, si-
gnifie nouvelle mariée , et que la racine de nymphe est
nuph , distiller, tomber en gouttes, qui va très-bien
aux nymphes; pour aux nouvelles mariées, ce n'est pas
mon affaire.
Un Jupiter, oncle paternel d'Atlas, eut dix fils qu'on
nomma les Curetés. Or, ce mot Curetés est tout-à-fait
hébreu; il signifie district, famille.
Tant que les Atlantiques demeurèrent fidèles à leurs
lois , à leurs chefs et à leurs dieux , il furent riches ,
puissans et heureux; mais lorsqu'ils eurent perdu leur
innocence et oublié tout devoir, les dieux irrités s'as-
semblèrent, et on ne sait pas ce qu'ils firent ; car le reste
du dialogue de Platon nous manque. Hiatus valde
deflendus. Ce qui n'empêche pas M. Baer de croire et
d'assurer que le sort des Atlantiques fut le même que
celui des Israélites corrompus ; et moi qui n'aime pas à
disputer, j'y consens.
Lorsque vous réfléchirez, mon ami, que s'il y avait
seulement dans tout l'alphabet de deux peuples deux
1J1 CORRESPONDANCE INEDITE
caractères communs et désignant les mêmes sons , il y
aurait plus d'un million à parier contre un, que ces
deux peuples ont communiqué par quelque endroit,
et que vous vous rappellerez combien il y a de ressem-
blances entre le récit de Moïse et celui de Platon , vous
ne douterez point que vraiment l'Atlantide des prêtres
de Sais ne soit la Palestine de la Bible. Eh bien , mon
ami, parcourez les extraits des dialogues du Timée et
du Critias de Platon que M. Baer a très-maladroitement
ajoutés à la fin de son ouvrage, et je veux mourir si
vous ne regardez l'auteur comme un enfant qui s'amuse
à observer les nuées à la chute du jour. Le jour est
bien tombé depuis environ deux mille cinq cents
ans que Platon écrivait , et M. l'aumônier de Suède a
vu dans les nuées de l'auteur grec tout ce qu'il a plu
à son imagination aidée de beaucoup de connaissances ,
d'étude et de pénétration. Excellent mémoire à lire pour
apprendre a se méfier des conjectures des érudits.
Mais je m'aperçois, mon ami, que je me suis arrêté
trop long-temps à cette histoire de la vie patriarcale
que vous aimez tant, et pour laquelle vous êtes si bien
fait ; j'en excepte pourtant l'usage d'épouser Rachel et
Lia à la fois, et défaire encore desenfans aux servantes.
Voilà un côté des mœurs primitives qui ne me déplaît
pas trop à moi, et que vous ne vous soucieriez pas de
renouveler , car vous êtes scrupuleux.
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 73
REPONSE DU MARQUIS ALBERG ATI CAPACELLI, SÉNATEUR
DE BOLOGNE, A UNE LETTRE DE VOLTAIRE1.
Bologne, ce 3o juin 1^61.
Monsieur,
L'amitié est un doux sentiment qui naît même parmi
les personnes qui ne se sont jamais vues, s'accroît par
des services que l'on se rend mutuellement , et se
nourrit par une commerce de lettres; agréable moyen
de réunir les esprits de ceux qui sont forcés à vivre
éloignés. L'estime est un sentiment plus solide et plus
réfléchi , dans lequel la sympathie, la reconnaisance et
le hasard ne doivent entrer pour rien.
Ce fut quand je fis paraître sur le théâtre italien
votre admirable Sémiramis ; que j'osai vous écrire la
première fois, pour avoir certaines instructions que
je crus nécessaires; la politesse de votre réponse m'en-
couragea à continuer ce commerce honorable. Aux
expressions simplement polies et cérémonieuses suc-
cédèrent celles de sentiment, et enfin à quelques faibles
écrits de mon cru, que je vous envoyai, vous répon-
dîtes par le don de quelques-unes de vos productions
qui n'étaient pas encore répandues, et de plusieurs
livres anglais fort rares et fort estimables.
Je compte donc le grand Voltaire pour mon ami; et
1. Voltaire avait partout des correspond ans qu'il savait rendre utiles à
sa célébrité par les plus adroites flatteries. Sa Correspondance renferme une
lettre au marquis Albergati, à la date du »3 décembre 1760. Cette lettre,
qui a plus de 20 pages, est une des plus curieuses de ce volumineux recueil.
La répc-asc du bon sénateur de Bologne nous a paru mériter d'être recueillie.
1^4 CORRESPONDANCE INÉDITE
je m'applaudis de ma conquête : applaudissez-vous de
votre générosité, qui vous a rendu si affectionné en-
vers moi.
Le titre que vous donnez à mon union est trop
pompeux pour que j'ose l'accepter. Je ne fais qu'aimer
et admirer les arts que vous possédez en maître.
Vous vous êtes plaint à moi fort souvent de petits-
maîtres qui s'érigent en juges, et parlent décisivenient
de toutes choses ; mais la France n'est pas le seul pays
qui en soit infecté. Hélas! l'Italie en fourmille, ma
patrie en regorge. Imaginez-vous ce que peut être la
copie d'un misérable original. Plusieurs de nos jeunes
gens se transplantent avec leur fantaisie dans votre
pays, et se croient être suffisamment naturalisés dès
que leur petite figure est parée d'une façon extraordi-
naire, dès qu'ils ont le courage de franchir toutes les
bornes de la bienséance et de la retenue, et dès qu'ils
ont acquis un certain fonds d'impertinence et d'effron-
terie qui les met au-dessus de tous les égards. Le bon
goût pour le théâtre, grâces à ces messieurs-là , ne bat
que d'une aile, et est prêt à tomber. La musique et la
danse en ont exilé la brillante comédie et la tragédie
passionnée : bien loin de mettre le temps à profit , on
aime à le tuer. Dans les loges , dans le parterre , ce
sont les spectateurs qui veulent fixer l'attention , et se
faire remarquer par leur bruit. Ils doivent être contens
de l'argent qu'ils gagnent. Quel dommage ne serait-ce
pas, en effet, si les amateurs des spectacles devaient se
tenir muets dans leurs places , et entendre patiemment
parler les Voltaire , les Racine , les Corneille , les
Molière, les Goldoni ! L'on n'a qu'à faire le tour des
DE GRIMM ET DIDEROT. Ij5
loges , et après descendre au parterre , pour être extasié
des traits d'esprits , des saillies , des bons mots , et de
l'importance des discours qui y régnent et empêchent
qu'on ne s'endorme aux fadaises de vous autres
auteurs.
En vérité, mon ami, quelques-uns de nos théâtres
vous consoleraient bien de la peine que vous font les
spectateurs français.
Le bon sens étant proscrit, il n'est pas étonnant si
les opéras et la danse exercent leur despotisme , car ce
sont les spectacles les mieux goûtés par ces compagnies
d'étourdis que l'oisiveté rassemble, que la médisance
anime, et que le libertinage soutient; les ennuques et
les danseurs, dont nous sommes véritablement inondés ,
sont pour l'art comique et tragique autant de Goths,
d'Hérules et de Vandales, qui, dans les théâtres, ont
apporté ou secondé l'ignorance et le mauvais goût.
L'extravagance des opéras sérieux, les grimaces des
burlesques, et la mimique des ballets, sont restés maîtres
de la place.
Le célèbre Goldoni, qui a mérité vos éloges, a fait
connaître que l'on peut rire sans honte , s'instruire sans
s'ennuyer , et s'amuser avec profit. Mais quel essaim de
babillards et de censeurs indiscrets s'éleva contre lui !
Pour ceux que je connais personnellement 7 je les divise
en deux classes : la première comprend une espèce de
savans vétilleux que nous appelons parolai , juges et
connaisseurs de mots, qui prétendent que tout est
gâté dès qu'une phrase n'est pas tout-à-fait cruscante ,
dès qu'une parole est tant soit peu déplacée , ou l'expres-
sion n'est pas assez noble et sublime. Je crois qu'il y
I76 CORRESPONDANCE INÉDITE
aurait à contester pour long-temps sur ces imputations;
mais laissons à part tout débat; la réponse est facile;
c'est Horace qui la donne.
...Ubi plura nitent in carminé, non ego paucis
Offendar maculis, quas aut incuria fudit
Aut humana parum cavit natura.
Et Dryden a ajouté fort sensément,
I En or, like straws , upon the surface flow;
lie, who whould search for pearls, must divc below1.
La seconde classe , qui est la plus fière , est un corps
respectable de plusieurs nobles des deux sexes, qui crient
vengeance contre M. Goldoni parce qu'il ose exposer
sur la scène le comte, le marquis et la dame, avec des '
caractères ridicules et vicieux, qui ne sont pas parmi
nous, ou qui ne doivent pas être corrigés» Le crime
vraiment est énorme, et le criminel mérite un rigoureux
châtiment. Il a eu tort de s'en tenir aux sentimens de
Despréaux.
La noblesse, Dangeau, n?est pas une chimère,
Quand , sous l'étroite loi d'une vertu sévère,
Un homme issu d'un sang fécond en demi-dieux,
Suit comme toi la trace où marchaient ses aïeux.
Mais je ne puis souffrir qu'un fat , dont la mollesse
N'a rien pour s'appuyer qu'une vaine noblesse,
Se pare insolemment du mérite d'autrui ,
Et me vante un honneur qui ne fient pas de lui .
1. Les fautes surnagent comme la paille; celui qui veut les perles, doit
plonger au fond. *
DE GRIMM ET DIDEROT. jnj
Goldoni devait respecter même les travers des gens
de condition et se borner à un rang obscur et indiffé-
rent qui lui aurait fourni d'insipides matières pour ses
comédies.
Ridendo dicere vecum
Qnidvetat?
M. Goldoni a répété tout cela plusieurs fols pour
obtenir son pardon , mais on ne l'en a pas jugé digne.
Je me trouvai à la représentation de Del Cavalière e la
Dama , qui est une de ses meilleures pièces : vous en
connaissez le prix , nous en connaissons tous la vérité ;
et ce fut justement la vérité des actions et des carac-
tères qui souleva contre l'auteur ses premiers ennemis
dans notre ville. On lui reprocha de s'être faufilé trop
librement dans le sanctuaire de la galanterie, et d'en
avoir dévoilé les mystères aux yeux profanes de la popu^
lace. Les chevaliers errans se piquèrent de défendre
leurs belles ; celles-ci les excitèrent à la vengeance par
certaine rougeur de commande , fille apparente de la
modestie, mais qui l'est réellement de la rage et du
dépit.
Enfin, Monsieur, on pourra jouer sur la scène l'a-
mour d'un roi , dans Pyrrhus, qui manque à sa parole;
l'impiété d'une reine , dans Sémiramis , qui se porte à
verser le sang de son époux pour régner à sa place ; les
amoureux transports d'une princesse, dans Chimène,
pour le meurtrier çle son père, et tant d'autres mo-
narques empoisonneurs, traîtres, tyrans, sans qu'il soit
permis d'y exposer nos faiblesses.
"Voilà le procès que l'on fait à Goldoni; imaginez-
12
inS CORRESPONDANCE INEDITE
vous quels en peuvent être les accusateurs. 11 a con-
tinué son train , et par là il a obtenu la réputation
d'auteur admirable et de peintre de la nature; titres
que vous-même lui avez confirmés. Mais revenons.
Je vous remercie de tout mon cœur des complimens
que vous me faites sur mon penchant pour le théâtre et
sur le goût que j'ai pour la représentation , mais cela
a encore ses épines.
Je ris des discours de ces aristarques qui , d'un ton
caustique et sévère , passent la journée à ne rien faire , et
médisent charitablement de ce que les autres font. J^e
chant des cigales est ennuyeux, mais il faudrait être
bien fou , nous dit le célèbre Bocalini, pour se donner
la peine de les tuer; avant que le soleil se couche, elles
crèveront toutes d'elles-mêmes.
Ce serait vous ennuyer mortellement que de vous
faire un détail de toutes les contradictions que j'ai sou-
tenues et des oppositions que j'ai rencontrées dans mes
amusemens de théâtre. Il n'en a pas fallu davantage
pour faire que ce qui était en moi un simple goût,
devînt ma passion prédominante.
C'est l'effet que sur moi fit toujours la menace.
Sémiramis.
Le jeu, la table, la chasse et la danse seront des
passe-temps applaudis, et c'est par là que la jeunesse
de notre rang brille dans le monde, tandis que la
représentation théâtrale sera blâmée et que l'on tour-
nera en ridicule ceux qui s'y amusent ! C'est estimer
plus les hommes qui végètent, que ceux qui vivent. Je
ne dis pas qu'on doive ranger au nombre des occupa-
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 70
tions sérieuses et importantes le jeu théâtral; je ne le
conseillerais à un jeune homme que pour un délasse-
ment utile et pour un agréable moyen de donner un
plein essort à cette vivacité fougeuse et bouillante qui
pourrait le porter à des jeux moins innocens. Les per-
sonnes toujours oisives ou naturellement stupides n'ont
que faire de cet exercice , et leurs talens n'y suffiraient
pas.
Ne croyez pas, Monsieur, que je veuille faire
rejaillir sur moi l'éloge que je fais de l'art théâtral:
je l'aime passionnément, je vous l'avoue; mais je m'y
connais à peine dans la médiocrité, et j'en use avec toute
la modération, non que je craigne les critiques, mais
pour ne pas émousser en moi le goût qui m'y entraîne,
le papillon revenant sans cesse sur les mêmes fleurs ,
parce qu'il ne fait que les effleurer légèrement.
Il ne peut y avoir d'apologie plus sensée et plus élo-
quente ert faveur de l'art théâtral, que ce que vous en
dites vous-même dans la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'adressera mais vos belles pièces en font
un éloge encore plus complet.
Votre Tancrède a reçu jusqu'à présent tout le lustre
qui pouvait convenir à un excellent ouvrage ; com-
posé par M. de Voltaire , traduit en vers blancs par
M. Augustin Paradisi, l'un de nos meilleurs poètes, dédié
à madame de Pompadour, dont vous avez fait con-
naître en ce pays le goût et la bienséance; on ne peut
rien ajouter à sa gloire.
La traduction en est très-bonne. Vous connaissez
les talens du traducteur, et vous seriez bien aise de le
connaître aussi personnellement : vous verriez un jeune
l8o CORRESPONDANCE INÉDITE
homme qui joint aux grâces de la plus brillante jeu-
nesse la maturité d'un véritable savant, sans cet air de
pédanterie qui décrie la sagesse même. Ce n'est pas
l'amitié que je proteste au digne cavalier qui me fait
parler, mais plutôt c'est elle qui me fait taire, crainte
de blesser sa modestie par mes louanges. Je vais l'avoir
avec moi à ma maison de campagne, où d'ici à quelques
jours je jouerai Tancrède.
J'aimerais bien que la respectable dame qui en pro-
tège l'impression en protégeât aussi la représentation
et les acteurs. Que ne puis-je l'en voir spectatrice ! que
ne puis-je vous y voir auprès d'elle ! je me vanterais
alors d'avoir rassemblé chez moi les trois Grâces , non
pas feintes ou idéales , mais véritablement réelles.
A la représentation de votre Tancrède je joindrai
la Phèdre de Racine, que j'ai traduite en vers blancs
moi-même; n'en déplaise aux mânes du célèbre écrivain.
Les troubles littéraires qui inquiètent en France la
république des savans ne seraient pas à blâmer, s'ils
étaient les effets d'une noble émulation ; mais qu'ils
seraient honteux si c'était l'envie et la cabale qui les fît
naître ! Je n'ose entrer dans cet examen , faute de con-
naissances ; et quand même celles-ci ne me manqueraient
pas, il me faudrait garder trop de réserve.
A l'égard de la religion, le pays où vous vivez achève
votre apologie : la religion y est libre, et vous y pourriez
sans masque faire paraître au grand jour votre manière
de penser; c'est pourquoi je ne saurais révoquer en
doute la vénération que vous protestez hautement
à notre saint pontife et la déférence à son autorité.
Je me réjouis avec vous , Monsieur , des persécutions
DE GRIMM ET DIDEROT. l8l
que forment contre vous vos calomniateurs. Censure,
dit très bien le docteur Swift, is a tax to the public k
for being eminent\ Il n'y a pas de pays littéraire qui
n'ait ses Frérons, mais il n'y a que la France qui puisse
se glorifier d'un Voltaire; et si vous êtes en butte aux
critiques et aux impostures, c'est que votre nom excite
l'envie aussi-bien que l'admiration.
Il est dommage pourtant que l'art satirique soit de-
venu le partage de l'ignorance et de la malignité.
On peut à Despréaux pardonner la satire:
Il joignit l'art de plaire au malheur de médire ;
Le miel que cette abeille avait tiré des fleurs
Pouvait de sa piqûre adoucir les douleurs
Mais pour un lourd frelon méchamment imbécile,
Qui vit du mal qu'il fait et nuit sans être utile ,
Ou écrase à plaisir cet insecte orgueilleux ,
Qui fatigue l'oreille ot qui choque les yeux.
Quelquefois des zélateurs sincères sont des censeurs
indiscrets, et alors il faut leur dire avec Cicéron : Istos
hommes sine contumeliâ dimittamus; sunt enim boni
viri, etquohiàm ila ipsi sibi videntur,beati. Mais il est
fort rare, et je dirai presque impossible, que le zèle sin-
cère produise jamais la médisance.
J'ai lu l'Oracle des nouveaux philosophes , la Lettre
du diable, et d'autres pièces détestables où l'on vomit
contre vous mille injures et invectives. J'y entrevois la
rage qui les dicte, et point du tout la raison , ni la vérité.
Ce même acharnement vous donne gain de cause, et
rend plus facile la décision entre vous et vos adver-
t. La critique est une taxe que le public impose au mérite supérieur.
l82 CORRESPONDANCE INÉDITE
saires. Voici ce que dit Leibnitz dans une lettre à la
comtesse de Kilmansegg : « Un cordonnier a Leyde,
« quand on disputait des thèses à l'université, ne man-
« quait jamais de se trouver à la dispute publique. Quel-
ce qu'un qui le connaissait lui demanda s'il entendait le
« latin : a Non , dit-il , et je ne veux pas même me donner
« la peine de l'entendre. — Pourquoi venez-vous donc si
« sou vent dans cet auditoire? — C'est que je prends plaisir
« à juger des coups. — Et comment en jugerez-vous sans
« savoir ce qu'on dit? — C'est que j'ai un autre moyen de
« juger qui a raison. — Et comment ? — C'est que quand
« je vois à la mine de quelqu'un qu'il se fâche et qu'il
« se met en colère, je juge que les raisons lui manquent
« et qu'il a tort. »
Il me semble que cet artisan raisonnait fort juste, et
je m'en tiens à son raisonnement dans plusieurs occa-
sions. En faisant de même, vous répondrez par mille
remerciemensa tous vos persécuteurs. Le temps viendra
que tout le monde pourra s'écrier sur votre compte :
Envy itself is dumb in wonder lost,
And factions strive whoshall applaud him most,.
Je vais dans peu de jours me tranquilliser à la cam-
pagne. Le recueil de vos ouvrages est l'ami le plus
fidèle, le plus gai et le plus utile qui m'accompagne.
Je vous souhaite de tout mon cœur : long life, goold
health , and uninterrupted peace.
i. L'envie même étonnée devient muette, et les différens partis se défient
à qui vous applaudira le plus hautement.
2. Une longue vie, une bonne santé, et une paix non interrompue.
DE GRIMM ET DIDEROT.
183
LETTRE DE LIMPÉRATRICE DE RUSSIE A d'aLEMBERT.
A Moscou , cei3 novembre 1762.
M. d'Alembert, je viens de lire la réponse que vous
avez écrite au sieur Odar, par laquelle vous refusez de
vous transplanter pour contribuer à l'éducation de mon
fils. Philosophe comme vous êtes, je comprends qu'il
ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle gran-
deurs et honneurs dans ce monde ; à vos yeux tout cela
est peu de chose , et aisément je me range de votre avis.
A envisager les choses sur ce pied, je regarderais comme
très-petite la conduite de la reine Christine qu'on a
tant vantée, et souvent blâmée à plus juste titre; mais
être né ou appelé pour contribuer au bonheur et même
à l'instruction d'un peuple entier, et y renoncer, me
semble, c'est refuser de faire le bien que vous avez à
cœur. Votre philosophie est fondée sur l'humanité :
permettez-moi de vous dire que de ne point se prêter
à la servir tandis qu'on le peut , c'est manquer son but.
Je vous sais trop honnête homme pour attribuer vos
refus à la vanité, je sais que la cause n'en est que l'a-
mour du repos pour cultiver les lettres et l'amitié ; mais
à quoi tient-il? Venez avec tous vos amis ; je vous pro-
mets et à eux aussi , tous les agrémens et aisances qui
peuvent dépendre de moi , et peut-être vous trouverez
plus de liberté et de repos que chez vous. Vous ne vous
prêtez point aux instances du roi de Prusse et à la
reconnaissance que vous lui avez; mais ce prince n'a
1. Ces deux lettres ne se trouvent ni dans les œuvres de d'Alembert , ni
dans celles de Diderot.
I 84 CORRESPONDANCE INÉDITE
pas de fils. J'avoue que l'éducation de ce fils me tient
si fort à cœur, et vous m'êtes si nécessaire, que peut-
être je vous presse trop. Pardonnez mon indiscrétion
en faveur de la cause, et soyez assuré que c'est l'estime
qui m'a rendue si intéressée.
Signé Catherine.
Dans toute cette lettre je n'ai employé que les sen-
timens que j'ai trouvés dans vos ouvrages; vous ne
voudriez pas vous contredire.
1 II paraît par cette lettre , qui fait tant d'honneur à
la philosophie et qui doit faire un grand plaisir à tous
ceux qui la cultivent, que M. d'Alembert a allégué
parmi les motifs de ses premiers refus , les obligations
qu'il avait au roi de Prusse, son premier bienfaiteur,
et que les bontés de ce monarque n'ayant pu le déter-
miner à se fixer à Berlin , il ne pouvait faire pour per-
sonne ce qu'il n'avait pas fait pour lui. Au reste, M. d'A-
lembert persiste dans son refus; mais il ne lui aura pas
été aisé de répondre à la lettre de l'impératrice. Cette
princesse a signalé les premiers momens de son avéne-
nement au trône de Russie par son goût pour les let-
tres et pour la philosophie. Voici la lettre qu'elle fit
écrire à M. Diderot , dès le 20 août de l'année dernière.
LETTRE DE M. DE SCHOUVALLOW A M. DIDEROT.
A Saint-Pétersbourg , ce 20 août 1762.
Monsieur, comme votre réputation est aussi étendue
1. Ces réflexions et celles qui suivent la lettre de M. de Schouvallow,
sont de Grimm.
DE GRIMM ET DIDEROT. l85
que la république des lettres , l'éloignement ne porte
aucun préjudice à l'admiration universelle que vous
méritez à si juste titre. L'impératrice, ma souveraine,
protectrice zélée des sciences et des arts , a pensé de-
puis long-temps aux moyens propres à encourager le
fameux ouvrage auquel vous avez tant de part ; c'est
par son ordre, Monsieur, que j'ai l'honneur de vous
écrire pour vous offrir tous les secours que vous jugerez
nécessaires pour en accélérer l'impression. En cas qu'elle
trouvât des obstacles ailleurs, elle pourrait se faire à
Riga ou dans quelque autre ville de cet empire. U En-
cyclopédie trouverait ici un asile assuré contre toutes
les démarches de l'envie. S'il faut de l'argent pour sub-
venir aux frais, parlez sans détour, Monsieur. J'attends
impatiemment votre réponse pour en faire rapport à
ma souveraine. 11 m'est flatteur d'avoir pu être l'organe
de ses sentimens , et je n'ambitionne rien tant que de
pouvoir vous prouver efficacement l'estime et la consi-
dération avec lesquelles j'ai l'honneur d'être, etc.
Signé J. Schouvallow.
La lettre de l'impératrice de Russie à M. d'Alembert
était accompagnée d'une offre de lui constituer en
France un revenu de 100,000 livres de rente, de lui
donner un hôtel à Pétersbourg, auquel on attacherait
toutes les immunités et tous les droits des ambassa-
deurs, sans compter une infinité d'autres agrémens. On
lui a même fait entendre que s'il craignait de déplaire
au roi de Prusse en donnant la préférence à la Russie ,
l'impératrice se faisait fort d'engager ce monarque à
solliciter M. d'Alembert de se rendre aux instances
H
I 86 CORRESPONDANCE INEDITE
de Sa Majesté Impériale. On ne saurait pousser plus
loin la passion des philosophes. Mais rien n'a pu déter-
miner M. d'Alembert à consacrer six ou huit ans de sa
vie à l'éducation du grand-duc.
LETTRE A SOPHIE, OU REPROCHES ADRESSES A UNE
JEUNE PHILOSOPHE.
A Paris, ce i5 août 1^63
D'où vous vient, Sophie, cette passion de la philosophie
inconnue aux personnes de votre sexe et de votre âge?
Comment au milieu d'une jeunesse avide de plaisirs ,
lorsque vos compagnes ne s'occupent que du soin de
plaire, pouvez-vous ou ignorer ou négliger vos avan-
tages, pour vous livrer à la méditation et à l'étude?
S'il est vrai, comme Tronchin le dit, que la nature en
vous formant , s'est plu de loger l'ame de l'aigle dans
une maison de gaze, songez du moins que le premier de
vos devoirs est de conserver ce singulier ouvrage.
Vous demandez le principe de tant de contradictions
que vous remarquez dans l'homme , et qui ont été de
tout temps l'étonnement et l'objet des recherches de la
philosophie ? Cet être si faible dans ses organes , si
hardi dans ses pensées, audacieux à la fois et craintif,
fier et timide, mesure en un clin d'œil l'espace et le temps,
et ne sait calmer l'émotion de son sang. Un instant est
accordé à son existence, et il en dispose pour s'ériger
en arbitre de l'aveugle et inflexible loi de la nécessité ,
déjà prête à l'entraîner. Par une méditation opiniâtre ,
il énerve une organisation délicate et frêle, et attaque
DE GRIMM ET DIDEROT. 187
sa vie jusque dans les sources , lorsque tout le presse
d'en jouir. L'illusion est le principe de ses plus douces
jouissances, l'erreur et le mensonge l'environnent de
toutes parts , et il travaille sans relâche à les dissiper.
La vérité ne lui montre que doutes et incertitude , et
il brûle de la connaître ; et la vanité de l'avoir osé en-
visager semble le consoler du résultat de ses recherches ,
de la fatale connaissance de son néant.
Sophie, l'imagination est la source de tant de gran-
deur et de tant de misère. Cette qualité si sublime et
si funeste que l'homme a reçue en partage, dérange à
tout instant l'accord et l'harmonie de son organisation.
Plus elle est vive et forte, plus des organes délicats,
souples, faciles à ébranler, nous livrent au pouvoir
des objets extérieurs, et nous rendent le jouet de toutes
les impressions étrangères. C'est elle , Sophie , qui nous
a rendus menteurs et poètes, qui nous a appris à exa-
gérer toutes les idées , et à changer toutes les formes.
Elle a créé cette foule d'êtres invisibles et chimériques
avec lesquels elle nous a établi des relations; aux maux
physiques et nécessaires elle a donné des causes sur-
naturelles et fabuleuses; et lorsque le devoir de l'homme
se réduit à être heureux, juste et bienfaisant, elle lui
a formé un code bizarre de devoirs imaginaires et fac-
tices qui ont perverti le but de son existence, dégradé
sa nature , et en ont fait par toute la terre un être reli-
gieux , cruel et absurde.
Les égaremens de l'homme ont donc le même prin-
cipe qui a immortalisé son génie par tant de chefs-
d'œuvre. Un être doué d'imagination a dû partout sub-
stituer la chimère à la réalité, à la simplicité des faits
1 88 CORRESPONDANCE INEDITE
la fable et le mensonge des systèmes. La délicatesse des
organes, sans laquelle l'imagination n'a ni jeu ni force,
nous a rendus faibles, inconséquens , craintifs et in-
quiets, et au lieu de chercher à pénétrer les causes vé-
ritables et physiques de tant de diverses impressions si
secrètes et si involontaires, notre goût pour la fiction
leur a substitué en tout lieu des causes morales et ima-
ginaires. Considérez, Sophie, ces immenses édifices que
l'erreur a de tout temps élevés à coté de l'immuable vé-
rité , et vous trouverez peut-être que le génie de l'homme
dans ses égaremens n'est pas moins fécond, moins varié
que la nature dans ses ouvrages, et qu'il lui a fallu plus
d'effort pour imaginer tant d'absurdités et tant de chi-
mères , qu'il ne lui en aurait fallu pour expliquer et pour
connaître la loi uniforme et éternelle de l'univers.
Vous qui aimez à remonter à l'origine des choses ,
et vous servir d'une imagination brillante et vive pour
deviner les différentes formes et modifications par les-
quelles le genre humain doit avoir passé jusqu'au mo-
ment où nous commençons à connaître son histoire ,
voyez chez tous les peuples les antiques vestiges d'une
religion tantôt simple et grossière, et semblable à la
naïveté rustique des mœurs primitives , tantôt raffinée
et inintelligible, et par-là même d'autant mieux révérée 7
mais toujours fondée sur le mensonge et sur l'invincible
penchant de l'homme à chercher des causes surnatu-
relles à des effets physiques. C'est ainsi que les fables de
l'existence des êtres invisibles, de l'immatérialité et de
l'immortalité des âmes, conçues par les peuples les plus
spirituels et ornées d'une mythologie féconde en poésie
et en images, se communiquèrent aux nations les plus
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 89
grossières : car les peuples qui n'ont pas assez d'ima-
gination pour inventer, en ont toujours assez pour se
plaire aux mensonges qu'on leur présente; et si la simple
et droite raison peut plaire à quelques sages, les opi-
nions absurdes et extravagantes doivent exercer un em-
pire général et absolu sur des êtres qui ne connaissent
de besoin plus pressant, de plaisir plus exquis que
celui d'être ému par des causes inconnues et secrètes ,
d'être agité par des images.
C'est une grande et belle vue philosophique que celle
qui attribue aux révolutions physiques de notre globe
les premières idées religieuses des peuples anciens. Les
premiers regards que nous jetons sur l'histoire de la
nature, nous démontrent et l'antiquité de la terre et
les bouleversemens qu'elle doit avoir éprouvés. L'homme,
en proie à de grandes calamités physiques , en a dû
chercher la cause dans quelque puissance inconnue; il
a dû se créer des dieux, et se faire l'objet de leur amour
ou de leur haine. Les animaux échappés au danger en
perdent bientôt le souvenir, qui ne se retrace dans leur
mémoire que lorsqu'un nouveau danger les environne
et les presse ; mais l'imagination de l'homme , frappée
par les périls qui menacent son existence , effrayée par
les grands phénomènes de la nature , a dû bientôt créer
le système des châtimens et des récompenses , et la fable
d'un dieu vengeur qui s'irrite des fautes de la faiblesse
humaine. Aussi, malgré les attributs de bonté, de jus-
tice, de bienfaisance, dont nous nous plaisons d'embellir
l'idée de la Divinité, vous trouverez, Sophie, que dans
le fait et dans sa conduite, le Dieu des nations est un
être capricieux , cruel, bizarre , vindicatif et féroce:
IO/) CORRESPONDANCE INÉDITE
chez tous les peuples il cherche à entraîner dans le
crime, afin d'à voir le plaisir barbare de punir et d'exer-
cer ses vengeances. Tel est le dieu des Juifs que les
chrétiens, malgré toutes leurs subtilités métaphysiques,
n'ont jamais pu rendre véritablement juste et bienfai-
sant envers le genre humain ; tel est chez presque toutes
les nations l'aveugle et implacable Destin qui décide ,
par une fatalité inévitable, du bonheur et de la vertu
des mortels. On a eu raison de dire que sans la crainte
d'une puissance vengeresse et malfaisante, jamais l'idée
de Dieu ne serait entrée dans la tête des hommes.
Je trouvai l'autre jour par hasard les Épàrcs morales
et philosophiques d'un poète anglais dont j'ignore le
nom. J'ouvris sans dessein ce recueil qui ne fait que de
paraître ; j'y trouvai une vignette qui me parut su-
blime. On voit un sculpteur en bois occupé à achever
la figure d'une grue placée sur son établi. Pendant qu'il
s'applique à lui dégager les pieds, qui n'ont pas tout-à-
fait pris leur forme , sa femme est déjà prosternée de-
vant la grue, et apprend à son enfant à l'adorer. C'est
le mot de Lucrèce mis en tableau :
Quod finxère timent.
Sophie, tel est le génie de l'homme : il n'a pas sitôt
inventé des fantômes , qu'il s'en fait peur à lui-même.
Je donne à votre messager les Recherches sur l'ori-
gine du despotisme oriental que vous me demandez.
Vous y trouverez quelques-unes de ces idées développées.
C'est l'ouvrage d'un philosophe hardi et un peu sau-
vage. Il ne cherche point à vous accoutumer peu à
peu à la vérité, mais il vous arrache le bandeau de l'er-
DE GfiIMM ET DIDEROT. igi
reur sans ménagement. Si vous pardonnez cette har-
diesse , vous désirerez du moins à votre guide ce charme
qui séduit et subjugue l'esprit , qui embellit la vérité la
plus sévère. Une diction pure et facile, un coloris
aimable et doux rendent la philosophie touchante, et
nous inspirent de la confiance et de la passion pour ses
organes. Les Grecs nous ont appris à aimer la grâce
unie à la force; que ceux qui veulent nous éclairer et
nous instruire, imitent la manière de nos maîtres.
Vous qui méprisez les systèmes et les assertions té-
méraires dans tous les genres , vous reprocherez peut-
être au philosophe que vous allez lire , d'établir ses
opinions avec trop d'empire et de vous donner pour
démontré ce qui n'est que vraisemblable. Vous aimez,
Sophie , 'que celui à qui vous voulez devoir votre in-
struction n'accorde à ses idées un plus grand degré
d'évidence que vous ne leur pouvez en accorder vous-
même ; vous voulez qu'il vous associe à ses travaux et
à ses recherches, qu'il ne dise pas tout, si bien qu'il
ne vous reste rien à penser , rien à deviner. Il faut au
peuple des vérités communes et claires; être bienfaisant
et juste, ne peut avoir qu'un sens dans toutes les lan-
gues, et la morale ne doit pas être une science de l'é-
cole; mais le philosophe qui traite de l'origine des
choses, qui remonte aux causes premières , qui cherche
à pénétrer le génie de la nature et de l'homme, ne doit
écrire que pour les esprits accoutumés à la méditation.
Plus les questions qu'il examine sont enveloppées de
doutes et de ténèbres, moins il doit se livrer à l'engoue-
ment de ses idées : moins il leur attachera d'importance,
plus vous serez disposée à leur en trouver. Une vue
1Q2 CORRESPONDANCE INÉDITE
grande et sublime, une idée profonde et lumineuse,
négligemment jetées , vous frapperont bien plus sûre-
ment qu'une vérité laborieusement démontrée par un
écrivain dogmatique.
Bannissons, Sophie, bannissons à jamais de nos re-
cherches cette triste et stérile méthode dont le moindre
tert est d'avoir enseigné aux esprits ordinaires d'usur-
per le langage et les droits des hommes de génie. La
marche de la vérité, semblable à celle de l'éclair qui
part du firmament, est rapide et partout lumineuse.
Vous n'avez qu'un instant pour l'apercevoir , mais cet
instant suffît aux esprits tels que le vôtre : les autres
ressemblent à ces enfans qu'un charlatan amuse en
contrefaisant les météores de l'air; ils en sont plus con-
tens à proportion qu'ils en reviennent les yeux éblouis.
Laissons faire les charlatans, mais ne perdons pas
notre temps avec eux.
Le philosophe vous salue et vous regrette. Il m'a
affligé ces jours passés, car il savait le jour du mois et
de la semaine; mais il prétend que c'est votre absence
qui en est cause. Sophie, s'il apprend jamais à dater ses
lettres, c'en est fait de son bonheur et de son génie. Re-
venez, et qu'il ne vous doive point cette funeste science.
Nous comptons les momens en attendant celui qui doit
vous ramener dans le sein de l'amitié et de la philoso-
phie. Nous marchons les soirs sur cette terrasse près les
rives tranquilles de la Seine, mais nos entretiens sont
moins animés, et les cris d'une joie indiscrète ne trou-
blent plus le silence de la nuit. Au reste, nous disputons
toujours sur le pouvoir de la vérité. Il voit toujours la
vérité et la vertu comme deux grandes statues élevées
DE GR1MM ET DIDEROT. JO,3
sur la surface de la terre et immobiles au milieu des
ravages et des ruines de tout ce qui les environne. Moi,
je les vois aussi ces grandes statues , mais leur piédestal
me paraît semé d'erreurs et de préjugés, et je vois
se mouvoir autour une troupe de niais dont les yeux
ne peuvent s'élever au-dessus du piédestal ; ou , s'il se
trouve parmi eux quelques êtres privilégiés qui, avec
les yeux pénétrans de l'aigle, percent les nuages dont
ces grandes figures sont couvertes , ils sont bientôt l'ob-
jet de la haine et de la persécution de cette petite po-
pulace hargneuse, remplie de présomption et de sottise.
Qu'importe que ces deux statues soient éternelles et
immobiles, s'il n'existe personne pour les contempler,
ou si le sort de celui qui les aperçoit ne diffère point
du sort de l'aveugle qui marche dans les ténèbres ? Le
philosophe m'assure qu'il vient un moment où le nuage
s'entr'ouvre , et qu'alors les hommes prosternés recon-
naissent la vérité et rendent hommage à la vertu. Ce
moment , Sophie, ressemblera au moment où le fils de
Dieu descendra dans la nuée. Nous vous supplions que
celui de votre retour soit moins éloigné.
NOTICE SUR M. BOULLANGER, AUTEUR DU DESPOTISME
ORIENTAL.
Les Recherches sur V origine du despotisme oriental,
dont il est question dans l'article précédent, ont été
imprimées à Genève, il y a environ un an; mais peu
d'exemplaires ont pénétré en France; c'est un ouvrage
posthume de M. Boullanger , inspecteur des ponts-et-
i3
iq4 correspondance inédite
chaussées. Son métier l'ayant mis à portée d'examiner
souvent les différentes couches de la terre , il se livra
à l'étude de l'histoire de la nature ; et comme les pre-
miers pas qu'il fit dans cette science lui démontraient
la nécessité de remonter à la plus haute antiquité , il
se livra avec plus d'ardeur encore à l'étude des langues
anciennes , et surtout de la langue hébraïque ; il y fit en
peu de temps de grands progrès, comme ses Recherches
sur le despotisme le prouvent. 11 est mort , il y a quatre
ans, dans la force de l'âge, n'ayant pas, je crois, plus
de trente-six ans. C'est, comme on a remarqué, un
philosophe un peu sauvage; mais il étonne quelquefois
par la hardiesse de ses vues , qu'il a le défaut de répéter
trop souvent. Son livre plus court de la grande moitié
et ses idées proposées d'un ton moins dogmatique , fe-
raient beaucoup plus d'effet. On lit à la tête de ces
Recherches une lettre adressée à M. Helvétius , dans le
temps de la grande rumeur excitée par le livre de
F Esprit Ce morceau est mieux écrit que l'ouvrage même
de M. Boullanger. Cet auteur a encore laissé quelques
autres manuscrits qui se trouvent dans le cabinet de
quelques curieux ; mais la mort l'a empêché de donner
un peu de perfection à aucun de ses ouvrages.
Il existe un livre intitulé : le Christianisme dévoilé ,
ou Examen des principes et des effets de la religion
chrétienne, par feu M. Boullanger, volume in-8°. On
voit d'abord qu'on lui a donné ce titre pour en faire le
pendant de V Antiquité dévoilée; mais il ne faut pas
beaucoup se connaître en manière pour sentir que ces
deux ouvrages ne sont pas sortis de la même plume.
DE GR1MM ET DIDEROT. 1Q.5
On peut assurer avec la même certitude que celui dont
nous parlons ne vient point de la fabrique de Ferney ,
parce que j'aimerais mieux croire que le patriarche eût
pris la lune avec ses dents: cela serait moins impossible
que de quitter sa manière et son allure si complètement
qu'il n'en restât aucune trace quelconque. Par la même
raison, je ne crois ce livre d'aucun de nos philosophes
connus, parce que je n'y trouve la manière d'aucun de
ceux qui ont écrit. D'où vient-il donc? Ma foi, je serais
fâché de le savoir , et je crois que l'auteur aura sage-
ment fait de ne mettre personne dans son secret. C'est
le livre le plus hardi et le plus terrible qui ait jamais
paru dans aucun lieu du monde. La préface consiste
dans une Lettre où l'auteur examine si la religion est
réellement nécessaire ou seulement utile au maintien
ou à la police des empires , et s'il convient de la res-
pecter sous ce point de vue. Comme il établit la néga-
tive, il entreprend en conséquence de prouver, par son
ouvrage , l'absurdité et l'incohérence du dogme chré-
tien et de la mythologie qui en résulte, et l'influence de
cette absurdité sur les têtes et sur les âmes. Dans la
seconde partie , il examine la morale chrétienne , et il
prétend prouver que dans ses principes généraux elle
n'a aucun avantage sur toutes les morales du monde ,
parce que la justice et la bonté sont recommandées
dans tous les catéchismes de l'univers , et que chez au-
cun peuple, quelque barbare qu'il fût, on n'a jamais
enseigné qu'il fallût être injuste et méchant. Quant à
ce que la morale chrétienne a de particulier, l'auteur
prétend démontrer qu'elle ne peut convenir qu a des
enthousiastes peu propres aux devoirs de la société, pour
196 CORRESPONDANCE INEDITE
lesquels les hommes sont dans ce monde. Il entreprend
de prouver, dans la troisième partie, que la religion chré-
tienne a eu les effets politiques les plus sinistres et les
plus funestes , et que le genre humain lui doit tous les
malheurs dont il a été accablé depuis quinze à dix-
huit siècles , sans qu'on en puisse encore prévoir la fin.
Ce livre est écrit avec plus de véhémence que de véri-
table éloquence ; il entraîne. Son style est châtié et
correct , quoiqu'un peu dur et sec ; son ton est grave
et soutenu. On n'y apprend rien de nouveau, et cepen-
dant il attache et intéresse. Malgré son incroyable té-
mérité, on ne peut refuser à l'auteur la qualité d'homme
de bien fortement épris du bonheur de sa race et de la
prospérité des sociétés ; mais je pense que ses bonnes
intentions seraient une sauve-garde bien faible contre
les mandemens et les réquisitoires.
SUR L'ÉGLISE DE SAINTE-GENEVIEVE ET SDR l' ARCHITEC-
TURE ANCIENNE ET MODERNE1.
A Paris', ce 1 5 octobre 1764.
L'attention du public sur l'édifice de Sainte-Gene-
viève a donné occasion à M. Le Roy, historiographe de
l'Académie royale d'Architecture, et membre de l'Insti-
tut de Bologne, de publier, en quatre-vingt-dix pages
in-8°, une Histoire de la disposition et des formes diffé-
rentes que les chrétiens ont données à leurs temples
1 . La Correspondance , première édition, ne contient que deux pages de
ces deux lettres, qui contiennent des réflexions très-instructives et très-
piquantes. Nous ne rétablissons ici que les fragmens supprimés.
DE GRIMM ET DIDEROT. I97
depuis le règne de Constantin-le-Grand jusqu'à nous.
Nous devons déjà à cet académicien le livre magnifique
des Ruines de l'ancienne Grèce, où ces ruines ont été des-
sinées, gravées etexpliquées , à l'imitation du superbe re-
cueil que les Anglais ont publié des Ruines de Palmyre.
C'est le fruit des voyages que M. Le Roy a faits dans ces
régions consacrées par tant de monumens précieux.
Le but de M. Le Roy, dans l'ouvrage qu'il vient de
donner sur les temples chrétiens , est de montrer la
suite des idées qui se sont succédé dans la construc-
tion des églises depuis que la religion chrétienne est
devenue le culte dominant des peuples de l'Europe.
C'est proprement l'histoire des pensées de tous les grands
architectes qui ont entrepris de tels édifices, et la
marque caractéristique et différentielle qui distingue ces
monumens l'un de l'autre. On y voit comment les idées
des premiers artistes ont été successivement employées,
complétées, perfectionnées, corrigées par les artistes
suivans.
M. Le Roy commence par examiner la forme des
basiliques anciennes, ou palais royaux, qui ont d'abord
servi de temples aux chrétiens , et dont ils ont même
transportée nom aux lieux de leurs exercices religieux.
La première basilique chrétienne, selon lui, ne diffère
d'une basilique ou d'une cour de justice, que par la
forme de la croix, que les chrétiens ont dès-lors donnée
à des temples qui devaient sans cesse retentir du mi-
racle de la croix. M. Le Roy montre comment cette
première basilique a servi de modèle à Sainte-Sophie
de Constantinople, où les musulmans adorent aujour-
d'hui le dieu de Mahomet. De là il passe à l'histoire
K)8 correspondance inédite
de l'église de Saint-Marc de Venise, à celle de Sainte-
Marie-des-Fleurs de Florence , ensuite à une petite
église des Augustins, près de la place Navone à Rome.
Il prétend que sans ces trois édifices l'église de Saint-
Pierre de Rome n'aurait jamais existé. Après avoir
examiné ce superbe et magnifique monument, il passe
à l'église de Saint-Paul de Londres, de là à la chapelle
des Invalides à Paris , et à la chapelle du roi à Versailles,
et enfin aux églises de Sainte-Geneviève et de la Ma-
deleine que l'on construit actuellement.Cette dernière est
de l'invention de M. Contant, dont on ne connaît en-
core point de chef-d'œuvre, quoiqu'il ait couvert Paris
de ses bâtimens. Dans cette liste de temples, vous voyez
qu'il n'est point question des églises gothiques dont
toute l'Europe s'est cependant trouvée remplie: M. Le
Roy n'en parle qu'en passant et très-légèrement.
En général, ce qui manque à son ouvrage c'est la
netteté des vues et la lumière. Il n'y a que deux ma-
nières d'écrire sur les arts : l'une, de détailler avec pré-
cision et clarté les ouvrages existans, les comparer, les
apprécier, etc. ; l'autre, d'ajouter à ces détails des vues
lumineuses et profondes , si vous en êtes capable. Le
projet de montrer la succession des pensées des grands
artistes dans la construction des temples chrétiens était
beau; mais l'exécution ne satisfait que faiblement.
On ferait un ouvrage savant et curieux sur l'état et
les progrès de l'architecture depuis la renaissance du
goût et des arts en Europe ; mais un seul grand archi-
tecte vaudrait encore mieux que cinquante savans qui
écriraient avec succès sur l'architecture. Il en est de
cet art comme de la poésie; un seul grand modèle vaut
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 99
mieux que vingt traités, tout comme X Iliade est préfé-
rable à toutes les poétiques faites et à faire.
Nous avons eu raison sans doute de quitter notre
goût gothique pour cette belle architecture grecque
que les grands hommes d'Italie ont rétablie en Europe
depuis environ trois cents ans; mais imiter les anciens,
ce n'est pas copier leurs ouvrages, c'est créer à leur
exemple avec ce génie qui sait trouver à chaque chose
ses propriétés et ces convenances. Un poète qui copie-
rait les sublimes tragédies du théâtre d'Athènes n'ob-
tiendrait pas pour cela une place à coté de Sophocle et
d'Euripide. Imiter ces grands hommes consiste à in-
venter des situations, des scènes, des discours assez pa-
thétiques, assez vrais, assez sublimes, assez forts pour
pouvoir soutenir la comparaison de leurs pièces ; mais
les théâtres modernes n'ayant plus le même but que les
théâtres anciens, et ne servant qu'à l'amusement de
l'élite d'une nation, tandis qu'ils étaient consacrés an-
ciennement à l'instruction publique du peuple, il est
évident que l'ordonnance de nos spectacles ne devrait
avoir rien de commun avec celle des spectacles d'Athènes
et de Rome.
Il en est de même de l'architecture, où il me semble
que nous avons encore plus servilement copié les an-
ciens que dans les autres arts. Pour construire des
églises chrétiennes, nous avons porté nos études sur les
temples anciens ; mais quelle ressemblance y a-t-il entre
un temple de Jupiter ou de Diane et un temple de Jésus-
Christ? Aucune. Je trouve dans les anciens un lieu
propre à une boucherie , parce qu'ils étaient destinés
aux sacrifices. Nous ne faisons dans nos temples rien de
200 CORRESPONDANCE INÉDITE
ce que les anciens faisaient dans les leurs, et nous les
avons choisis pour modèles. Quelle absurdité ! En géné-
ral , l'architecture me paraîtra au berceau aussi long-
temps qu'il ne suffira pas de la simple inspection de
l'extérieur d'un édifice pour faire juger l'homme le plus
ignorant de l'usage auquel il est destiné. Il faut qu'un
arsenal ait l'air arsenal, avant d'être rempli d'instrumens
et d'attirails de guerre; il faut que dans une église ca-
tholique tout serve à la pompe du sacrifice de la messe,
il faut que dans une église protestante tout indique que
la prédication et l'instruction du peuple sont le prin-
cipal exercice de ce lieu; il faut qu'au premier coup-
d'œil, je puisse discerner une place royale d'une place
marchande , et celle-ci d'une place militaire , un hôtel-
de-ville d'une salle de spectacle, etc. Tout est encore à
inventer; et l'esprit, la convenance, l'usage, ont été
trop négligés dans nos ouvrages d'architecture.
M. Le Roy parle en plusieurs endroits du péristyle
du Louvre comme d'un superbe monument, et il a raison
sans doute. C'est d'ailleurs la mode depuis quinze ans ,
de l'élever au-dessus de tous les monumens qui existent
en Europe, et je ne conseillerais à personne de hasarder
la plus légère critique sur ce chef-d'œuvre de Perrault.
Remarquons toutefois qu'il se pourrait que ce monu-
ment superbe ne fût beau qu'autant que le Louvre ne
serait point achevé , et que plus il ressemblera à une
ruine, plus il trouvera d'admirateurs, parce que rien
n'empêche alors mon imagination de supposer toutes
les convenances qui lui manquent Mais si jamais le
Louvre s'achève, je serai obligé de faire taire mon ima-
gination, de n'en croire que mes yeux, et de n'écouter
DE GR1MM ET DIDEROT. 201
que la raison. Je demanderai alors comment cette su-
perbe colonnade se trouve au premier étage, au-dessus
de la principale porte d'entrée, sans être soutenue par
aucun ordre d'architecture ? Car être élevé sur un mur
percé de portes ou de croisées et de fenêtres dans toute
sa longueur, ce n'est pas là une chose bien satisfaisante
pour l'œil; ce mur a l'air très-bourgeois,, et ne donne
aucune idée d'un palais royal. Je demanderai ensuite
par où l'on arrive à cette galerie formée par une colon-
nade si superbe? Car je ne vois aucune escalier qui y
conduise , puisque ces escaliers sont dans l'intérieur de
l'édifice, et que les hommes que je verrai mouvoir dans
cette galerie auront l'air d'y être entrés par quelque
trappe ou quelque porte dérobée. Si je voyais de ma-
gnifiques escaliers s'élever depuis la place jusqu'à cette
galerie, je dirais que je reconnais là l'abord du palais
d'un grand roi. Mais, me dira-t-on, cette galerie n'est
point destinée à servir d'entrée au palais; elle servira
dans les jours de solennité au monarque pour s'y mon-
trer à son peuple au milieu de toute sa cour. Soit; mais
outre que le roi et son cortège seront soupçonnés
d'avoir passé par une trappe pour entrer dans cette ga-
lerie , puisqu'on n'aperçoit point d'abord qui réponde à
la magnificence et à la grandeur de la colonnade, ne
voyez-vous pas que le monarque et sa cour auront dans
cette immense galerie l'air du roi et de la cour de Lili-
put transplantés dans le palais royal des Brobdingnacs.
A quoi se réduit donc le mérite de Perrault ? A avoir
dessiné avec beaucoup de goût et de connaissance
l'ordre le plus riche de l'architecture grecque, suivant
les plus belles proportions connues, à l'avoir embelli
202 CORRESPONDANCE INEDITE
de tout ce que l'ordre corinthien peut supporter d'or-
nemens dans ses colonnades, dans ses niches, dans ses
plafonds, etc. , et à avoir placé à la principale façade du
palai sdu Louvre un superbe monument d'architec-
ture, sans but et sans jugement. Non erat his locus.
Cette imitation servile des ordres anciens est encore
plus choquante dans les palais particuliers. La distri-
bution intérieure de nos édifices ne ressemble en rien à
celle des Grecs et des Romains, et nous voulons conser-
ver l'extérieur de leur architecture! En France surtout,
où le goût et la recherche dans les ameublemens, dans
les distributions d'appartemens, et la science des formes
agréables et commodes, sont poussés au plus haut degré
de perfection, l'ordre extérieur est sacrifié à tout in-
stant, et exposé à mille outrages pour donner à l'inté-
rieur tous les agrémens dont il peut être susceptible.
Un architecte français vous coupera sans miséricorde
une corniche, un pilastre par le beau milieu; il parta-
gera une croisée en deux étages pour faire des entre-
sols, si cela lui convient , ou bien il la fera passer tout
à travers une corniche. Il est vrai qu'il aura arrangé dans
l'intérieur un appartement à tourner la tête. Il y aura
des dégagemens, des escaliers dérobés, des aisances, des
recherches et des agrémens à l'infini; ce goût est même
poussé si loin , que le plus simple particulier se trouve
logé à Paris, avec plus de commodité que les plus
grands personnages ailleurs. Mais ne vaudrait-il pas
mieux s'en tenir, quant à l'extérieur, à une simple ar-
chitecture bourgeoise, et renoncer à tout ornement, que
de les défigurer avec si peu de scrupule?
Celui-là serait un grand architecte qui saurait corn-
DE GRIMM ET DIDEROT. 2o3
biner la beauté extérieure des palais d'Italie avec les
agrémens de l'intérieur des maisons de Paris. Celui-là
serait un homme d'un grand génie qui , dans la con-
struction d'une église , saurait joindre la légèreté et la
hardiesse gothiques à la beauté et à la majestée de l'ar-
chitecture grecque.
A Paris, ce le' novembre 1764.
Après avoir entendu parler M. Le Roy de colonnes,
de corniches, d'architraves, de pendentifs , employés à
tort et à travers dans la construction des temples chré-
tiens, par les architectes modernes, je vais essayer à
mon tour de tracer l'esquisse d'une histoire des temples
chrétiens.
Nous connaissons six ordres d'architecture : l'égyp-
tien , le grec , le romain , le gothique , l'arabesque , le
moderne. Le premier de ces ordres fut imité , embelli ,
perfectionné par le second, qui devint à son tour le mo-
dèle du troisième. L'idée primitive de ces trois ordres*
celle qui sert de base à leurs proportions, était la ca-
bane , c'est-à-dire une charpente faite de bonnes pou-
tres , bien équarries et surmontées d'un toit angulaire.
Les Goths choisirent pour leur modèle d'architecture
leur habitation ordinaire, les forêts dont les arbres
s'entrelacent et se terminent en berceaux. Les Arabes
eurent pour première idée des cintres immédiatement
posés sur des piliers. Les modernes , n'ayant d'autre
projet que d'imiter servilement les anciens, ont tout
gâté , tout perdu. Nous avons fait presque toujours, mais
surtout en architecture, comme les enfansqui, voyant.
204 CORRESPONDANCE INÉDITE
faire des évolutions sur une place d'armes, se mettent
a contrefaire l'exercice : ce qui fait admirer une troupe
guerrière devient risible dans ses singes. A la renais-
sance des arts notre goût s'est formé , nous nous sommes
aperçus de la perfection et de la beauté de l'architec-
ture grecque , et nous avons dit : Les Grecs faisaient
des colonnes , faisons donc des colonnes. Il fallait voir,
avant tout , que les Grecs ne faisaient rien en architec-
ture qui ne fût profondément raisonné, et il fallait dire:
Tâchons de raisonner nos ouvrages aussi profondément
qu'eux.
J'ai déjà remarqué combien cette maxime, essentielle
à tout peuple qui veut exceller dans les arts, a été né-
gligée par Perrault , dans ce péristyle tant vanté du
Louvre. En lisant l'ouvrage de M. Le Roy, vous verrez
comment cette colonnade du Louvre a été spirituel-
lement transportée dans l'intérieur de la chapelle du
château de Versailles. Ce double emploi dans deux édi-
fices si différens, suffit pour faire la critique des ar-
chitectes ; mais lorsque vous examinerez un peu mieux
cette chapelle de Versailles, aussi fort vantée, vous trou-
verez que Mansart , avec tous ses efforts , n'a su lui ôter
en bas l'air gothique , et que ces voûtes gothiques de
la nef ont été surmontées, on ne sait pourquoi , d'un
superbe ordre corinthien qui s'élève à la hauteur de la
tribune du roi :
... Ut turpiter atrum
Desinat in piscem mulier formosa superne....
0 imitatores, servum pecus!
Mais pour faire sentir toute notre absurdité dans la
DE GRIMM ET DIDEROT. 205
construction des temples, il faut reprendre les choses
d'un peu plus haut.
Le but des peuples anciens qui les premiers ont
élevé des temples, était de loger leurs dieux. Nous nous
sommes mis à couvert avec nos femmes et nos enfans ,
laisserons-nous nos dieux sans habitation ? Leur puis-
sance doit rendre leurs demeures respectables et sa-
crées; nos dieux valent infiniment mieux que nous, il
faut que leurs maisons soient plus grandes et plus ma-
gnifiques que les nôtres. Voilà le raisonnement de ces
peuples simples et grossiers , voilà l'origine et le but
de l'architecture des temples née en Egypte, portée par
les Grecs au plus haut degré de perfection , imitée en-
suite par les Romains. Un temple était le logement d'un
dieu , comme la cabane l'était d'un chef de famille et
des siens. La statue du dieu était placée au milieu de
sa demeure ; mais remarquez que les sacrifices , les cé-
rémonies religieuses, se célébraient au dehors. La foule
du peuple n'entrait donc jamais dans les temples pen-
dant les solennités; ce privilège était réservé aux prêtres
comme attachés au service du maître de la maison , ou
à quelques âmes dévotes qui avaient la statue du dieu
à orner , un vœu à remplir , une offrande à faire , un
oracle à consulter ; mais le peuple n'y avait que faire.
Tout ce qui se passait dans l'intérieur était particulier
et mystérieux. Voilà pourquoi les temples étaient obs-
curs et peu spacieux , n'avaient qu'une seule porte ,
point de fenêtres, peu de jour ; ils avaient été imités
d'après le premier refuge de l'homme , ils en avaient
conservé l'image. Il a fallu une infinité de siècles au
genre humain pour lui persuader qu'un homme ait be-
106 CORRESPONDANCE INÉDITE
soin de plus d'un réduit; ce n'est même que depuis
environ trois cents ans qu'on sait ce que c'est qu'un ap-
partement : les recherches et les commodités de toute
espèce n'ont été connues que de nos derniers temps.
Si les Egyptiens avaient eu une idée d'appartement dans
leurs palais , je suis convaincu que leurs temples au-
raient été partagés en plusieurs compartimens, dont la
distribution aurait répondu à celle de l'intérieur du
palais du roi, car ce peuple superstitieux n'aurait pas
voulu que ses dieux fussent plus mal logés que ses sou-
verains.
Quelle est donc la raison qui ait pu engager nos
architectes à prendre les temples anciens pour modèles
dans la construction de nos églises ? Avons-nous des
dieux à loger ? Notre culte a-t-il les mêmes cérémo-
nies que celui des Grecs et des Romains, ou plutôt nos
églises ne sont-elles pas destinées à des usages tout-à-
fait différens ? Un critique sévère qui serait persuadé
que le jugement est le premier attribut du génie, tien-
drait peut-être à l'architecte de Sainte-Geneviève le
discours suivant : « Je croirai sans peine, M. Soufflot ,
« que la plupart de vos censeurs n'ont guère réfléchi
« aux objections qu'ils vous ont faites. Ceux qui ont
« trouvé votre principale porte trop étroite, ignoraient
« vraisemblablement à quel point ils avaient raison.
« Pour leur répondre, vous avez fait graver le portail
« des temples anciens les plus fameux par leur belle
« architecture, et ils se sont peut-être crus battus; mais
« il se pourrait que ces temples fussent très-beaux , et
« que le vôtre n'en fût pas moins absurde. Il n'y a point
(s d'exemple dans l'histoire, que les Athéniens se soient
DE GRIMM ET DIDEROT. 207
« plaints des portes trop étroites de leurs temples, et je
« ne voudrais pas garantir qu'on ne s'étouffât à l'entrée
« de votre église , le jour qu'on y dira la première messe.
« Savez-vous la raison de cette différence? C'est que
a dans aucune solennité le peuple n'avait à faire dans
« le temple de Minerve, et que dans toute solennité il
« faudra qu'il entre dans l'église de Sainte-Geneviève.
« Toutes les cérémonies religieuses se passaient à Athènes
« sous le péristyle et sur la place du temple ; toutes les
« cérémonies chrétiennes se font dans l'intérieur de l'é.
« glise, et le peuple est obligé d'y être. Vous dites qu'il
« vous était impossible de faire votre porte plus large
« que l'entre-colonne du péristyle, et rien n'est plus cer-
« tain ; mais montrez-moi donc la nécessité de ce péri-
« style; ou bien, voulez-vous qu'une colonnade inutile
« serve d'excuse à une porte incommode? M. Soufïlot,
« je vous loue d'avoir étudié l'architecture grecque et
« romaine , c'est l'école du génie ; mais il ne fallait pas
« vous laisser entraîner par l'exemple des architectes
« modernes, qui ont partout montré plus de science que
« de jugement. Lorsque vous fûtes chargé de la con-
« struction de Sainte-Geneviève, au lieu d'avoir recours
« à vos études et à vos porte-feuilles, il fallait vous de-
« mander ce que c'est qu'un temple chrétien ; et si votre
« génie vous eût fait rencontrer et remplir la véritable
« définition d'un tel édifice , votre église de Sainte-Ge-
« neviève, au lieu d'être la copie d'un temple de Junon
« ou de Diane, serait devenue elle-même un grand et
« illustre modèle. Ce modèle est encore à trouver;
« et les modernes , avec leurs colonnades et leurs ri-
te chesses d'architecture presque toujours prodiguées à
308 CORRESPONDANCE INEDITE
« contre-sens, n'ont réussi qu'à nous faire regretter
« la beauté agreste mais raisonnée des églises go-
« thiques. »
SUR LE TESTAMENT DU CARDINAL DE RICHELIEU.
A Paris, ce i5 novembre 1764.
Une nouvelle édition qu'on vient de faire du Testa-
ment politique du cardinal de Richelieu a renouvelé
la dispute sur l'authenticité de cet ouvrage. Il y a quinze
ans que M. de Voltaire, dans son écrit des Mensonges
imprimés, prétendit prouver que ce livre ne pouvait
être l'ouvrage du cardinal. M. de Foncemagne, de l'Aca-
démie Française, sous-gouverneur de M. le duc de Char-
tres, écrivit alors en faveur du Testament, dont chaque
ligne lui paraissait déceler son illustre auteur. La dis-
sertation de M. de Foncemagne, en forme de lettre, vient
d'être considérablement augmentée, et réimprimée à la
suite de la nouvelle édition du Testament politique ;
mais M. de Voltaire ne s'est pas tenu pour battu. Il nous
a envoyé desDoutes nouveaux sur le Testament attribué
au cardinal de Richelieu , qu'on a imprimés ici, et qui
font une brochure de soixante-dix pages. Il vient de
nous en envoyer une nouvelle, qui paraîtra sous peu de
jours, intitulée : Arbitrage entre M . de Foncemagne et
M. de Voltaire. Si cette dispute n'est pas dans le fond
moins frivole que la plupart des disputes littéraires, elle
peut du moins servir comme un modèle de politesse et
d'égards qu'on devrait imiter dans toutes les querelles;
du reste il est arrivé dans cette dispute ce qui arrive
DE GRIMM ET DIDEROT. 200,
toujours, elles dégénèrent ordinairement en escrime et
combats d'esprit où il ne s'agit plus de la vérité, mais
d'avoir raison.
Je crois que tout bon critique qui, après avoir lu le
Testament, voudra examiner avec impartialité les pièces
du procès , faire abstraction de la platitude qui règne
dans la Lettre de M. de Foncemagne et du prestige avec
lequel M. de Voltaire sait présenter ses idées, avoir enfin
égard au caractère personnel du cardinal et à l'esprit de
son siècle, ne s'écartera guère des résultats que je vais
indiquer ici.
Le cardinal de Riclielieu , grâce à la fondation de
l'Académie Française , a été tant loué depuis un siècle,
que le problème de littérature française le plus difficile
à résoudre aujourd'hui est de trouver, pour un discours
de réception, une tournure neuve de cet éloge indispen-
sable. Non-seulement ceux qui entrent dans la troupe
immortelle sont obligés de faire une belle page en faveur
du cardinal, mais il y a apparence que tous ceux qui y
aspirent ont leurs phrases toutes prêtes pour l'éloge
de ce fameux ministre : or, jugez en combien de porte-
feuilles cet éloge est multiplié et périt ignoré , indépen-
damment des occasions où le renouvellement des Qua-
rante lui permet de paraître. Il est à croire, par exemple ,
que l'abbé Le Blanc le porte sur lui tout fait depuis plus
de quinze ans, et vraisemblablement c'est un éloge perdu
qui ne verra jamais le jour. L'archidiacre Trublet a solli-
cité pendant vingt ans une place à l'Académie, et y est
enfin entré en tapinois, lorsque personne ne pensait plus
à lui. On prétend que dans ce long intervalle où il s'est
trouvé à la tête des postulans , il avait préparé un éloge
i4
2IO CORRESPONDANCE INEDITE
funèbre de chacun des Quarante, afin d'être toujours
prêt à tout événement , et un de ses compétiteurs n'é-
tait pas sitôt élu par l'Académie , que l'archidiacre se
renfermait dans son cabinet pour composer son éloge ,
dans l'espérance de lui succéder un jour. Il faut donc
que nous ayons perdu au moins quarante ou soixante
discours de réception , seulement de la plume de l'ar-
chidiacre Trublet, et si l'éloge du cardinal s'est trouvé
varié dans chacun de ces discours, jugez de l'immensité
de cette perte.
Pour parler plus sérieusement , il faut convenir que
le cardinal de Richelieu a été trop loué. C'était sans
doute un grand ministre, mais était-ce un grand homme
d'Etat? Il ne devrait pas y avoir de différence entre
ces deux qualifications; elle est cependant immense. Le
nom du premier peut en imposer pendant un certain
temps ; la gloire du dernier est seule durable. Remar-
quons en général que tout homme en place qui aura de
la fermeté ne pourra manquer de faire un grand effet
dans son siècle; mais le caractère de sa réputation dé-
pendra de l'étendue de ses idées et de l'élévation de son
ame : suivant le degré et la mesure de ces qualités , il
sera ou l'épouvantail ou l'idole du genre humain. Le
cardinal de Richelieu avait une grande fermeté dans le
caractère; mais il avait peu d'esprit et encore moins de
lumières. Placé au timon des affaires malgré un roi
faible, irrésolu et timide, il ne pouvait manquer de de-
venir le despote de son maître ; gouvernant l'État au
sortir des guerres civiles, son caractère devait ou réta-
blir l'autorité royale en forçant, par la rigueur des sup-
plices , les esprits les plus indociles au joug de la sou-
DE GRIMM ET DIDEROT. 8 I I
mission, ou bien il pouvait encore une fois bouleverser
le royaume : cela dépendait de ceux qu'il devait trouver
rebelles à ses vues. Supposons pour un moment à Mon-
sieur, frère de Louis XIII, un génie supérieur, un grand
courage, de grandes ressources dans l'esprit, et Riche-
lieu était perdu. Quarante ou cinquante ans plus lot il
aurait cent fois couru le risque d'être assassiné en sor-
tant du cabinet du roi; mais de son temps le goût de ces
expédiens était déjà passé en France. Malgré ses succès,
Richelieu n'intéresse point; sa réputation et sa mémoire
ne seront jamais chères à personne. Si son courage était
inflexible , son esprit était aussi rétréci qu'altier ; ce
grand ministre était sot, vain et dur.
Si l'on avait jugé à propos d'établir ce préliminaire
dans la dispute qui s'est élevée sur l'authenticité de son
Testament, on l'aurait, je crois, beaucoup abrégée. M. de
Voltaire a beau yen de prouver que ce Testament est
un mauvais ouvrage ; mais s'il en infère qu'il ne peut
être du cardinal , je ne puis lui accorder cette consé-
quence. Il y a sans doute beaucoup de sottises dans ce
livre; mais lorsque je repasse dans ma tête toutes les
idées que l'étude de l'histoire m'a laissées, je trouve qu'il
ne renferme rien qui ne soit d'accord avec les lumières du
cardinal et de son siècle, avec son caractère et ses pas-
sions, et leur langage tantôt faux et apprêté, tantôt vrai
et naïf malgré lui.
M. de Voltaire y trouve de très-mauvaises maximes,
et moi aussi; mais elles décèlent presque toujours le
caractère dur et violent du cardinal , et sont pour moi
une forte preuve de l'authenticité de l'ouvrage; car un
auteur de profession qui n'écrit que pour débiter ses
111 CORRESPONDANCE INEDITE
lieux communs, ne se fait pas une morale aussi dure.
Il y trouve des bévues, l'auteur confond les noms et
les faits historiques; mais peut-on exiger d'un ministre
aussi occupé que le cardinal, l'exactitude d'un écrivain
de profession? l'un écrit de mémoire, l'autre compose
avec soin. Ces bévues sont donc pour moi encore une
preuve en faveur de l'authenticité. Je conviens, du reste,
que ce 1 estament s'est trouvé imparfait à la mort du car-
dinal, et que l'éditeur y a pu insérer des sottises qui n'y
étaient pas.
M. de Voltaire demande comment le cardinal aurait
pu donner au roi des conseils tout-à-fait contraires à ses
propres intérêts ; et moi je lui demande depuis quand il
a trouvé les discours des hommes d'accord avec leurs
actions ? Lorsque le cardinal conseillait au roi de res-
treindre l'autorité des ministres sur certains points, ce
n'est point de la sienne qu'il comptait parler, c'est de
celle de ses successeurs ; celui qui propose la loi se re-
garde toujours au-dessus d:elle, et s'en excepte tacite-
ment; c'est une chose connue de tout le monde. L'abbé
de Galiani, quiaime à parler en paraboles comme Jésus-
Christ, dit que le législateur ressemble à ce peintre que
la police fit venir pour empêcher les saloperies que les
Welches font dans les culs-de-sac de leur capitale , ap-
pelés impasses en français. Elle lui ordonna de peindre
en gros caractères sur les murs du cul-de-sac : défenses
sont faites de faire ici aucune ordure sous peine
d'amende ou de punition corporelle : c'est l'inscription
élégante qu'on lit dans tous les endroits écartés de Paris.
Le peintre se met à la besogne. Au milieu de son ou-
vrage il lui prend un besoin ; il descend de l'échelle, met
I
DE GRIMM ET DIDEROT. 21 3
bas ses culottes, et tout en se soulageant contre Pesprit
de la loi, il contemple et admire la beauté de son ou-
vrage. Dans cette parabole, la noblesse de Fimage n'est
pas moins digne d'attention que le sens profond de la
morale.
M. de Voltaire demande enfin si un grand ministre
comme le cardinal aurait fait , dans son chapitre des
qualités d'un conseiller d'État, un assemblage insipide
de lieux communs, au lieu de traiter des intérêts les plus
importans de la monarchie ; M. de Voltaire oublie à
quel point le cardinal avait la manie de bel esprit et
la prétention d'auteur. Je parierai que ce chapitre lui
paraissait un chef-d'œuvre. Je défie encore le plus grand
génie de faire d'un tel chapitre autre chose qu'un amas
de lieux communs plus ou moins beaux, suivant le ta-
lent de l'auteur. La morale du Télémaque de l'aimable
archevêque de Cambrai, est très-différente de celle du
dur et superbe cardinal de Richelieu. Celle-ci peut gâter
l'esprit et le cœur d'un jeune homme, l'autre peut le for-
mer à mille vertus; mais ni l'une ni l'autre ne lui ap-
prendra le secret d'être homme d'Etat , cela s'apprend
dans une autre école. M. de Voltaire est. de mauvaise
foi quand il fait répondre par le maréchal de Villars ,
une partie des lieux communs du cardinal à LouisXIV,
lorsque celui-ci l'envoie tenter la défense de la monar-
chie réduite aux abois. Sans doute cette manière de
répondre eût été fort ridicule , lorsqu'il s'agissait de
concerter un plan , d'arranger ses parties , d'écarter ou
de vaincre des obstacles, etc. ; mais si le maréchal de
Villars , la guerre finie, avait voulu faire un livre en
forme de testament militaire, c'eût été un recueil de
1 1 4 CORRESPONDANCE INEDITE
lieux communs, illustrés et appuyés par des exemples
historiques. Le roi de Prusse qui donne à son frère
l'instruction d'une campagne en Saxe, et le philosophe
de Sans-Souci qui compose pour son neveu un poëme
sur l'art de la guerre, sont deux personnages très-dif-
férens.
Il me semble que si j'en avais le loisir et l'envie, je
défendrais avec avantage l'authenticité du Testament ,
sans avoir peur ni de l'autorité, ni des armes d'un aussi
grand et redoutable adversaire que notre illustre pa-
triarche ; il est vrai que je ne ferais guère du livre le
cas qu'en fait M. de Foncemagne, ni de l'auteur l'estime
qu'en paraît faire M. de Voltaire. Je conviendrais en-
core facilement qu'il s'en faut bien que le cardinal ait
tout fait, tout écrit; au contraire, suivant l'usage, ses
valets beaux esprits travaillaient sur ses idées , et lui
donnaient les leurs, qu'il trouvait fort belles, ainsi que les
siennes. M. de Voltaire et M. de Foncemagne disputent
beaucoup sur le temps où le cardinal a fait cet ouvrage,
et en tirent tour à tour des inductions favorables à leur
opinion ; mais je pense que ce temps ne peut s'indiquer
au juste. Le cardinal travaillait à ce livre dans ses mo-
mens de loisir, pendant plusieurs années ; c'était son
délassement , lorsque la manie de faire des tragédies
lui avait passé. Il mourut avant d'y mettre la dernière
main ; il comptait certainement s'immortaliser par cet
ouvrage, autant que par les événemens de son minis-
tère; toutes ces prétentions entraient dans sa tête. Son
silence sur la naissance du Dauphin ne prouve autre
chose sinon que ce chapitre, ou n'était pas fait, ou s'est
égaré. Sans doute que le cardinal comptait bien faire
DE GAIMM ET DIDEROT. 2l5
sur i éducation d'un dauphin un chapitre rempli des
plus beaux lieux communs, tout aussi admirable et tout
aussi utile que celui des qualités d'un conseiller d'État.
Résumé général. Je ne dis pas que le cardinal ait
écrit son Testament d'un bout à l'autre ; je ne dis pas
qu'il ne puisse être l'ouvrage de plusieurs mains ; je ne
dis pas qu'il soit complet et tel que le cardinal l'aurait
avoué ; je ne dis pas qu'il n'ait pu être falsifié en certains
endroits, et qu'il ne soit venu au monde sans aveu ;
mais je dis que les idées et les connaissances que ce
livre contient me paraissent en général s'accorder avec
celles du cardinal et de son siècle ; que son goût ainsi
que son style leur conviennent encore merveilleusement
bien, quoique l'un et l'autre n'en vaillent pas mieux ;
je dis que, supposé que ce soit un ouvrage fabriqué par
un imposteur, le cardinal, quoique grand ministre, n'en
aurait pas fait un meilleur, ni pour le style, ni pour les
idées, ni quant au fond, ni quant à la forme.
On peut dire que M. de Voltaire a supérieurement
défendu une mauvaise cause. Quand on a lu le Testa-
ment, il reste une conviction intime sur l'authenticité
de cet ouvrage; quand on lit les Doutes de M. de
Voltaire, on est presque ébranlé; mais ce n'est pas
par la solidité de ses raisons , c'est par l'habileté du
raisonneur.
M.deFoncemagne, en revanche, a défendu une bonne
cause on ne peut pas plus mal. Beaucoup d'érudition
gauloise; nulle critique, nul discernement, nulle philo-
sophie; un style plat et trivial. Il cite parmi les plus
belles maximes politiques de ce Testament, celle-ci : « Si
« les peuples étaient trop à leur aise , il serait impos-
2l6 CORRESPONDANCE INÉDITE
« sible de les contenir dans les règles de leur devoir.
« La raison ne permet pas de les exempter de toutes
« charges: parce qu'en perdant la marque deleursujé-
« tion , ils perdraient aussi la mémoire de leur condi-
« tion; et que s'ils étaient libres de tributs, ils pense-
a raient l'être de l'obéissance, etc. »
Ce passage serait en effet très-beau dans un code
visigoth.
PARODIE EN CHANSON DE LA LETTRE DE M. LE CON-
TROLEUR LAVER DT A M. LE DUC D'AIGUILLON \
En vérité , monsieur le duc ,
Vos étnts ont le mal caduc,
Et leurs accès sont effroyables;
Sur mon honneur, ils sont si fous
Qu'il nous faudra les loger tous
En peu de jours aux Incurables.
4 décembie 1764.
1. Voici cette lettre:
« En vérité, M. le duc, la folie des Etals devient incurable; il ne reste
d'autre parti qu'à faire régler au conseil les affaires du 12 octobre; après
cette discussion solennelle il n'y aura plus de remède. i° L'intention de la
noblesse et de M. de Kgnesec, est-elle donc que toutes les impositions
cessent dans la province de Bretagne, et que les autres sujets du Roi paient
pour les Bretons ? 20 Veut-il forcer le gouvernement à se monter sur le ton
de rigueur, et à quitter le ton de douceur qu'il avait pris? Lorsque la raison
et l'honnêteté conduisent les hommes, l'autorité peut céder quand il n'y a
pas d'inconvénient, mais lorsque la déraison et la révolte s'emparent des
esprits, il ne reste d'autre parti que celui de la sévérité, et il y aurait du
danger à en user autrement ? Croient-ils que le Roi laisse à ce point, avilir
son autorité? 3° Croient-ils par là hâter le retour des mandés? Si la con-
duite de la noblesse avait été telle qu'elle devait être, le Roi eût accordé à
votre instance les mandés ; mais le Roi s'irrite. Il m'a parlé encore hier d'une
DE GRIMM ET DIDEROT. 2 1 7
Je vais faire dans le conseil ,
Avec le plus grand appareil,
Juger l'affaire des trois ordres;
Et puis après ce règlement,
Pas pour un diable assurément
On ne pourra plus en démordre.
Je vous dirai premièrement
Que les Bretons certainement
Doivent être contribuables ,
Et tous ceux qui refuseront
Aux yeux du conseil paraîtront
Révoltés et déraisonnables.
Votre monsieur de Kgnesec
Qu'on donne pour un si grand grec,
Et tout l'ordre de la noblesse
Peuvent-ils nous faire la loi ,
Et que tous les sujets du Roi
Paieront pour les tirer de presse?
manière à me faire sentir son mécontentement, et si avant huit jours l'ordre
de la noblesse n'a pris le parti convenable , le Roi est prêt à partir. On
croira que ce que je vous mande ici est un conte, mais cependant, M. le
duc , c'est la vérité toute pure. Vous connaissez l'attachement et tous les
autres sentimens avec lesquels j'ai l'honneur d'être, M. le duc, etc.
Signé Laver d y.
« Je vous prie de lire ma lettre à la noblesse. »
Les anciens oracles se rendaient toujours en vers , afin qu'on les retînt
avec plus de facilité, et par la même raison on les mettait eu chant ; on a
cru devoir les mêmes honneurs aux sacrées paroles de M, le contrôleur La-
verdy , en donnant une traduction en vers français , de sa lettre du 4 octobre,
au duc d'Aiguillon. Les lois scrupuleuses de la traduction n'ont pas laissé
beaucoup d'essor à l'enthousiasme poétique. On prie le lecteur d'excuser le
poète en faveur du traducteur. Pour la commodité , on a encore mis cet
hymne nouveau surl'air noble et célèbre: Accompagne de plusieurs autres, etc.
(Note du correspondant. )
2l8 CORRESPONDANCE INÉDITE
Je vous dirai secondement,
Qu'ils forcent le gouvernement
A prendre un ton des plus sévères ,
A se monter à la rigueur
Et quitter le ton de douceur ,
Qu'on avait pris pour leurs affaires.
On voit souvent sans nul danger
Le maître à ses sujets céder,
Même dans le temps où nous sommes,
Quand la raison, l'honnêteté,
Vis-à-vis de l'autorité ,
Conduisent les esprits des hommes.
Mais aussi lorsque le démon
De révolte et de déraison
S'emparera de la noblesse ,
Pense-t-on que Sa Majesté
Laisse avilir l'autorité
En reculant avec faiblesse ?
Je vous dirai troisièmement,
Que les mandés du parlement
Sont quittes de reconnaissonce
Vers les gentilshommes bretons ,
Qui , se conduisant comme ils font,
Ont retardé leur audience.
Si l'ordre s'était comporté
Comme il devait en vérité ,
Et n'avait pas fait résistances ,
Le retour de tous les mandé
Dès long-temps était accordé,
Monsieur le duc , à vos instances.
Mais je ne dois pas vous celer,
Ki vous , leur laisser ignorer
DK GRIMM ET DIDEROT. SIC)
Que tous les jours le Roi s'irrite.
Hier il disait hautement
A quel poiut il est mécontent
Des états et de leur conduite.
Pour les en faire revenir
Et les faire tous consentir,
Mettez donc toute votre peine ;
Je vois le Roi prêt à partir
Si vous ne pouvez réussir,
Monsieur le duc , avant huitaine.
Ceci de l'un à l'autre bout
Semble un conte à dormir debout ;
Mais cependant je vous assure
Que les trois articles présent ,
Et le dernier très-nommément ,
Sont la vérité toute pure.
Vous connaissez l'attachement
Et tous les autres sentimens
Avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre très-humble serviteur,
De Laverdy, le contrôleur.
Publiez, s'il vous plait, ma lettre.
SUR LE COMPOSITEUR MONSIGNY , L OPERA. FRANÇAIS
ET LENCYCLOPÉDIE.
A Paris, ce l5 mai 1766.
M. de Monsigny n'est pas musicien de profession, et
il n'y a rien qui n'y paraisse. Sa composition est remplie
de solécisme; ses partitions sont pleines de fautes de
IIO CORRESPONDANCE INÉDITE
toute espèce. Il ne connaît point les effets ni la magie
de l'harmonie ; il ne sait pas même arranger les diffé-
rentes parties de son orchestre et assigner à chacune
ce qui lui appartient : ses basses sont presque toujours
détestables , parce qu'il ne connaît pas la véritable basse
du chant qu'il a trouvé, et qu'il met ordinairement
dans la basse ce qui devrait être dans les parties inter-
médiaires. Aussi , toute oreille un peu exercée est bien-
tôt excédée de cette foule de barbarismes; et en Italie ,
M. deMonsigny serait renvoyé du théâtre à l'école, pour
étudier les premiers élémens de son art, et expier ses
fautes sous la férule ; mais en France , le public n'est
pas si difficile, et quelques chants agréables mis en par-
tition comme il plaît à Dieu, des romances surtout,
genre de musique national, pour lequel le parterre est
singulièrement passionné, ont valu à ce compositeur
les succès les plus flatteurs et les plus éclatans. On
le regardait même comme l'homme le plus propre à
opérer une révolution sur le théâtre de l'Opéra, et à
faire la transition de ce vieux et misérable goût qui y
règne , à un nouveau genre, sans trop choquer les par-
tisans de la vieille boutique, et sans trop déplaire aux
amateurs de la musique.
M. de Monsigny a mal justifié ces espérances : il n'a
pas fait faire un pas à l'art. Son opéra de la Reine de
Golconde est un opéra français dans toute la rigueur
du terme , et je défie les plus grands rigoristes de lui
reprocher la moindre innovation, la plus petite hérésie.
Il en est arrivé une chose bien simple ; c'est que M. de
Monsigny n'a contenté aucune classe de ses juges^Les
amateurs de la musique l'ont abandonné aux vieilles
DE GRIMM ET DIDEROT. 22 1
perruques, qui ne lui ont pas rendu justice. Ce compo-
siteur a oublié de faire une observation de la plus grande
importance pour un musicien qui veut réussir; c'est
qu'on vante la musique de Lulli , non parce qu'on la
trouve réellement belle, mais parce qu'elle est vieille.
Ainsi, tout homme qui travaille à s'approcher du vieux
goût , est sûr de déplaire même à ceux qui en sont les
plus chauds défenseurs.
Sans être chargé des pleins pouvoirs d'aucun parti ,
je vais tracer ici quelques articles préliminaires , sans
l'observation desquels je promets à M. de Monsigny et
à tout compositeur qui voudra essayer un opéra français,
qu'ils n'obtiendront jamais de succès durable. On ira
toujours à l'Opéra, parce que l'oisiveté et le désœuvre-
ment y conduiront toujours; mais les gens de goût ne
s'y plairont jamais.
Je dirai donc , en premier lieu , que la France n'aura
jamais de spectacle en musique, si l'on ne sépare pas
distinctement l'air et le récitatif. Celui-ci ne doit point
être chanté, il doit être une déclamation notée et par-
lée : cette déclamation doit tenir le milieu entre la
déclamation ordinaire et commune et le chant. Quoi-
que mesuré et soutenu d'une basse, le récitatif ne doit
point se débiter en mesure; il suffit qu'il soit ponctué
avec justesse, et que les véritables inflexions du discours
y soient bien marquées ; tout le reste doit être aban-
donné à l'intelligence de l'acteur. Je dis de l'acteur et
non du chanteur : le récitatif ne peut faire de l'effet
que lorsque le poète a fait une belle scène , et que l'ac-
teur la joue bien.
L'air doit être réservé aux mornens de situation, de
jLXi CORRESPONDANCE INEDITE
chaleur, de passion, d'enthousiasme. Tout air doit être
pour ainsi dire une situation, et c'est ainsi que l'illustre
Metastasio l'emploie toujours, si vous en exceptez les
airs qui renferment un tableau ou une comparaison ; et
j'avoue que je retrancherais volontiers ce dernier genre
d'airs de la musique théâtrale.
Le récitatif obligé a une nuance de chant plus forte
que le récitatif ordinaire; il tient le milieu entre celui-
ci et le chant de l'air.
Mettez les airs les plus beaux, et les plus sublimes
l'un à la suite de l'autre, et vous n'en aurez pas fait
exécuter quatre de suite, sans que votre oreille ne soit
enivrée , excédée , et que vous n'ayez réussi à détruire
tout charme, tout effet, par cette succession immédiate
des uns aux autres.
Le récitatif était donc ce qu'il y avait de plus impor-
tant à trouver pour l'exécution d'un opéra. Sans lui ,
point d'action, point de dialogue, point de scène, point
de repos, point de charme , point d'effet musical.
Aussi il n'y arien de tout cela dans un opéra français,
parce que son récitatif est un chant lourd, traînant et
languissant, que l'acteur débite à force de cris et de
poumons, et qui dure depuis le commencement jus-
qu'à la fin. Ce récitatif détestable qui a été imité d'après
le plain-chant de l'église , et qui n'est proprement ni
chant ni déclamation, est cause qu'il n'y a ni air ni ré-
citatif dans un opéra français, et que l'auditeur le plus
intrépide en sort harassé.
La faute la plus grave de M. de Monsigny, c'est d'a-
voir adopté ce plain-chant avec tous ses défauts , et de
n'avoir pas songé à distinguer avec précision l'air et le
DE GRIMM BU DIDEROT. 2 23
récitatif. C'était se mettre dans l'impossibilité de mieux
faire que ses prédécesseurs , depuis le plat Lulli jusqu'au
dur et lourd Rameau.
Secondement, la chanson et le couplet ne sont point du
ressort de la musique théâtrale : ils peuvent y être
placés historiquement , c'est-à-dire qu'un berger , par
exemple, peut dire à sa bergère qu'on lui a appris une
telle chanson , et la chanter; mais il est contre le bon
sens de placer sur le théâtre la chanson et les couplets
en action , parce que le chant du couplet est toujours un
chant appris par cœur, et ne peut jamais avoir l'air
d'être créé par l'acteur dans la chaleur de l'action ou
dans les accès et dans la fougue de la passion. Rien ne
ressemble moins au couplet que l'air ou Varia des Ita-
liens, qui est le véritable chant du théâtre, et qui, comme
nous l'avons dit, doit toujours être placé en situation.
Il paraît que c'est la danse qui a fourni la première idée
de l'air à celui qui Ta créé en Italie , et introduit sur le
théâtre. L'application du cadre que la danse a fourni
aux paroles du poète , cette association du modèle pri-
mitif et du technique d'un air de danse avec l'expres-
sion d'un sentiment , les actions d'une passion, est un
effort de génie des plus rares. L'air est donc devenu
l'expression d'un seul sentiment, d'une seule idée mu-
sicale, d'une seule passion , d'une seule situation, avec
toutes les variétés des nuances que chaque sentiment,
chaque passion renferme.
L'opéra français ne connaît point l'air. On n'y sait
rompre la monotonie de ce plain-chant qu'ils appellent
récitatif, que par des chansons et des romances , genre
de musique faux et absurde au théâtre. Ce qu'on ap-
2^4 CORRESPONDANCE INEDITE
pelle l'ariette , introduite en ces derniers temps dans
la musique théâtrale, à l'imitation de Varia des Italiens,
est d'un genre non moins faux que les couplets et d'un
goût encore plus pitoyable. Bien loin d'exprimer un
sentiment ou une passion , l'ariette ne renferme que
des paroles oiseuses que le poète place à propos de
rien dans un divertissement, et que le musicien ne sait
exprimer qu'en jouant sur les mots de la manière la
plus puérile.
M. de Monsigny n'a rien innové à ce misérable pro-
tocole. Gomme il a surtout réussi par ses romances
dans ses autres pièces, il a cru qu'il n'y avait qu'à les
multiplier dans celle-ci autant qu'il serait possible, et
il n'a pas prévu qu'elles se feraient tort les unes aux
autres, et qu'à la troisième tout le monde serait ex-
cédé. Quant à ses ariettes qu'il a placées dans les diver-
tissemens suivant l'usage, elles ne sont en rien supé-
rieures aux mesquines et pitoyables ariettes de Rameau
et consors. Ainsi l'air, Varia, reste toujours à créer
dans l'opéra français.
Troisièmement , les chœurs ne sont pas plus que les
couplets propres à la musique de théâtre. Aussi rien
n'est plus froid et plus ennuyeux que tous ces chœurs
dont un opéra français est farci, et que ses partisans
ont l'imbécillité de regarder comme un grand avantage.
Lorsque le poète introduit dans sa pièce le peuple ou
la foule comme acteurs , je sens que cette foule peut
pousser un cri de joie , d'admiration , de douleur , de
surprise, d'effroi, etc.; mais de lui faire chanter un
long couplet en parties, et par conséquent non-seu-
lement un chant appris par cœur, mais concerté d'à-
DE GR1MM ET DIDEROT. 22 5
vance entre les exécutans , et qui cependant au théâtre
doit avoir l'air d'être suggéré par l'action du moment.
C'est offenser grièvement le bon sens et porter l'absur-
dité à son comble , à moins que ce chœur ne consiste
dans l'exécution de quelque hymne ou de quelque autre
chant consacré par la religion et l'usage, et que le
peuple peut être supposé de savoir par cœur. On a em-
prunté les chœurs du théâtre ancien, mais en cela
comme en beaucoup d'autres choses, on a montré peu
de jugement. La représentation théâtrale avait tout un
autre but chez les peuples anciens que chez nous ; c'é-
tait un acte de religion et d'instruction publique. Cette
dernière partie était particulièrement confiée au chœur.
C'était pour ainsi dire un personnage moraliste et in-
termédiaire entre l'acteur el le spectateur, chargé d'in-
spirer à celui-ci de bons sentimens moraux résultans
du fond du sujet. Quand il quitte le rôle de moraliste,
et qu'il se mêle à l'action , la foule se tait, et il n'y a
plus qu'un ou deux interlocuteurs qui parlent. Le ca-
ractère distinctif des ouvrages anciens , est ce jugement
sûr et profond qui accompagne toujours les opérations
du vrai génie. Nous autres peuples modernes, nous ne
sommes que des enfans et des singes qui avons imité à
tort et à travers, et souvent contre le bon sens, ce que
nous avons trouvé établi chez nos maîtres. Aussi il n'y
a rien qui n'y paraisse; et pour s'en convaincre on
n'a qu'à comparer la gravité des chœurs de Sophocle
avec la frivolité et la pauvreté des chœurs deQuinault.
M. de Monsigny, au lieu de donner un bon exemple
eu retranchant les chœurs de son opéra, les a multi-
pliés à l'excès, et a perpétué, autant qu'il a dépendu
i5
2 J> CORRESPONDANCE INÉDITE
de lui, on défaut qu'on a la sottise de regarder comme
une beauté, tandis que les Italiens l'ont retranché de-
puis long-temps , et avec beaucoup de jugement , de leur
spectacle musical.
En quatrième lieu, aussi long-temps que l'on mêlera
la danse avec le chant , les scènes et les ballets , il sera
impossible qu'il y ait jamais un véritable intérêt dans
un poëme d'opéra ; et le moyen d'attacher et de procu-
rer du plaisir par la représentation théâtrale, lorsqu'elle
est dépourvue d'intérêt, ou que cet intérêt se réduit à
une scène dans tout le cours de la pièce, au lieu qu'il
doit commencer avec elle , et croître par gradation de
scène en scène, jusqu'au dénouement? Les Italiens ont
absolument banni et séparé la danse de leur opéra, et
ont montré en cela autant de discernement que de goût.
En France, au contraire, on regarde la réunion de la
danse et du chant dans le même spectacle, comme un
chef-d'œuvre de l'art et comme une preuve de la su-
périorité de l'opéra français sur l'opéra italien. Belle
chimère ! Prétention bien fondée ! Premièrement ,
c'est le comble de la barbarie et du mauvais goût de
mêler ensemble deux arts d'imitation, et si vous étudiez
les premiers élémens du goût, vous sentirez que celui
qui imite par le chant ne doit jamais se trouver dans
la même pièce avec celui qui imite par la danse, l'unité
de l'imitation n'étant pas moins essentielle que l'unité
de l'action. En second lieu, je mets en fait que ce mé-
lange de danse et de chant détruit nécessairement l'in-
térêt , parce qu'à chaque fois le ballet arrête l'action ,
et que lorsque la danse est finie , Pâme du spectateur
est loin de l'impression qu'une scène touchante aurait
DE GRIMM ET DIDEROT. - 11']
pu lui faire. Aussi les ballets ne sont si agréables et si
désirés à l'Opéra, que parce que le poëme est insipide
et froid, et qu'il ennuie; mais dans une pièce véritable-
ment intéressante , je défie le poète le plus habile ,
quelque art qu'il puisse avoir, d'amener un ballet sans
arrêter l'action, et par conséquent sans détruire à chaque
fois l'effet de toute la représentation. Remarquez que la
danse peut être historique dans une pièce , comme la
chanson. Donnez-moi un génie sublime, et je vous
montrerai Catherine de Médicis faisant ses préparatifs
du carnage de la Saint-Barthélémy, au milieu des fêtes
et des danses de la noce du roi de Navarre. Le contraste
de la tranquillité apparente qui va faire éclore de si
affreux forfaits , ce mélange de galanterie et de cruauté,
si je sais l'art d'émouvoir , vous fera frissonner jusque
dans la moelle des os; mais je ne crains pas que vous
puissiez avoir jamais vu rien de semblable sur le théâtre
de l'Opéra, ni qu'aucun de ceux qui s'en mêlent soit en
état d'en concevoir seulement l'effet. On ne nous donne
sur nos théâtres que des jeux d'enfans , parce qu'on sait
bien qu'on ne joue pas devantdes hommes, et quejusque
dans les amusemens on redoute une certaine dignité et
une certaine énergie.
MM. Sedaine et de Monsigny ne se sont pas doutés
du mauvais effet de ce mélange du chant et de la danse.
Ils ont voulu en tout se conformer au protocole de la
boutique de l'Opéra français, et le public leur a rendu
justice en rangeant leur opéra dans la classe de ces ou-
vrages insipides et barbares qui seront enterrés sous
les ruines de cette vieille masure , le jour que les Fran-
çais sauront ce que c'est qu'un spectacle en musique.
l'2& CORRESPONDANCE INEDITE
M. le chevalier de Châtellux a écrit Tannée dernière
un Essai sur l'union de la poésie et de la musique qui
contient, de très-bons principes que nos jeunes poètes
surtout auraient dû étudier avec le plus grand soin.
Pas un n'en a profité jusqu'à présent, et rien ne prouve
mieux l'inutilité des préceptes et des poétiques. Un seul
beau tableau apprend plus sur la peinture , que vingt
traités qui traitent de l'art. L'écrit de M. le chevalier
de Châtellux n'a pas même fait de sensation. Il est vrai
qu'il est un peu froid , et qu'on a de la peine à se faire
à un ton si froid sur un art si plein de chaleur et d'en-
thousiasme; mais enfin cet écrit contient des vues tout-
à-fait neuves, du moins en France, et dont certainement
aucun poète lyrique ne se doute.
J'ai aussi taché d'exposer mes idées dans l' Encyclopédie,
à l'article Poème lyrique. Si vous daignez le parcourir,
je le recommande à votre indulgence; je n'ai point eu
le loisir de lui donner la perfection dont il aurait été
susceptible. Vous y trouverez peut-être quelques vues
trop hasardées et qui pourront même paraître extrava-
gantes; mais je vous supplie de ne les pas rejeter lé-
gèrement ; et si j'en avais le temps, je ne croirais pas
impossible de les porter à un haut degré de probabilité.
Au reste, je n'ai pas vu cet article imprimé, et ne
sais quel air il a dans ce fameux dictionnaire : car jus-
qu'à présent les sages précautions du gouvernement
nous préservent toujours efficacement du venin de
X Encyclopédie , tandis que les provinces et les pays
étrangers sont abandonnés à l'activité de son poison.
On a même mis M. Le Breton , premier imprimeur
ordinaire du roi , à la Bastille, pour avoir envoyé vingt
DE GRIMAI ET DIDEROT. 229
ou vingt-cinq exemplaires à Versailles à différens sou-
scripteurs. Ceux-ci ont eu un ordre du roi de rapporter
leurs exemplaires à M. le comte de Saint-Florentin,
ministre et secrétaire d'Etat. Dans le fait, le gouverne-
ment n'a pas voulu punir, mais prévenir les criailleries
des prêtres, surtout pendant l'assemblée du clergé, à
laquelle on a voulu ôter le prétexte de faire des repré-
sentations à ce sujet. L'indiscret imprimeur, qui a pour
son compte l'intérêt de la moitié dans les frais et dans
les profits de cette immense entreprise , est sorti de la
Bastille au bout de huit jours de prison. Cette Encyclo-
pédie, malgré toutes les traverses qu'elle a essuyées,
ou plutôt par la célébrité que ces persécutions lui ont
attirée, aura produit un profit de quelque cent mille
écus à chacun des entrepreneurs. Aussi les libraires
n'aiment rien tant que les livres dont les auteurs sont
harcelés ; la fortune est au bout. Mais si X Encyclopédie
a enrichi trois ou quatre libraires, ceux-ci n'ont pas
cru devoir enrichir les auteurs de ce fameux diction-
naire. On sait que M. Diderot, sans les bienfaits de
l'impératrice de Russie , aurait été obligé de se défaire
de sa bibliothèque. M. le chevalier de Jaucourt, qui ,
après M. Diderot, a le plus contribué à mettre fin à
cet ouvrage immense , non-seulement n'en a jamais tiré
aucune récompense, mais s'est trouvé dans le cas de
vendre une maison qu'il avait dans Paris, afin de pou-
voir payer le salaire de trois ou quatre secrétaires, em-
ployés sans relâche depuis plus de dix ans. Ce qu'il y a
de plaisant, c'est que c'est l'imprimeur Le Breton qui
a acheté cette maison avec l'argent que le travail du
chevalier de Jaucourt l'a mis à portée de gagner. Aussi
2 30 CORRESPONDANCE IKK DITE
ce Le Breton trouve que le chevalier de Jaucourt est
un bien honnête homme. Je ne connais guère de race
plus franchement malhonnête que celle des libraires
de Paris. En Angleterre , X Encyclopédie aurait fait la
fortune des auteurs; ici elle a enrichi des libraires sans
sentiment et sans justice, et qui s'estiment de très-
honnêtes gens parce qu'ils n'ont pas pris de l'argent
dans la poche des auteurs.
SUR LES COMMISSIONS EXTRAORDINAIRES EN MATIERE
CRIMINELLE.
On a distribué secrètement un écrit de plus de cent
pages in-douze bien serrées , intitulé : des Commissions
extraordinaires en matière criminelle avec cette belle
épigraphe , tirée de Tacite , qui sera toujours la devise
du souverain jaloux d'être un objet de vénération lorsque
l'intérêt et la flatterie seront condamnés au silence :
JServa Cœsar res olim dissociabiles miscuit , prin-
cipatum ac libertatem , auxitque facilitatem imperii
JServa Trajanus. Tout considéré, il vaut mieux res-
sembler à Titus, à Trajan, aux Anlonins, qu'aux Claude
et aux Caligula. La circonstance actuelle du fameux
procès en Bretague a donné une vogue étonnante à cet
écrit , qui a été attribué par quelques-uns à M. Lam-
bert, conseiller au parlement de Paris, fort connu. La
fin en vaut infiniment mieux que le commencement.
L'auteur y repasse en revue toutes ces célèbres victimes
qui ont été sacrifiées, endifférens temps de la monarchie,
par des commissions extraordinaires , à la haine et à la
DE GRIMM ET DIDEROT. s3l
puissance de leurs ennemis. L'auteur dit à cette occa-
sion des choses fort touchantes; tout hon Français lira
avec émotion son apostrophe à Henri IV, et deux ou
trois autres morceaux de cette trempe. Mais le com-
mencement de l'écrit est d'un pauvre homme. L'auteur
s'y récrie sur la constitution française, admirable sans
doute en ce que tous les ordres de citoyens y ont des
prétentions, et qu'aucun d'entre eux n'a un seul droit
incontestable et indépendant de la volonté du prince.
J'appelle droit incontestable celui qui n'a jamais été
disputé ni enlevé à un citoyen , et je n'en trouve pas
qui mérite ce nom en France, si ce n'est celui qu'ont
les ducs de faire entrer leurs carrosses dans la cour
royale, et les duchesses de prendre le tabouret chez
la reine. L'auteur de l'écrit dont nous parlons, ferait
un code de droit public, à coup sûr pitoyable, s'il en
était chargé. Il étend le pouvoir du souverain et la pré-
rogative royale tant qu'on veut; mais aussi il renou-
velle toutes les prétentions des parlemens, qu'il veut
nous faire regarder comme les représentans de la na-
tion. Il faut compter sur des lecteurs peu instruits dans
l'histoire, quand on veut leur faire adopter ces maximes.
Son début est surtout bien absurde : « Ce spectacle ,
« dit-il , si admirable d'un gouvernement heureux qui
« sait accorder la puissance du souverain avec la liberté
« légitime des sujets, que Rome ne fil qu'entrevoir sous
« le règne adoré des Trajans, nés pour la consoler un
« moment de l'odieux despotisme sous lequel elle avait
« gémi et sous lequel elle retomba, la constitution de la
a monarchie française l'offre à l'Europe , sans interrup-
« tion, depuis quatorze siècles. » Voilà qui est bien
232 CORRESPONDANCE INÉDITE
trouvé ! Ce spectacle n'a-t-il pas été bien admirable sous
le débonnaire Louis XI? sous le tendre cardinal de Ri-
chelieu ? La France , avec sa constitution tant vantée ,
a eu précisément l'avantage de Rome sous ses empe-
reurs, et de tous les empires de la terre, c'est-à-dire
d'avoir été heureuse sous de bons rois , et d'avoir gémi
sous le poids de l'oppression et de la calamité publique
sous ses mauvais princes. Mais que les momens de bon-
heur ont été rares en France comme partout ailleurs !
A peine l'auteur en trouverait-il deux ou trois dans l'in-
tervalle de ses quatorze siècles. Un auteur de droit pu-
blic qui raisonne comme le notre, peut se vanter d'être
encore trois ou quatre siècles en arrière de la bonne
philosophie.
VERS ADRESSES A M. DE CHOISEUL AU NOM DU CURE
DE SAINT-EUSTACHE.
M. le duc de Choiseul ayant été nommé marguillier
d'honneur de la paroisse Saint-Eustache pour l'année
courante , on lui a adressé les vers suivans au nom du
curé. On dit que ces vers sont de M. l'abbé de Voisenon;
mais je les crois de M. de La Condamine.
1er janvier 1767.
Toi que je n'ose encore inviter à confesse ,
Et que pourtant dans quatre mois
Je dois attendre à ma grand'messe ,
Choiseul, de ton curé daigne écouter la voix,
Et reçois les vœux qu'il t'adresse.
Quoique tu sois grand ouvrier,
Puissè-je ne te voir que rarement à l'œuvre!
DE GRIMM ET DIDEROT. 1 33
De Laverdy le sage devancier,
Dont l'écu porte une couleuvre ,
Et qui fut comme toi grand homme et marguillier,
Ce Colbert, qu'aujourd'hui le peuple canonise.,
Et qu'autrefois il osa déchirer,
Fit peu d'ordure en mon église ,
Avant de s'y faire enterrer.
Je sais fort bien que tes confrères
De Saint-Eustache et de la cour
Aimeraient mieux qu'ici tu fisses ton séjour.
Je sais que maint dévot offre au ciel ses prières
Pour ton salut qui ne t'occupe guères :
Ton vieux curé consent à ne te voir jamais ;
Et s'il forme quelques souhaits,
C'est que tu restes à Versailles,
Où par toi le dieu des batailles
Est devenu le dieu de paix.
Amen! Ainsi soit-il! Si pourtant chaque année,
Choiseul, tu pouvais une fois
Quitter le plus chéri des rois
Qui t'a fait son ame damnée ,
Viens te montrer en ces saints lieux,
Viens un peu changer d'eau bénite;
Mais surtout retourne bien vite
Exorciser tes envieux.
AMÉLISE, TRAGÉDIE DE DUCIS \
A Paris, ce i5 janvier 1768.
Le théâtre de la Comédie Française a commencé
l'année par la représentation d'une tragédie nouvelle en
1. Cette analyse, qui nous a paru fort spirituelle, avait été supprimée
par respect pour le vénérable Ducis , qui vivait encore. En la rétablissant »
23/j CORRESPONDANCE INEDITE
vers et en cinq actes , intitulée : Amèlise. Cette infor-
tunée a fait, le 9 de ce mois, une chute des plus rudes
et des plus éclatantes. Nos poètes semblent vouloir
porter l'art de tomber à sa dernière perfection , et c'est
à qui mieux mieux. L'auteur SAmélise, M. Ducis
(c'est ainsi qu'on me l'a nommé), n'est pas auteur de
profession. Il a femme et enfans; et c'est une affaire de
conscience de faire le poète dans sa position : car enfin ,
pour peu que madame Ducis ait de l'attachement pour
son époux, elle doit avoir très-mal soupe et très-mal
dormi le jour de la tragédie , d'autant qu'elle s'était
avisée d'assister à son enterrement en grande loge à la
vue de tout le public. Un honnête homme n'expose pas
sa femme à de si dures épreuves , et quand il ne meurt
pas de faim, il ne fait que des tragédies qui puissent
réussir. Heureusement nous n'avons point de jeune
poète tragique en succès , sans quoi il pourrait prendre
fantaisie à madame Ducis de se dédommager par les
succès d'un amant des chutes du mari, et que de-
viendraient le repos et la gloire de M. Ducis, dans cet
enchaînement de désastres?
On dit que ce poète malheureux a suivi, en qualité
de secrétaire, M. le comte de Montazet dans toutes les
campagnes que cet officier général a faites pendant la
dernière guerre dans les armées d'Autriche en Bohème,
en Saxe et en Silésie; aussi n'a-t-il pas manqué de
mettre le lieu de la scène dans un camp. Sa pièce est
tout entière de sa composition; sujet, fable, intrigue,
incidens , caractères , catastrophe, tout est sorti de sa
nous ue croyons pas offenser la mémoire d'un auteur qui a expié par tant
d'ouvrages distingués ce péché de sa jeunesse.
DE GR1MM ET DIDEROT. 2 35
pharmacie. Il nous a servi cette médecine en cinq pi-
lules bien dures à avaler; j'espère que vous me saurez
gré d'avoir réduit ce cinq pilules en un seul bol que
je tâcherai d'amincir le plus qu'il me sera possible.
La veuve Amélise, connue dans la paroisse des co-
médiens ordinaires du roi , sous le nom de Dumesnil ,
avait épousé en légitime nœud feu Phraate , roi des
Parthes, et en avait eu un fils nommé Arsacès. Orobase,
frère de Phraate , était un de ces esprits entreprenans
et tracassiers qui porteraient le trouble dans les mé-
nages les mieux unis. Celui-ci avait seulement formé
le petit projet de se faire roi à la place de son frère.
Pour l'effectuer , il fallait trouver le moyen de se dé-
faire du frère , de la belle-sœur et du petit-neveu ; il
fallait aussi chercher à se faire un parti puissant dans
l'empire et à gagner la confiance du peuple. C'est par
où Orobase a commencé. Un dehors composé et des
mœurs austères lui donnent bientôt la réputation de
patriote et d'homme vertueux. Quand il croit avoir
assez cimenté son édifice, il commence à travailler à
l'écroulement de celui de son frère.
D'abord il sème des bruits injurieux à la vertu et à
la réputation d'Amélise. Il fait répandre que le jeune
prince Arsacès n'est pas fils de son père, maisqu'Amé-
lise l'a eu d'un ministre du roi son époux avec lequel
elle entretenait, suivant les émissaires d'Orobase , un
commerce scandaleux et très-préjudiciable à l'honneur
de Phraate. Quand il s'aperçoit que ces bruits com-
mencent à s'accréditer, il engage son frère dans une
guerre contre les Arméniens, et le faitsubitement partir
pour l'armée. 11 s'y rend de son coté.
1 36 CORRESPONDANCE INÉDITE
Phraate, convaincu de la vertu d'Amélise, et fâché
de l'avoir quittée sans l'avoir tranquillisée sur ces mau-
vais bruits, lui ordonne de se rendre au camp avec son
fils. Il se proposait de reconnaître le jeune Arsacès
pour son fils légitime , et de le faire proclamer son
successeur à la tête de l'armée. Ce n'était pas là le
compte d'Orobase ; mais Orobase sait prendre une ré-
solution. Il engage une escarmouche avec l'ennemi ;
il fait en sorte que le roi s'y trouve en personne , et
dans la mêlée il prend son moment pour assassiner son
cher frère. Ce qu'il y a de singulier , c'est que ce roi
avait vraisemblablement ses gardes autour de lui , qu'il
était fort aimé, et qu'il est la victime d'un fratricide,
sans que personne s'en aperçoive.
Ainsi , lorsque Amélise arrive au camp avec son
fils, pour embrasser son époux , elle le trouve enterré.
Elle en prend le deuil , et c'est ici que la pièce com-
mence, La veuve Amélise est dans la plus profonde
douleur. Elle connaît son ennemi , ses artifices et sa
scélératesse; elle craint tout pour elle et son fils.
Le seul appui qui lui reste, c'est Gélanor, chef d'un
corps auxiliaire de Grecs qui fait partie de l'armée des
Par thés.
Ce Gélanor est en effet un jeune héros qui a autant
de vertus et d'élévation qu'Orobase a de vices exécra-
bles. Malgré la grande douleur que celui-ci fait sem-
blant de ressentir de la mort de son frère , Gélanor l'a
pénétré, et entrevu l'horrible complot qui a coûté la vie
à Phraate , et sous lequel Amélise et son fils sont prêts
de succomber. S'il n'a pu prévenir le premier crime,
il se promet bien de le venger et d'empêcher le cri-
DE GR1MM ET DIDEROT. 1 3"]
minel d'en recueillir le fruit, en immolant encore deux
autres victimes à sa soif de régner. Gélanor a été l'ami
intime de Phraate; mais il ne faut vous rien cacher :
un intérêt plus pressantet plus tendre le porte à venger
la mort de son ami, et à défendre les jours de sa veuve
et de son fils au péril des siens. C'est que Gélanor est
amoureux d'Amélise. Vous avez beau me représenter
qu'il n'est pas naturel que Gélanor-Molé, jeune homme
plein d'a-grémens, soit épris des charmes d'Amélise-
Dumesnil qui n'a jamais été charmante, et qui vers
la fin de son automne l'est moins que jamais; vous avez
beau me dire que cet amour couvrira de ridicule ce
pauvre Gélanor , et le rendra la fable de l'armée et du
parterre : je lui ai fait toutes ces observations , mais
M. Ducis lui a persuadé qu'il n'y avait rien de si beau
que d'aimer la vieille veuve de son ami ; et Gélanor
est amoureux comme un roman.
Cet amour est bien fatal à la veuve , car il ne lui est
pas sitôt déclaré , que son excessive délicatesse lui fait
rejeter la protection de Gélanor qu'elle était venue im-
plorer. J'ai encore fait mes remontrances à la veuve, à ce
sujet. Je lui ai représenté que dans la position où elle se
trouvait sa délicatesse était très-déplacée ; qu'elle n'avait
d'autre appui , d'autre défenseur contre la méchanceté
d'Orobase, que ce Gélanor; que cet amant respectueux
et tendre n'exigeait aucun retour pour prix de ses se-
cours ; que si , pour une simple déclaration d'amour, elle
aimait mieux s'en passer et périr, elle n'avait pas du
moins le droit d'en priver son fils ; que la métaphysique
délicate et raffinée dont elle se servait avec Gélanor
pouvait être à sa place dans un boudoir de veuve à
9.38 CORRESPONDANCE INÉDITE
Paris, et faire refuser un écran que l'ami du défunt
aurait apporté pour étrennes , après avoir risqué sa dé-
claration, mais qu'une mère de famille ne refusait point
l'épée d'un galant homme dont elle a un si urgent be-
soin , parce que ce galant homme a ressenti le pouvoir
de ses beaux yeux. J'ai fait toutes ces représentations,
et j'en ai été pour ma rhétorique : les personnages de
M. Ducis sont d'une obstination diabolique.
Pendant qu'Amélise s'amuse de ces mièvreries, Oro-
base ne perd pas son temps. Il se lie avec le grand-
prêtre , dont le pouvoir sur l'esprit du peuple est sans
bornes, et tandis qu'il témoigne à sa belle-sœur les plus
grands regrets des nuages qu'on a répandus sur la nais-
sance de son fils, il forme avec le grand-prêtre le com-
plot de sacrifier la mère et le fils aux dieux, qui auront
la complaisance de demander ces victimes par la bouche
de leur ministre. En attendant ce funeste arrêt, Amé-
lise et Arsacès sont confinés dans le temple pour être
sous la protection immédiate des dieux.
Ces dieux les auraient mal défendus contre les en-
treprises d'Orobase; mais heureusement leur grand-
prêtre est un de ces honnêtes gens qui savent être fri-
pons avec les fripons , et couvrir dans l'occasion une
sainte perfidie sous le masque de l'amitié.
Orobase assemble l'armée pour entendre l'oracle des
dieux. Amélise se croit perdue. Elle harangue l'armée.
Elle lui présente son fils. Elle crie aux guerriers :
Formez autour du roi de vivantes murailles.
Elle n'épargne pas les invectives contre l'usurpateur;
elle lui souhaite que la couronne
DE GRIMM ET DIDEROT. l3()
Devienne un fer brûlant qui s'attache à sa tête.
Orobase répond par d'autres imprécations. L'armée
est indécise. Le grand-prêtre fait cesser cette terrible
bagarre en révélant tous les crimes d'Orobase. Cette
révolution aussi soudaine qu'inattendue ne fait pas
perdre courage à ce scélérat hardi. Il veut encore com-
mander l'armée; mais Gélanor arrive à propos à la tête
des Grecs. Orobase est abandonné par ses troupes, et
obligé de se punir lui-même en s'enfonçant un poignard
dans le ventre.
Vous direz qu'on ne peut voir un plan plus absurde,
plus extravagant, plus opposé au sens commun que le
plan àiAmélise, et qu'il n'est pas étonnant que cette
pièce ait été sifflée. Ce n'est pourtant pas la platitude et
l'absurdité du plan qui l'ont fait tomber, et nous avons
vu des tragédies en plein succès , quoique leur plan fût
pour le moins aussi ridicule que celui de M. Ducis.
Quand je ne me rappellerais que la tragédie de Zel-
mire, par M. De Belloi, je prouverais, je crois, aisément,
que M. Ducis n'a aucun avantage du coté de l'absur-
dité sur son heureux rival. Mais si le public de Paris
est d'une facilité beaucoup trop grande sur ce qui dans
les ouvrages d'esprit est du ressort de l'invention et du
jugement, il est, en revanche, d'une sévérité intrai-
table sur tout ce qui tient à là diction et au style, et
la platitude à cet égard est une maladie dont les au-
teurs ne relèvent jamais. Le fer brûlant et les vivantes
murailles ont fait plus de tort à M. Ducis que toutes
les extravagances qu'il aurait pu ajouter, dans la con-
duite de sa pièce , aux extravagances qui y sont déjà.
ll\Q CORRESPONDANCE INEDITE
Il n'y a presque point de scène dans cette tragédie
infortunée, qui ne rappelle une situation à peu près
semblable de Mérope, ftlphigénie , ftAndromaque ,
ftAthalic. C'est une des maladresses les plus insignes de
ce pauvre poète. Partout il a Pair de vous dire : voyez
comme je suis loin des modèles que j'ai voulu piller !
J'avais à côté de moi un homme qui était au fait de
l'histoire de M. Ducis et qui nous la contait. Il nous
apprit entre autres, que M. Ducis avait un logement
à la Ménagerie. «Parlez donc français, lui dit son voisin,
et dites une loge. » Bonsoir à M. Ducis dans sa loge!
SUR LES ÉCONOMISTES.
A Paris, ce i5 février 1768-
Il faut compter la congrégation des pauvres d'esprit
et simples de cœur rassemblés dans la sacristie de M. le
marquis de Mirabeau sous l'étendard du docteur Fran-
çois Quesnai et sous le titre à' économistes politiques et
ruraux , au nombre de ces confréries religieuses, qui
forment leur domination dans l'obscurité et qui ont déjà
une foule de prosélytes , lorsqu'on commence à s'aper-
cevoir de leur projet et de leurs entreprises. Le vieux
Quesnai a toutes les qualités d'un chef de secte. Il a
fait de sa doctrine un mélange de vérités communes
et de visions obscures. Il écrit peu lui-même , et s'il
écrit, ce n'est pas pour être entendu. Le peu qu'il nous
a manifesté lui-même de ses idées est une apocalypse
inintelligible; la masse de sa doctrine qui s'appelledans
DE GR1MM ET DIDEROT. ll\l
le parti la science tout court et par excellence, est ré-
pandue par ses disciples, qui ont toute la ferveur et toute
l'imbécillité nécessaire au métier d'apôtre. Leur admi-
ration pour le maître est sans bornes, et ce qui est tout-
à-fait naturel , c'est que son mépris pour ses disciples
est sans mesure. Il aime à les humilier lorsqu'ils sont
assemblés autour de lui bouche béante pour écouter
ses oracles ; et il ne se cache pas dans ses tête-à-tête avec
les postulans et les novices , ou avec les députés des
provinces et des pays étrangers , du peu de cas qu'il fait
des interprètes de sa doctrine. Le ton cynique qu'il a
pris convient encore très-bien à un chef de secte. Lors-
que, en qualité de médecin de madame de Pompadour, il
était logé dans l'entresol de son appartement de Ver-
sailles , il avait choisi le rôle d'homme sévère et de
frondeur de la cour , et ce n'est pas la plus mauvaise
tournure que l'ambition puisse prendre : la flatterie et
la bassesse même l'ont souvent choisie avec succès
pour parvenir à leurs fins.
La folie du docteur Quesnai serait déjouer en Eu-
rope le rôle que Confucius a joué à la Chine, et de pro-
duire une révolution , ou du moins de créer une secte
nombreuse et répandue dans tous les pays, par un
mélange de principes d'agriculture, de gouvernement
et de morale , et par des lieux communs que personne
n'ignore , mais dont la trivialité nous est dérobée sous
un style emphatique et louche ou par une exagération
extravagante et outrée. C'est sous ce point de vue et
avec ces armes que ses disciples prêchent la science du
maître; il a senti du moins que ce n'était pas le moment
où l'on réussirait à former une secte par de nouvelles
16
l!\l COJUîESPONDANCE INEDITE
opinions religieuses, ou en réformant les anciennes.
Mais devait-il se flatter d'établir une secte quelconque,
dans un siècle où personne n'est cru sur sa parole , où
personne n'est dispensé de produire ses titres, où l'es-
prit de discussion est porté au plus haut degré de li-
berté, où les Voltaire et les Montesquieu, les Buffon et
les Diderot nous ont accoutumés a une réunion de gé-
nie et de goût , de clarté et de raison , qui caractérise un
siècle éclairé? Oui , sans doute : le ténébreux Quesnai
et ses barbares apôtres réussiront à jouer pendant quel-
que temps un rôle, même dans le siècle de Voltaire. La
ferveur et l'opiniâtreté viennent toujours à bout do
leurs entreprises. Il existe parmi les hommes de tous les
temps, une classe d'esprits faibles et rétrécis créés pour
la conquête de ceux qui ne dédaignent pas de s'en em-
parer, et cette classe est peut-être de toutes la plus
considérable. Le hesoin et la facilité de jouer un rôle
dans un parti lui attirent, dans sa nouveauté, encore un
grand nombre de prosélytes que leur nullité aurait re-
tenus dans la foule. Il faut des associations aux hommes
d'une certaine tournure; dans les pays où ils ne peu-
vent plus se faire moines, ils se font quakers, ou métho-
distes, ou herrnhuter, et dans les pays où la religion a
fait son temps, ils se réunissent en confréries politiques,
ou philosophiques , ou littéraires; les économistes sont
les piétistes de la philosophie.
Il est vrai que la secte des économistes politiques ne
fera pas grande fortune à Paris; il y faut trop de
preuves pour justifier sa mission: mais elle étendra ses
conquêtes dans toutes les provinces du royaume. Elle a
déjà un parti considérable en Suisse. La fortune des
de amiral et diberot. i43
sectes commence toujours par la populace, et la popu-
lace littéraire est aussi nombreuse qu'aucune autre. Il
est vrai que le livre de V Ordre essentiel et naturel des
sociétés politiques, qui devait produire une si grande ré-
volution dans toute l'Europe, est tombé dans un discré-
dit total ; mais cet écbec n'est que l'effet d'une ambi-
tion démesurée. Si le livre de M. de La Rivière n'avait
pas été annoncé avec trop d'emphase; si l'auteur n'a-
vait pas eu un moment la sottise de vouloir s'égaler au
président de Montesquieu et même renverser la statue de
ce grand homme, son ouvrage aurait été jugé avec moins
de rigueur, et il aurait pu même conserver une certaine
réputation. C'est, à mon avis, un des plus mauvais livres
qui aient été faits de notre temps; mais il en aurait imposé
à un grand nombre d'esprits superficiels par ce faux air
de logique et d'enchaînement d'idées qu'il affecte, et qui
couvre au fond un tissu de sophismes d'une platitude
révoltante. Il faut même dire la vérité : quoique cet ou-
vrage soit entièrement tombé, beaucoup de personnes
s'imaginent qu'il ne peut avoir été annoncé si magnifi-
quement et avec tant de confiance, sans valoir quelque
chose. Ils s'en prennent de son mauvais succès à la pla-
titude du style, et ont bien de la peine à ne pas croire
qu'il ne manque pas de mérite du coté de la logique et
de l'enchaînement des idées : c'est-à-dire que ce qui me
le fait particulièrement mépriser, c'est tout juste sur
quoi ces gens-là fondent son apologie.
M. l'abbé de Mably l'a cru si dangereux par ce côté,
qu'il a jugé nécessaire de lui opposer un ouvrage tout
exprès pour le réfuter. Cet ouvrage est intitulé : Doutes
proposés aux Économistes.
2/j/j CORRESPONDANCE INÉDITE
BROCHURES DE VOLTAIRE.
Il nous est arrivé, cet ordinaire.... De la manufac-
ture de Ferney , n'est-il pas vrai ? Vous l'avez dit ; et
l'on peut hardiment, à chaque ordinaire, commencer
un article par cette formule, hien sûr qu'on aura pour
achever la phrase, le titre de quelque feuille ou de
quelque brochure à annoncer. C'est bien dommage que
toutes ces feuilles, qui se succèdent avec tant de rapidité,
restent d'une rareté si excessive à Paris. A peine trouve-
t-on le moyen de satisfaire sa curiosité par une lecture
rapide, et leur multiplicité fait qu'on a tant de lièvres
à courir à la fois , qu'on n'en attrape aucun. Il faut espé-
rer que toutes ces feuilles seront recueillies avec soin
par M. Cramer pour former des volumes de mélanges,
et que nous n'en perdrons aucune, malgré l'impossibilité
où nous sommes de nous les procurer à présent. L'écrit
qui nous est venu est ordinaire a quarante-huit pages
d'impression. Il est intitulé les Droits des hommes , ' 'et
les Usurpations des autres. Le titre de cet écrit porte
qu'il est traduit de l'italien et imprimé à Amsterdam.
On peut le regarder comme une suite de X Epître aux
Romains dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte.
En rapportant l'inscription des différens articles traités
sommairement dans cette succincte diatribe, je vous
aurai fait concevoir toute l'étendue des obligations de
la cour de Rome envers le savant auteur. Premier ar-
ticle : Un prêtre de Christ doit -il être souverain?
Vous croyez bien que l'auteur pense que rien n'est plus
absurde, plus contraire à la raison , à la politique, au
DE GRIMM ET DIDEROT. 245
bon ordre. Il n'emploie pourtant que l'esprit des évan-
giles et l'histoire pour tomber dans cette affreuse hé-
résie. Second article : de ISaples. L'auteur prouve [que
la prétendue suzeraineté du pape sur le royaume de
Naples est une usurpation contraire à toutes les an-
ciennes lois féodales, contraire à la religion chrétienne,
à l'indépendancedes souverains , au bon sens et à la
loi naturelle; et quoique cet abus dure depuis sept ans,
il n'en soutient pas moins qu'il faut l'abolir. Article
troisième : De la monarchie de Sicile. L'auteur prouve
que ce qu'on appelle la prérogative de la monarchie de
Sicile accordée par le pape Urbain II au roi Roger ,
n'est qu'un droit essentiellement attaché à toutes les
puissances chrétiennes, et pour l'exercice duquel on n'a
pas besoin d'un privilège de la cour de Rome. Il nous
donne d'ailleurs un précis fort piquant des trames pon-
tificales dans cette île. Article quatrième : De Ferrare.
La réunion de Ferrare à l'Etat Ecclésiastique est une
des plus insignes usurpations des papes, dont l'auteur
rapporte ici les principales circonstances. Suivant ses
conclusions , le duc de Modène ne peut se dispenser
de reprendre Ferrare et d'en chasser le vice-légat pon-
tifical. Dans l'article suivant , l'usurpation de Castro et
Ronciglione sur la maison de Parme est rapportée avec
une extrême gaieté. Les deux derniers articles rapportent
les acquisitions de Jules II et d' Alexandre VI d'une ma-
nière également piquante, et la conclusion , c'est qu'il faut
les rendre. Si Dieu nous conserve notre très-Saint-Père
Clémen t XIII encore quelques lustres, il y aura beaucoup
d'esturgeons de mangés et quelques restitutions peut-
être de faites. Il faut toujours observer l'esprit des dif-
ït\6 CORRESPONDANCE INEDITE
férens siècles. Il y a deux cents ans que la cour de
Rome cherchait à faire assassiner le célèbre Fra Paolo;
elle n'envoie pas aujourd'hui des assassins à Ferney ,
premièrement parce que le patriarche est en deçà des
Alpes, et qu'il n'écrit pas en italien; en second lieu,
parce que tout le monde est aujourd'hui dans le secret,
et qu'on ne peut pas exterminer tout le monde.
On accuse la manufacture de Ferney d'une autre pro-
duction qui porte le titre suivant : Examen de la nou-
velle histoire de Henri IV, de M. de Bury,par M. lemar-
quis de B., lu dans une séance d'académie , auquel on a
joint une pièce analogue; Genève, chez Claude\Philibert.
Cet écrit a cent pages in-octavo. S'il est du chef de la
manufacture, il faut convenir qu'il n'a jamais déguisé
son style et sa manière avec plus d'adresse. Vous y re-
marquerez des tournures qui ne sont point du tout les
siennes; il y a même des idées qui sont opposées à
d'autres idées qu'on lui connaît. Mais tout cela pourrait
bien n'être que l'effet d'une extrême adresse : car si cet
écrit n'était pas de lui , il resterait toujours la difficulté
de savoir de qui il peut être, parce qu'il est rempli de
traits excellens qui ne peuvent guère venir d'ailleurs.
Pourquoi donc ce chef, dont les ouvrages ont pour
l'ordinaire une empreinte si brillante et si aisée à recon-
naître, a-t-il pris tant de soins à nous la dérober dans
cette occasion , jusqu'à renoncer à son orthographe ?
En voici la raison. M. de Bury est un petit polisson
qui ne mérite aucune attention : il était digne d'écrire
l'histoire de Henri IV, à peu près comme Duclos était
DE GRIMAI ET DIDEROT. l[\"j
digne de succéder à M. de Voltaire dans la place d'his-
toriographe de France, ou comme M. de La Rivière et
son docteur Quesnai sont faits pour figurer à coté de
Montesquieu. Aussi l'auteur de X Examen se soucie-t-il
très- peu de relever les impertinences de Bury , mais il
voulait se servir de cette occasion pour toucher à plu-
sieurs points excessivement délicats, et c'est pour cela
qu'il s'est masqué jusqu'aux, dents. On lit dans les pre-
mières pages un portrait du petit-fîls de Schabas, pos-
sesseur du trône de Perse, qui est d'une hardiesse in-
croyable. L'auteur s'élève dès le commencement , avec
beaucoup de force , contre la lâcheté des historiens mo-
dernes. Il cite un trait de Y Histoire de Louis XI, par
Duclos,pour exemple; il n'oublie pas non plus de dire
à M. Thomas son fait sur son Eloge du Dauphin der-
nier. 11 juge dans un autre sens X Abrégé chronologique
du président Hénault avec la dernière rigueur, et le
met en miettes. On a beaucoup blâmé ce dernier pro-
cédé. On a trouvé cruel de briser à ce pauvre président
sa couronne d'osier, lorsqu'il ne lui restait plus qu'un
moment pour la porter ; et il aurait sans doute mieux
valu le laisser mourir en paix que d'empoisonner ses
derniers instans par une critique impitoyable de son
Abrégé. D'ailleurs, la main d'où partent ces coups doit
les lui rendre encore plus sensibles. UAbrégédu président,
doit une grande partie de son existence aux éloges
qu'il a reçus de M. de Voltaire; si c'est lui qui le déprime
ici, c'est un coup mortel porté par une main amie.
Mais qu'est-ce que fout toutes ces considérations per-
sonnelles dans l'immensité du temps qui nous engloutit?
Tout se réduit à savoir si la critique qu'on fait ici de
ifà CORRESPONDANCE INÉDITE
Y abrégé est juste et fondée. Si les éloges que cet ou-
vrage a reçus ont été outrés, quel mal y a-t-il de les
réduire à leur juste mesure? Gela peut fâcher les amis
du président et les affliger même avec raison ; mais cela
doit être indifférent au public, qui n'a d'antre intérêtque
d'empêcher que ni l'éloge ni la critique d'un ouvrage
ne soit outré ; ni d'autre rôle que de mépriser les éloges
exagérés et de détester une critique injuste etamère^Or
pour savoir si X Abrégé du président Hénault n'a pas
été loué outre mesure quand on l'a compté parmi les
ouvrages qui doivent faire époque dans l'histoire de
l'esprit humain, il faut supposer qu'il ait été fait par un
pauvre diablede littérateur dans un grenier du faubourg
Saint-Marceau , et se demander de bonne foi s'il aurait
reçu le même accueil.
Il me reste, en ma qualité d'avocat pour et contre ,
de rapporter ici les raisons qui peuvent faire douter
que cette brochure sorte de l'atelier de Ferney , ou du
moins les précautions que l'auteur a prises pour nous
donner le change. Je ne regarde pas comme telles le
reproche que l'auteur fait quelque part à M. de Vol-
taire d'avoir écrit l'histoire trop en poète. C'est un ar-
tifice connu de s'égratigner pour avoir droit de se ran-
ger du coté de ceux qu'on a blessés h mort ; mais voici
quelques considérations qui peuvent réellement donner
le change.
L'auteur de Y Examen a fait imprimer à la suite de
sa brochure une feuille de M. de Voltaire connue
depuis deux ans, et intitulée : le Président de Thou jus-
tifié contre les calomnies de M. de Burj. Dans cette
feuille, M. de Voltaire reproche à Bury d'avoir voulu
DE GRÏMM ET DIDEROT 249
noircir sans preuves la mémoire de la reine Marie de
Médicis ; il a depuis fait le même reproche à l'abbé
Bergier dans les Conseils raisonnables. L'auteur de
X Examen, au contraire, attaque avec beaucoup de force
la mémoire de cette princesse , trop suspecte dans le
fond pour être aisément justifiée. Mais cette diversité
de sentiment pourrait encore être un tour d'adresse.
On sait qu'eu général le patriarche de Ferney n'est
rien moins que favorable aux prétentions parlemen-
taires; et l'auteur de X Examen rapporte un passage
de X Instruction des députés des états de Blois de 1677 ?
où il est dit que les cours des parlemens sont des
états-généraux au petit pied. L'auteur observe avec
raison qu'il est bien singulier que les parlemens ne se
soient jamais fait un titre et une loi fondamentale de ce
passage.
L'auteur de X Examen reproche à Bury d'avoir dit,
en parlant de Henri IV et du duc de Parme, ces deux
princes-, il ajouteque c'est comme si l'on disait ces deux
princes, en parlant de Louis XV et de M. le prince de
Beau veau. Le reproche de manque de bienséance fait à
Bury est fondé, mais l'application de l'exemple n'est
pas juste : il y a de la différence entre un duc de Parme
qui est réellement prince, et un homme de qualité qui
n'en a que le titre; M. de Voltaire sait cela aussi bien
qu'un autre. Ceci n'est qu'une minutie, mais cette mi-
nutie est peut-être une des raisons les plus fortes pour
faire douter que cette brochure vienne de Ferney.
L'auteur de X Examen finit sa brochure en proposant,
pour le progrès de l'histoire, l'établissement d'une so-
ciété, sous le titre d: 'Académie d' histoire de la patrie*
25o CORRESPONDANCE INÉDITE
Voilà encore une pédanterie qui ne ressemble guère à
M. de Voltaire. Une académie royale d'histoire de la
patrie servirait tout juste autant aux progrès de l'his-
toire que nos sociétés royales d'agriculture à l'abon-
dance et à l'augmentation des récoltes. Toutes ces so-
ciétés et ces académies multipliées à l'excès par toute
l'Europe, ne sont bonnes qu'à amuser des enfans à qui
leur oisiveté est à charge.
Bury n'ayant rien à nous apprendre sur l'éducation
de son prince, nous apprend qu'il n'y avait pas alors
beaucoup de bons livres. L'auteur de Y Examen relève
cette impertinence comme il convient. Et toute l'anti-
quité grecque et romaine, donc! Bury croit, parce qu'il
n'-est pas en état d'en profiter, que c'est un trésor perdu
pour tout le monde. « En ce temps-là , dit l'auteur de
« Y Examen , les âmes se nourrissaient des chefs-d'œu-
« vres que nous osons mépriser aujourd'hui. Aussi ce
« siècle fut-il celui des grands talens réunis aux grandes
« vertus. » A parler plus exactement, les chefs-d'œuvre
de l'antiquité grecque et romaine occupaient bien en
ce temps les gens de lettres dont les successeurs osent
les négliger aujourd'hui, mais ils n'étaient guère connus
des gens du monde, qui étaient aussi ignorans que bar-
bares. Ce fut le siècle des grands talens, parce que les
dissensions civiles en font toujours éclore; mais ces
grands talens n'étaient certainement pas réunis aux
grandes vertus. Il y eut sans doute des hommes ver-
tueux , parce que dans la plus forte contagion de la
maladie pestilentielle, il y a toujours quelques hommes
qui lui échappent ; mais les mœurs publiques étaient
en général atroces et effroyables. Le fanatisme et la
DE GROIM ET DIDEROT. 2D I
superstition avaient répandu leurs fureurs sur une grande
partie de l'Europe , l'énergie des âmes n'était que fé-
rocité, et la religion ne servait tour à tour qu'à autoriser
et expier des crimes. M. de Voltaire sait encore cela
aussi bien que nous. Si l'auteur de Y Examen paraît
d'un sentiment contraire, c'est que Y Examen ne vient
point de Ferney, ou que l'auteur a encore ici voulu don-
ner le change.
11 faut, en finissant, relever un endroit remarquable
de cette brochure. L'auteur parle de l'aversion de
Henri IV pour la lecture. Il renvoie sur cela aux Mémoires
de Duplessis-Mornai , « qui , dit-il, le lui reproche en
« termes exprès dans une lettre d'avis où l'on trouve un
« trait singulier, et si singulier, que c'est beaucoup de l'in-
« diquer aux curieux. » Ce passage mérite de l'attention ,
et le premier moment que j'aurai à moi, j'irai feuilleter
les Mémoires de Duplessis-Mornai , pour découvrir un
trait assez singulier pour que notre auteur, qui ose
beaucoup , n'ait pas osé le rapporter.
Tout le monde a lu dans les gazettes la nouvelle
expérience de physique qu'on a faite depuis peu , et
suivant laquelle les colimaçons à qui l'on coupe la
tête, en reprennent une nouvelle au bout d'un mois,
et ne laissent pas de vivre tandis que cette nouvelle
têie repousse. Vous savez que dans la manufacture de
Ferney rien ne tombe à terre , et qu'elle est toujours
au courant de tout ce qui occupe le public. En consé-
quence il nous est arrivé, cet ordinaire, du grand ma-
gasin un écrit intitulé : les Colimaçons du révérend
1 5a CORRESPONDANCE INÉDITE
père VEscarbotier, par la grâce de Dieu capucin in-
digne , prédicateur ordinaire et cuisinier du grand
couvent de la ville de Clermont en Auvergne, au rêvé*
rend père Elle, carme chaussé , docteur en théologie.
Cet écrit renferme trois lettres du révérend père l'Es-
earbotier et deux réponses du révérend père Elie, carme,
avec la dissertation du physicien deSaint-Flour.On ne
peut rien lire de plus gai et de plus fou que cette cor-
respondance sur l'aventure des colimaçons; cela est
plein de sel, de verve, et d'une teinte aussi comique que
philosophique. Le physicien de Saint-Flour ne vaut pas
cependant le père l'Escarbotier capucin], ni le père Elie
carme. Il se moque des systèmes de M. de Buffon avec
toute la considération due à la personne et aux talens
de ce philosophe, et des expériences de M. Needham ,
avec tout le mépris qu'on lui connaît pour cet Anglais
papiste qu'il soutient toujours Irlandais et jésuite. 11 ne
veut pas absolument qu'un bouillon de mouton, hermé-
tiquement enfermé dans une bouteille et préservé de
tout insecte, produise de petits animaux par la seule
putréfaction; il soutient qu'il faut absolument un germe
pour produire un animal organisé. Le physicien de
Saint-Flour est très-mauvais physicien, mais c'est un
homme de beaucoup d'esprit et qui conserve le coup-
d'œil philosophique , lors même qu'il s'égare : il n'ap-
partient pas à tout le monde d'être même mauvais
comme lui. Sa dissertation , qui est longuette, répète ce
que l'on a déjà lu dans la Philosophie de l'histoire et
dans l'Homme aux quarante écus sur la formation
des montagnes et sur les coquillages de mer, que les
naturalistes prétendent trouver sur les monts les plus
DE GRIMM ET DIDEROT. 2 53
élevés et les plus éloignés de l'Océan. Elle tourne un
peu court vers la fin, mais cette fin est très-philoso-
phique ; j'ai seulement peur que les roquets de la Sor-
bonne ne lui trouvent le fumet de matérialisme. Aussi
le révérend père Elie, carme chaussé, exhorte beaucoup,
dans sa dernière réponse le révérend père l'Escarbo-r
tier , capucin-prédicateur et cuisinier du grand-cou-
vent, de ne se point laisser séduire par le physicien de
Saint-Flour ni parles autres philosophes. Il dit, à l'é-
gard de l'Océan, que son nom ne se trouve jamais dans
l'écriture , et il en infère que cet Océan , dont on parle
tant, est fort peu de chose. Ce trait et plusieurs autres
dont cette correspondance fourmille, m'ont paru neufs
et excellens.
ANALYSE, EN FORME DE PROCES- VERBAL, DE LAURETTE,
COMEDIE DE M. DU DOYER DE GASTEL.
A Paris , ce içr octobre 1768.
Ce jourd'hui, 1er octobre, l'an de grâce mil sept
cent soixante-huit , moi soussigné, maître bavard en
philosophie et en littérature, faiseur de feuilles cham-
breland, faisant plus de feuilles que personne, mais n'en
tenant magasin que pour l'usage de quelques grands et
augustes personnages de la partie septentrionale de
l'Europe , ayant été sommé de comparoir par-devant
messire Augustin Testart Dulys , conseiller du roi en
ses conseils , lieutenant criminel au Chàtelet de Paris,
pour rendre témoignage sur aucunsfaits résultans d'un
procès criminel intenté à l'occasion d'un enlèvement
1 54 CORRESPONDANCE INÉDITE
arrivé le 1 4 du mois passe sur le théâtre de la Co-
médie Française, entre sept et huit heures de relevée,
je susdit soussigné me suis transporté à l'audience dudit
magistrat, lequel j'ai trouvé siégeant d'un air un peu
blême à côté de madame la lieutenante criminelle, son
épouse ; et après avoir reçu de ladite dame quelques
complimens flatteurs sur la réputation de véracité et
de probité dont je jouissais dans mon quartier, et lui
avoir reconnu par contre de beaux yeux noirs, ensemble
des manières fort aimables, j'ai fait et signé la déposition
suivante, laquelle je déclare exacte et conforme à la
vérité dans toute son étendue.
Interrogé si j'avais quelque connaissance d'un rapt
fait par violence en présence du public, le 14 du
mois dernier, sur le théâtre de la Comédie Française,
j'ai dit qu'audit jour je m'étais transporté sur les cinq
heures du soir à l'hôtel des comédiens ordinaires du
roi , pour assister à une représentation des Femmes
savantes, comédie d'un nommé Molière, lequel, au dire
d'aucuns, en valait bien un autre; suivie de la première
représentation de Laurette, comédie nouvelle en vers et
en deux actes.
Interrogé si je connaissais le père de cette Laurette,
j'ai dit que j'avais ouï dire qu'il s'appelait M. du Doyer
de Gastel , jeune homme que je croyais avoir rencontré,
il y a quelques années, dans une maison où l'on m'avait
assuré qu'il était pauvre, honnête, de bonnes mœurs,
fort amoureux en outre , mais en tout bien et en tout
honneur, de la demoiselle d'Oligni , jeune actrice du
Théâtre Français , mais vertueuse et sage ni plus ni moins
qu'une religieuse, à la gloire de laquelle mondit sieur
DE GRIMM ET DIDEROT. 2 55
du Doyer avait même composé jadis une épître en vers,
dont je me souvenais avoir pris lecture dans le temps
et orné mes feuilles , sans pouvoir dire si elle en valait
la peine.
Interrogé si c'était là tout ce que je savais de M. du
Doyer de Gastel, j'ai répondu, «Tout, » n'étant pas obligé
de me souvenir de rien à son sujet.
Interrogé si je le croyais seulement homme pauvre
ou en même temps pauvre homme, j'ai dit qu'il n'ap-
partenait qu'à la cour , vérification préalablement faite
des pièces du procès , de statuer sur cette question ce
que de droit.
Interrogé si, avant d'assisterà la représentation, j'avais
eu quelque connaissance de ce qui devait s'y passer, j'ai
dit que je me rappelais d'avoir lu le conte de Laurette
parmi les Contes moraux de maître Marmontel, de l'A-
cadémie Française, et de l'avoir trouvé un des meilleurs
dudit maître , quoiqu'il me parût avoir le défaut géné-
ral de ses Contes, savoir : celui d'être trop long et de
manquer de sentiment toujours, et souvent de naturel
et de vérité; qu'au surplus, crainte d'indigestion, je
n'avais lu qu'un très-petit nombre de ces Contes mo-
raux.
Interpellé de m'expliquer sur cette crainte d'indiges-
tion à l'occasion d'un recueil dont le succès a été si géné-
ral, et qui a passé plus de six mois sur la toilette de ma-
dame la lieutenante criminelle, j'ai dit que chacun avait
ses idées, que j'avais tort sans doute, mais que j'étais plus
difficile sur ce genre qu'un autre ; que j'y voulais trou-
ver le plus grand naturel, une facilité et une grâce sin-
gulières dans le style, point d'emphase, point d'efforts,
^56 CORRESPONDANCE INÉDITE
point d'échafaudage, point de longueurs, rien de lourd,
rien d'alambiqué, rien de tiré par les cheveux; qu'il fal-
lait que je visse clairement que l'auteur s'est amusé lui-
même en voulant m'amuser; qu'en un mot certain faiseur
de contes, appelé Voltaire, m'avait dégoûté de tous les
autres, et que je me réservais de me pourvoir, en temps et
lieu , par-devant la cour, en dommages et intérêts contre
ledit Voltaire, à causedu dégoût qu'il m'avait donné pour
la plupart des maîtres de sa communauté. Qu'au demeu-
rant j étais persuadé que les mies et les bonnes en charge
feraient bien de substituer les Contes moraux de maître
Marmontel aux contes avec lesquels elles étaient en
usage d'endormir les enfans, parce que ces contes étaient
plus sensés, qu'il y était question de vertu et d'autres
bonnes choses auxquelles on ne fait pas mal d'accoutu-
mer les oreilles de bonne heure ; que, d'ailleurs les
personnages des susdits Contes moraux étaient presque
aussi bavards que les mies et moi, ce qui plaisait beau-
coup aux enfans , lesquels aiment en général les
bavards.
Interrogé comment un conteur vertueux tel que
M. Marmontel, a pu donner lieu au scandale public qui
fait l'objet de ce procès, j'ai dit que ce scandale me parais-
sait le fait de la comédie de Za«/Wte,etnonduconte de
Laurette; qu'en conséquence le sieur du Doyer de Gas-
tel m'en paraissait seul responsable.
Interpellé de m'expliquer sur les personnages de sa
pièce lesquels sont principalement entrés dans les vues
criminelles de cet auteur, et en partageant son tort
ont excité contre eux le cri public , j'ai dit que , pour ne
faire tort à personne dans une affaire aussi grave , je
DE &RIMM ET DIDEROT. 1 5 7
me trouvais obligé de m'expliquer sur chacun séparé-
ment.
Interrogé si, d'abord, le lieu même ne m'avait pas
paru suspect , j'ai dit que j'avais reconnu le jardin du
château deClancé , où madame deClancé, femme de la
cour et du bon ton , donnait ces bals champêtres aux-
quels elle avait coutume d'admettre les jeunes filles et
les garçons du village ; qu'à la vérité ces bals avaient
fourni l'occasion au jeune comte de Luzy de voir Lau-
rette et de concevoir une forte passion pour elle, mais
que ce n'était pas la faute de madame de Clancé; que
son bal avait été fort beau ce \!\ du mois passé , jour
qui avait eu des suites assez sérieuses pour exciter
l'attention de la cour; que les comédiens ordinaires
du roi avaient prêté pour ce jour-là , et leurs danseurs
qui sont très-mauvais, et leurs plus jolies actrices, les-
quels, représentant les uns les gens du château, les
autres les gens du village, avaient formé pêle-mêle un
bal champêtre; qu'il y avait eu dans le fond sur une
terrasse élevée un buffet garni de toutes sortes derafraî-
chissemens, et que le lieu même du bal, sur le devant
en-deçà de la terrasse, s'était trouvé entouré de canapés
de bois et de chaises de jardin , les dernières vulgaire-
ment et vilainement appelées pclles-à-cul ; qu'ainsi rien
n'avait manqué à la commodité et aux agrémens de ce
bal , où madame de Clancé , représentée par madame
Préville, n'avait pas dédaigné de danser elle-même une
contredanse avec tout le village.
Interpellé de dire librement ma façon dépenser sur
madame deClancé, j'ai dit qu'elle m'avait paru jouir d'une
très-mince considération dans le parterre, dont beaucoup
"7
2)8 CORRESPONDANCE INÉDITE
de membres étaient d'avis qu'elle n'aurait pas dû pa-
raître à son bal.
Interrogé s'il n'y avait rien à dire sur sa conduite ,
j'ai dit : Rien , excepté sa liaison avec le comte de Luzy,
à qui elle avait permis de lui dire ce que sûrement bien
des gens voudraient dire à madame la lieutenante cri-
minelle, mais ce qu'elle n'écoute sans doute que de la
bouche de monsieur le lieutenant criminel.
Interrogé à voix basse par ledit magistrat pourquoi
je disais sans doute, j'ai demandé la permission de le
supprimer.
Interrogé si j'avais remarqué que la liaison de ma-
dame deClancé et du comte de Luzy avait choqué, j'ai
dit que je le croyais d'autant moins que ce jeune homme
n'avait que sa passion pour Laurette en tête, et que
madame de Clancé paraissait femme à se consoler aisé-
ment de la perte d'un amant par l'acquisition d'un autre ;
que seulement tout le monde eût désiré qu'il n'eût pas
été question ni de madame deClancé, ni de son amour.
Interpellé de faire ma déposition sur cette allemande
dansée à ce bal par une parente du comle de Luzy avec
un homme qui avait l'air du suisse de la comédie, j'ai
dit qu'il y avait dans cet énoncé plusieurs erreurs capi-
tales. Que, premièrement, la petite paysanne qui avait
dansé l'allemande s'appelait mademoiselle Luzy, de son
nom de foyer, et exerçait sur le théâtre l'emploi de
soubrette; qu'elle n'était aucunement parente du comte
de Luzy, qui portait au foyer le nom charmant de
Mole; que cette mademoiselle Luzy, fort jolie et fort
bête, avait dansé une allemande avec un grand flandrin
qui se dit neveu de madame Préville , et à qui un
DE &RIMM ET DIDEROT. 1 5g
baudrier de suisse ne siérait pas mal ; que cette alle-
mande et ses différens tournoiemens avaient duré, à la
montre, près d'une demi-heure ; qu'aucuns avaient à
la vérité trouvé cette danse fort indécente , mais que
d'autres avaient été moins rigides, et avaient même as-
suré que c'était de toutes les scènes de la pièce la plus
éloquente , et celle dont le discours les avait le moins
ennuyés.
Interrogé si Laurette n'avait pas paru à ce bal , j'ai
dit qu'elle y était venue représentée par mademoiselle
d'Oligni, mais qu'apparemment ne sachant pas danser,
elle n'avait fait que regarder les contorsions de sa ca-
marade Luzy.
Interrogé si le comte de Luzy avait formé alors quel-
que projet d'enlèvement, j'ai dit qu'il avait seulement
fait promettre à Laurette de venir le trouver dans le
jardin après le bal à l'entrée de Ja nuit, et que cette
pauvre innocente, très-amoureuse du jeune comte et ne
se connaissant pas en dangers, s'était trouvée exacte au
rendez-vous.
Interpellé de dire toute vérité sur la manière dont
l'enlèvement qui a causé un si grand scandale dans le
parterre s'est effectué, j'ai dit que Laurette est venue ,
que le comte de Luzy l'a conjurée long-temps de le
suivre, qu'elle n'en a voulu rien faire, mais qu'à la fin
elle s'est placée sur une pelle-à-cul pour s'évanouir;
qu'alors le nommé Morel, domestique, était venu dire au
comte que son carrosse était prêt à la grille; que le comte
de Luzy lui avait demandé des eaux de senteur pour faire
revenir cette pauvre Laurette, mais que Morel plus avisé
avait emporté la pelle-à-cul , ensemble Lauretie éva-
l6o CORRESPONDANCE INÉDITE
nouie, de sorte que son maître n'avait eu d'autre parti
que de le suivre.
Interrogé si je connaissais ce Morel, j'ai dit que je le
connaissais sous le nom de Préville, comme un grand
acteur, mais que je ne voulais avoir aucune liaison
avec lui sous le nom de Morel, quoique ce soit un valet
sententieux, et que le parterre ait eu la bonté d'ap-
plaudir ce vers de sa façon :
L'amour-propre est causeur, mais l'amour est discret.
Interrogé si le tumulte excité par cet enlèvement
avait été général, j'ai dit qu'il m'avait paru universel ;
mais que j'avais ouï dire depuis, que l'auteur seul, dans
sa loge, s'était écrié à chaque vers: Ah que c'est beau]
et que lorsqu'il avait entendu les huées du parterre , il
n'avait cessé de dire dans son trou: Doucement, Mes-
sieurs! paix donc , Messieurs! ne perdons rien....
Interrogé si je ne trouvais pas cet enlèvement très-
indécent, très-scandaleux, contraire aux bonnes mœurs
et à la police, j'ai dit, que si le comte de Luzy, séduit
par son valet Morel, a pu se porter à cette extrémité, il
avait bien réparé sa faute en donnant des preuves in-
contestables de bonne conduite dans le second acte ;
que d'abord Laurette , arrivée dans l'appartement de
son amant, et revenue de son évanouissement du jardin
sur les trois heures du matin, n'avait voulu ni se dés-
habiller, ni se coucher; que le comte de Luzy, de son
coté , avait passé l'entr'acte et le reste de la nuit à faire
une toilette superbe, afin de pouvoir sortir de grand
matin ; qu'il était en effet sorti au commencement du
DE GRIMM ET DIDEROT. a6l
second acte, et qu'il n'était plus revenu qu'à la fin de
la pièce , lorsque Laurette est déjà retrouvée par son
père; de sorte que tout le monde est demeuré con-
vaincu que ce jeune homme est plus sage qu'il n'en a
l'air, et qu'il n'a pas enlevé sa maîtresse pour la mettre
à mal , ni même pour passer son temps avec elle.
Interrogé si je croyais réellement qu'il n'était rien
arrivé de fâcheux à Laurette pendant cette nuit fatale ,
j'ai dit que je le croyais, et que je mettrais ma main au
feu ; que je suppliais la cour de vouloir bien considér
rerce fait avec sa perspicacité ordinaire, parce qu'il me
paraissait tendre à la décharge du sieur du Doyer , et éta-
blir à son profit une différence essentielle entre lui et
maître Marmontel le conteur, lequel , plus accoutumé
au train de Paris , faisait vivre sa Laurette avec le comte
de Luzy au moins six mois dans le désordre et dans
le scandale, là où le sieur du Doyer, se repentant in-
continent de la violence de son rapt , préserve sa ver-
tueuse Laurette de toute autre contusion , dam et dom-
mage, et, ne pouvant nous garder six mois à la Co-
médie , fait arriver le père dans la matinée même qui
succède à cette nuit orageuse, et garantit ainsi Lau-
rette, par un trait qui fait honneur à son cœur, de la
qualité ignominieuse de fille entretenue : sans compter
qu'ayant poussé la générosité et la prévoyance jusqu'à
créer d'avance Basile gentilhomme, il sauve au comte
de Luzy le désagrément de faire une mésalliance, en
quoi il s'était sûrement flatté d'avoir fait un coup de
maître.
Interpellé de dire à quoi le sieur du Doyer a enir
ployé le second acte de la pièce , puisque je croyai*
26 2 CORRESPONDANCE INÉDITE
pouvoir répondre de l'entracte, et que le comte de
Luzy a le bon procédé de sortir dès le commencement
du second acte et de fuir ainsi prudemment l'occasion
qui, comme on sait, fait le larron, j'ai dit que tout
s'était passé aux yeux du parterre avec beaucoup de
circonspection; que le comte de Luzy avait établi ma-
demoiselle Fanier, jolie actrice, comme femme de
chambre auprès de Laurette; qu'à la vérité je soup-
çonnais le sieur du Doyer d'avoir voulu donner des
mœurs suspectes à cette chambrière, mais qu'en tout
cas , le mauvais comme le bon de son rôle n'avait pu
faire aucun effet à cause des huées interminables du par-
terre; que cette pauvre fille s'était même mise à pleu-
rer , voyant qu'elle ne pouvait se faire écouter.
Interrogé si, n'ayant pu se faire entendre, elle n'a-
vait fait aucune action contraire aux bonnes mœurs ,
j'ai dit : Aucune, excepté de charger les oreilles de Lau-
rette de deux pendeloques de diamans , de l'obliger
de se mettre à une toilette magnifiquement garnie , de
la barbouiller de rouge, quoique mademoiselle d'Oligni
ne lui en eût pas mal mis , et de pisser enfin dans ses
propres jupes, de dépit et de douleur de la réception
que le sieur du Doyer lui avait procurée de la part du
parterre, aux galanteries duquel son joli minois l'avait
de tout temps accoutumée.
Interrogé si le sieur du Doyer n'avait aucun autre
reproche à se faire, j'ai dit qu'il avait, à la vérité , ma-
licieusement induit le comte de Luzy d'envoyer à
Laurette, pendant sa toilette, madame Benjamin, cou-
turière, représentée par la maussade Lachassaigne, la-
quelle me paraissait assez digne d'un logement à la Sal-
DE GR1MM ET DIDEROT. a63
pêtrière; qu'elle était venue pour prendre mesure à
Laurette, devant lui fournir plusieurs robes superbes
par ordre de M. le comte; qu'elle avait aussi tiré une
chanson de sa poche, et qu'elle l'avait donnée à chanter
à mademoiselle Fan 1er, laquelle s'obstinant de la chan-
ter malgré les huées terribles du parterre, avait pro-
longé la toilette d'une demi-heure, mais que le par-
terre ne s'en était pas aperçu , parce que la mesure
de la couturière l'avait mis de très-bonne humeur, et
que pendant la chanson il n'avait cessé de crier : la
Bourbonnaise ! la Bourbonnaise !
Interrogé si je croyais que le sieur du Doyer, en com-
posant sa comédie de Laurette, aurait voulu mettre le
sujet de la Bourbonnaise sur le théâtre, j'ai dit que,
vivant dans la retraite , je n'étais pas bien au fait de
l'histoire de la Bourbonnaise; qu'en effet on enten-
dait chanter ses louanges dans toutes les rues de Paris,
et que le peuple l'avait prise en affection autant que le
célèbre Ramponeau; que s'il faut s'en rapporter à la
chanson , cette Bourbonnaise était la fille d'un honnête
ouvrier de Paris, laquelle s'étant laissé débaucher par
un godelureau , s'était établie dans un autre quartier ;
et, vivant avec son amant dans ie luxe, s'était donnée
dans ce quartier pour une fille de condition du Bour-
bonnais ; mais que son père, l'ayant découverte , l'avait
fait enlever par ordre de la police et enfermer dans
une maison de correction ; que cette aventure, qui fai-
sait depuis trois mois les délices du peuple de Paris ,
en sorte qu'il appelait maintenant toutes les filles d'af-
faire et d'autre des Bourbonnaises, avait en effet une
m grande affinité avec l'histoire de J>aurettc, que !«■
264 CORRESPONDANCE INEDITE
parterre lui-même s'y est trompé, mais qu'après tout
c'était au sieur du Doyer à déclarer ses iutentions à
cet égard.
Interrogé si je n'avais plus rien à dire dans cette af-
faire importante, j'ai dit, Rien , sinon que je trouvais à
madame la lieutenante criminelle de fort beaux yeux.
Interrogé si je pouvais en conscience certifier vé-
ritable tout ce que je venais de déposer, j'ai dit que
je le certifiais, à condition de ne pas relire ma dépo-
sition , laissant cette lecture aux risques et périls d'un
chacun s'il s'en trouvait d'assez hardi pour l'entre-
prendre; et ai signé en priant la cour d'user de clé-
mence envers le , ou les coupables.
Et moi retiré, la cour faisant droit sur la dénon-
ciation et sur l'appel interjetés sur cri public par le
procureur-général du roi , sur un enlèvement fait nui-
tamment, le 14 septembre 1768, sur le théâtre de la
Comédie Française, a mandé le sieur du Doyer de Gastel
à la barre , pour être admonesté sur le scandale par lui
donné au public assemblé , ensemble les platitudes et
autres misères de sa pièce , et l'a mis au surplus hors de
cour et procès. Enjoint audit sieur du Doyer de ne
pas récidiver, sous peine d'être poursuivi extraordi-
nairement , et de faire amende honorable devant l'hôtel
des comédiens ordinaires du roi , ayant écriteau de-
vant et derrière avec ces mots : Enleveur de filles in-
nocent, et fauteur d'enlèvemens inutiles. Lui défend
de composer, imprimer, débiter, faire jouer aucune
pièce de théâtre pendant l'espace et le terme de dix
ans. Lui enjoint de garder son ban. Le renvoie au sur-
plus, pour purger son décret et autres accusations,
DE GRIMAI ET DIDEROT. a65
par-devant le lieutenant criminel du Châtelet de Paris;
met au surplus les parties sifflées et les parties en-
nuyées hors de cour et procès. Fait au Palais, ce
Ier octobre 1768.
Signé, Dufranc ; collationné , Duregard.
A Paris, ce 1er janvier 1770.
SERMOjV philosophique1,
Prononcé le jour de Van 1770 , dans la grande Synagogue
de la rue Royale, butte Sainl-Roch, en présence des archi-
prêtres , marguilliers et autres dignitaires , ainsi que des
simples fidèles de la communion philosophique , profes-
sant la raison à Paris , par moi, natif de Ratisbonne ,
prophète mineur, missionnaire indigne dans les pays et
langues d'outre Rhin et du Nord , et l'un des moindres
parmi les fidèles , à ce commis par grâce spéciale de nos
supérieurs dont nous nous estimons les égaux.
JVunc dimittis servum tuum , Domine , secundùm verbum tuum in
pace : quia videj'unt oculi mei salutare tuum, quod parasti ante
faciem omnium populorum , lumen adrevelalionem gentium et glo-
riam plebis tnœ Israël.
C'est maintenant, seigneur, que vous laisserezmourir
en paix votre serviteur selon votre parole : puisque mes
1. Cette parodie nous a semblé l'un des documens les plus curieux à
recueillir pour la solution de cette question si long-temps controversée:
A-t-il existé une philosophie du dix-huitième siècle proprement dite ,
c'est-à-dire une organisation de secte , ou communion philosophique , ayant
pour but la destruction de l'Église catholique ?
ï6G CORRESPOND ANCE INEDITE
yeux ont vu le sauveur que vous nous avez donné, el
que vous avez destiné pour être, à la face de tous les
peuples, la lumière qui éclairera les nations, et la gloire
de votre peuple d'Israël. Ces paroles sont tirées de
l'évangile de saint Luc, chapitre II.
Messieurs et mes frères, parmi lesquels je fais gloire
de distinguer et d'honorer mes maîtres!
Quoique dans le texte qui nous a été prescrit, l'inT
spire et imbécile saint Siméon ait eu évidemment et in-
contestablement en vue la venue du grand prophète
et patriarche résidant à Ferney, et que nous qui avons
eu le bonheur de naître dans la plénitude des temps
où ce véritable messie et sauveur a été accordé au genre
humain, nous ne puissions le méconnaître ni dans ses
paroles, ni dans ses œuvres, ni dans la révolution salu-
taire et miraculeuse qu'il a opérée et qui s'accomplit
journellement sous nos yeux, il a cependant été permis de
tout temps aux confesseurs de notre sainte doctrine d'ap-
pliquer les prophéties les plus consolantes, sans préjudice
de leur sens direct et véritable, à ces hommes rares qui
ontfMt leurs efforts pour débarrasser le genre humain
de quelque grande et ennuyeuse sottise. Ce sont autant
de sauveurs particuliers que la justice recommande à la
reconnaissance et à la vénération publiques ; et puisque
l'auguste solennité de ce jour est principalement con-
sacrée à rappeler les bienfaits dont nous avons joui
dans le cours de Tannée qui vient de s'anéantir avec
une portion de notre existence, je pense, mes frères,
qu'il n'y a personne parmi nous qui ne s'empresse d'en-
tonner avec moi le cantique du vieux radoteur, à Vhon-
DE GRIMM ET DIDEROT. 267
ncur d'un frère que mes yeux affligés cherchent en vain
à découvrir dans cette respectable assemblée.
Qu'êtes-vous devenue , 6 fusée éclatante et resplen-
dissante? Ne vous êtes-vous si souvent élancée du mi-
lieu de ce lieu saint dans les régions supérieures que
pour nous faire d'autant mieux apercevoir les ténèbres
qui nous environnent? Vous avez disparu parmi nous,
et les sots ont repris courage. Jurés crieurs de la com-
munauté, appelez à son de trompe notre très-cher et
très-vénérable frère, monsignor abate Ferdinando Ga-
liani , Napolitano, secrétaire d'ambassade de Sa Majesté
Sicilienne à la cour de France , et l'une des plus
grandes lumières qui aient été accordées à l'église en
ces derniers temps. Parcourez tous les carrefours de la
philosophie, visitez tous les saints asiles où des vestales
publiques s'occupent , sous la protection de la police ,
de la satisfaction particulière du clergé ; redemandez
notre charmant abbé à tous ces lieux , et qu'on nous le
rende tel qu'il est avec sa petite taille et sa tête sublime.
Et vous, filles de Sion des rues Froinanteau et Mau-
conseil, déchirez vos vêtemens, car vous ne les quitte-
rez plus pour l'amusement du charmant abbé. Il est
perdu pour la France: après dix ans de séjour parmi
nous, sa patrie nous l'a retiré à son grand regret , à
notre éternelle affliction ; mais il n'est pas parti sans
nous laisser un témoignage public de son affection pour
ce pays et des bienfaits innombrables dont cette église
se reconnaît redevable envers lui. Je puis donc parta-
ger ce discours en deux points également intéressais ,
quoique bien divers dans leur objet. Je puis vous ap-
porter la joie et la tristesse; je puis vous faire rire et
l68 CORRESPONDANCE INÉDITE
pleurer : par où commencerai- je? Commençons par
rire , mes frères; c'est l'ordre et le vœu de la nature ;
c'est l'avis des convives de la noce de Cana à l'occasion
du miracle qui a eu depuis tant de succès à Ferney: ces
convives , quoique ivres , observaient judicieusement
qu'il fallait d'abord donner du meilleur, et garder la pi-
quette pour la fin; c'est aussi la convenance du jour
qui veut qu'on commence l'année joyeusement s'il est
possible , bien assuré que le chagrin et la tristesse ne
manqueront pas au besoin. Mon premier point sera
donc joyeux. Ecce evangelizo vobis gaudium magnum
quoderit om ni populo, quianatus est vobis kodiesalva-
tor. Alléluia. « Je viens vous annoncer un grand sujet
« de joie pour tout le peuple , parce que c'est aujour-
« d'hui qu'il vous est né un sauveur. Alléluia. » Je par-
lerai , dans ce point , du dernier mais insigne bienfait de
notre charmant abbé. Mon second point sera triste. Sed
gaudium in luctum convertit dominus. « La joie a été
« changée en tristesse. » lie charmant abbé nous est
enlevé. Gaudete, garruli. Réjouissez-vous, pies et cor-
neilles , et vous bavards qu'il faisait taire, réjouissez-
vous.
Mais avant d'entrer dans la discussion de ces deux
points, l'un si consolant, l'autre si accablant, recueil-
lons-nous , mes frères , et puisqu'on a servi , mettons-
nous à table, et commençons cette année comme nous
avons fini l'autre , en faisant bonne chère, et en nous
confirmant dans l'amour du bon vin ; car la persévé-
rance dans les bonnes pratiques est surtout la preuve
de la sagesse consommée. Et , pour vous prêcher
d'exemple, je vais, en vertu des droits imprescriptibles
DE GRIMM ET DIDEROT. 269
de ma charge, offrir la main à notre aimable baronne.
Ave, Sophia, gratiœ plena, etc.
Premier point.
Lorsque je jette les yeux sur cette auguste assemblée;
lorsque je considère de quels hommes elle est composée;
lorsque je vois que les plus illustres d'entre eux, après
avoir aussi copieusement que joyeusement dîné, repren-
nent leur place en ce lieu saint en se curant les dents,
sans respect pour les dames, avec nonchalance, et en se
promettant de ma part beaucoup d'ennui , je suis
tenté de croire que la vigne du Seigneur est dans l'état
le plus florissant, que l'ivraie ne pousse nulle part
parmi le froment, que nos chefs n'ont en effet qu'à boire,
manger, aller à l'Opéra-Comique , coucher avec la
femme de leur voisin , et s'endormir ensuite sur leurs
lauriers. Plût au ciel , mes frères , que nous n'eussions
que cela à faire! Nous mènerions une vie de chanoine,
et le monde, suivant le proverbe, irait de lui-même.
Mais à la vue de tant d'abus qui se multiplient, de tant
de dangers qui s'accroissent, de tant d'ennuis qui nous
menacent, ma voix s'affaiblit, mon cœur se serre, et je ne
puis que m'écrier douloureusement avec le roi et pro-
phète David : Ta quoque , Brute ! « Vous dormez , 6
« Brutes, et la république périt. » Mon projet n'est point,
mes frères , d'exposer ici au grand soleil le tableau de
nos torts. Ce jour est consacré à la joie , je n'en dois
pas faire un jour de pénitence, et il serait trop tard
d'en faire un jour de jeûne. Il me serait aisé de repro-
cher à nos chefs leur silence, au commun des martyrs
270 CORRESPONDANCE INÉDITE
leur empressement à parler lorsqu'il faudrait se taire.
Je pourrais dire à quelques-uns d'entre nous : Vous êtes
superficiels dans toutes les matières graves : qui vous
prie de les traiter ? Vous ne savez qu'exténuer les idées
de vos maîtres que vous leur attrapez au passage, dans
ce lieu même où je vous fais ce reproche : qui vous
prie de les piller? Vous êtes souvent secs, lourds, pro-
lixes , raisonneurs à perte de vue, ce qui est la plus
mauvaise qualité, comme vous le diront tous les enfans
bien élevés. Vous parlez quelquefois au hasard, sans sa-
voir de quoi il est question, et n'en donnant pas moins
vos arrêts pour des oracles. Présomptueux et dédai-
gneux dépositaires du peu de grands modèles que la mi-
séricorde divine a laissé subsister parmi nous : en sorte
que la solide philosophie, la vraie éloquence, la pureté
et le soin de la diction, la grâce et l'harmonie du style,
s'éclipsent tous les jours davantage. Tous ces malheurs
ont été prévus et prédits depuis long-temps par tous
les prophètes et diseurs de mauvaises aventures, et
sont réservés par la justice divine à la punition de ce
siècle, qui serait le dernier des siècles s'il n'y avait pas
le siècle futur. Mais je veux oublier, mes frères, cette
foule de nos torts , et ne veux m'arrêter qu'à l'extrême
négligence, qu'à la coupable indifférence avec laquelle
nous avons veillé sur le dépôt qui nous est confié.
Nous avons vu s'élever dans le sein de cette capitale
une secte d'abord aussi humble que la poussière d'où
elle s'est formée, aussi pauvre que sa doctrine, aussi obs-
cure que son style; mais bientôt impérieuse et arrogante,
elle a pris le titre de philosophes économistes ; et nous
n'avons pas rayé au moins la première moitié de ce titre !
DE GRIMM ET DIDEROT. 27 1
. On les a appelés les capucins de X Encyclopédie, en
réminiscence de ce que ces bons pères étaient jadis ré-
putés les valets des jésuites; et aucun de nos augustes
chefs n'a réclamé contre cette profanation! Plusieurs de
nos communes sont même soupçonnées d'avoir en secret
quelque propension pour les pauvretés de cette secte \
et de pencher à faire cause commune avec cette foule de
têtes creuses qui ont répandu depuis quelque temps
une teinte si sombre, si ennuyeuse sur ce royaume, que
si le ciel nous eût retiré le paraclet de Ferney pendant
leurs croassemens, nous serions infailliblement tombés
dans le spleen, dans la jaunisse, dans la consomption,
dans un état en un mot pire que la mort.
Mais en vous reprochant, mes frères, votre coupable
inadvertance ou votre excessive bonté d'ame non moins
répréhensible ? de quel souvenir suis-je frappé? A ma
pâleur ne sentez-vous pas l'odeur du prophète Nathan
qui entre et qui me crie : Tu es iste vir. Ah , cher
baron, délivrez-moi du prophète, dites à vos gens :
« Qu'on donne à boire au prophète, et qu'il s'en aille ! »
J'ai encore de si belles choses à dire que je serais au
désespoir de rester court devant cette auguste assem-
blée. Je ne prétends point dissimuler mes torts, et si
jamais nos supérieurs, dont nous nous estimons les
égaux, jugent nécessaire de revêtir le sac et la cendre
pour expier un si grand péché f je marcherai pieds nus
à la tête des pénitens. Oui, grand Dieu! je confesse en
ce jour solennel et devant cette assemblée de tes élus ,
dont la moitié est déjà saisie par le paisible sommeil
des justes, et l'autre se livre tout entière au soin de la
digestion; je confesse en présence de cette aimable ba-
272 CORRESPONDANCE INÉDITE
ronne que je fais bailler , et qui , heureusement pour
elle, pense à autre chose, que, vu la médiocrité des
talens que tu m'as départis et que tu n'as pas jugé à
propos de proportionner à l'excès de mon zèle ; assu-
jetti d'ailleurs à un travail périodique que j'ai entrepris
pour exercer la patience des plus augustes person-
nages de notre Europe , et pour leur fournir des occa-
sions toujours renaissantes de s'applaudir de leur lon-
ganimité et de leur indulgence, c'est-à-dire de la vertu
la plus adorable dans les souverains, je suis réduit à
préférer en matière grave les idées courantes qui, pour
être reçues dans le public , ne sont pas toujours les
meilleures, à mes propres aperçus, toutes les fois
qu'entraîné par la rapidité de mon travail , je ne puis
me livrer au recueillement et à la solitude nécessaires
à la méditation. Pardonne, 6 mon Dieu! cette légè-
reté involontaire ou plutôt cette juste défiance de mes
propres lumières qui ne doit m'abandonner que lors-
qu'une heureuse opiniâtreté m'a mis en état de déve-
lopper mes idées, de m'en rendre compte et de les re-
connaître justes. Toi, 6 scrutateur des cœurs, tu sais
que le mien n'incline pas vers la passion des idées vul-
gaires, ni vers le cliquetis des mots vides de sens. Ah,
si jamais je suis congédié par mes augustes pratiques ,
si jamais leur patience poussée à bout retire leur re-
gard vivifiant de mes feuilles , si leur justice me fait
rentrer dans le néant d'où leur bonté ineffable m'a tiré,
je te promets que je recevrai ce châtiment avec la do-
cilité d'un enfant qui se repent, et la confusion d'un
pécheur qui sait ce qu'il a mérité. Alors j'emploierai
tout le temps que ta sévérité m'aura rendu , à méditer
DE GRIMM ET DIDEROT. I'] 3
les vérités les plus importantes au bonheur du genre
humain , à lier ma langue afin qu'elle ne ressemble pas
à celle des perroquets; et si la puissance a mis dans
ma tête quelque idée juste et ignorée , je la tirerai de
cet abîme avec toute l'application dont je suis capable.
En attendant , accorde-moi la rémission des idées cou-
rantes semées çà et là dans mes feuilles; conserve-moi
la paix et la joie de l'ame; rends les occasions de quelque
bonne action moins rares, afin que je bénisse ta clé-
mence, et que je ne murmure pas contre le sort qui
m'a fait naître pour l'inutilité.
Je sais , mes frères , ce que vous opposez commu-
nément à ces reproches. Ces sectaires, dites-vous, sont
d'honnêtes gens, le zèle du bien public les possède et les
embrase. Ils sont ennuyeux, ils sont creux, personne
ne les lit, personne ne les entend ni ne se soucie de les
entendre; ils doivent donc être supportés par ceux qui
valent mieux qu'eux, et éprouver leur indulgence. Ven-
tre-saint-gris ! est-ce en ce lieu saint qu'il faut souffrir
de pareils raisonnemens ? Que le vulgaire s'en paye, à
la bonne heure ; mais à notre tribunal , mes frères ,
depuis quand y a-t-il quelque mérite à être honnête
homme la plume à la main , et suffit-il d'avoir du zèle
sans lumières, pour se mêler de gouverner les Etals
ou de diriger ceux qui y président ? J'ai assez bonne
opinion du genre humain pour affirmer que si tous
les honnêtes gens se mettaient à écrire leurs visions,
il faudrait se sauver du monde; mais aussi j'ai assez
d'expérience pour vous faire remarquer que le fana-
natisme aveugle d'un sot honnête homme, peut causer
plus de maux que les efforts de vingt fripons réunis.
18
!*74 CORRESPONDANCE INEDITE
Au génie seul soient rendus honneurs immortels? Lui
seul , mes frères, peut faire quelque bien aux hommes,
soit en les gouvernant, soit en les éclairant par ses
écrits : mais quand vous seriez d'aussi grands distil-
lateurs que feu M. Le Comte , vinaigrier ordinaire du
roi, et inventeur de quatre cent quatre-vingts sortes
de vinaigres, ou bien que l'illustre sieur Maille que le
ciel conserve encore à la France , je vous défie bien
de tirer une seule goutte de génie de toutes les apo-
calypses des Quesnai , des Mirabeau, des Larivière,
et de tous les fastidieux commentaires des Baudeau ,
des Roubaud , des Dupont , et autre fretin écono-
mique.
Et ne dites plus, mes frères, que l'activité de leur
ennui les a empêchés d'être dangereux : ce que leur
ennui n'a pu faire, leur ambition et leur hardiesse
orgueilleuse l'ont tenté. Plus ils ont été plats, plus le
nombre de leurs partisans s'est grossi de tout ce qu'il
y a d'esprits communs et plats en France, soit dans
la capitale, soit dans les provinces. Plus ils ont été
creux et obscurs, plus ils en ont imposé aux sots qui
ont cru que sous leurs cloches ternes et fêlées ils ca-
chaient quelques fruits rares et exquis. Plus ils ont pris
insensiblement le ton décisif et clabaudeur, plus les
bons esprits et même les esprits supérieurs ont com-
mencé à les craindre. Il ont redouté d'être livrés une
fois par mois aux bourdon nemens et aux piqûres de
ces insectes éphémères en présence d'une populace
ignorante et frivole composée des trois quarts de ces
aimables oisifs qui donnent le ton dans le monde aussi
sot qu'eux, et qui ne se consolent de leur médiocrité
DE GRIMM ET DIDEROT. 2^5
que lorsqu'ils voient qu'on insulle leurs maîtres. Il faut,
mes frères, que cette crainte ail été poussée bien loin ,
puisque notre grand patriarche de Ferney, dont le nom
seul, dieu merci ! a encore la vertu de vous faire donner
un signe de vie dans la léthargie où je vous vois, en
a été saisi lui-même. Il s'était très-honnêtement moqué,
dans son Homme aux quarante écus, de ce tas de pauvres
diables qu'il appelait nos nouveaux ministres; il s'est
cru depuis obligé d'en faire de pompeux éloges, quoique
nous sachions de science certaine qu'il les méprise plus
que jamais. Mais si notre timidité a été poussée à l'excès,
elle n'a servi qu'à faire dégénérer leur orgueil en imper-
tinence. Un jeune prince s'attire l'admiration de l'Europe
par sa passion pour ses devoirs; son génie à la fois sage
et actif, son amour éclairé pour le bien public, lui ont
déjà appris le grand artde vaincre les obstacles sans s'en
irriter; soulager ses sujets, rendre l'Etat florissant, c'est
le vœu de son cœur, c'est le résultat de ses mesures;
la Toscane attendrie, prosternée à ses pieds, éprouve
d'un souverain à peine sorti de l'enfance les soins d'un
père tendre et vigilant , les bienfaits que l'âge et l'ex-
périence consommée semblaient seuls pouvoir pro-
mettre : aussitôt la secte économistique publie que ce
prince est sorti de son école , et que la Toscane doit
aux éphémérides et aux apocalypses tout le bien que
son souverain a fait jusqu'à présent. Un Mercier de
La Rivière ose entreprendre le voyage de Russie avec
la folle et ridicule présomption d'inspirer et de diriger
le génie immortel de Catherine II, et fait publier, che-
min faisant , dans les gazettes, qu'il va porter l'évidence
dans le Nord, et voit la perte de l'empire de Russie
l'jÔ CORRESPONDANCE INEDITE
inévitable, parce qu'on s'y est moqué de ses visions. Le
prémontré Baucleau , après avoir fait le boulanger à
Paris, et, par la faveur de je ne sais quel prélat polo-
nais engoué et crédule, de mitron qu'il était, il se fait
abbé mitre en Pologne , va prêcher le pain bis et la
mouture économique par tout le Nord, se fait chasser
de partout , et revient à Paris nous ennuyer sur nou-
veaux frais.
La conformité singulière de l'esprit de cette secte nais-
sante avec l'esprit de la secte chrétienne dans son ori-
gine, aurait de quoi nous alarmer sur la rapidité de
ses progrès, et pourrait nous faire craindre que la rai-
son et le goût ne soient enfin ensevelis sous cetteénorme
quantité de farines dont on nous couvre dans les bro-
chures , tandis que le peuple en manque partout dans
les campagnes. Ce serait sans doute la juste punition
de notre coupable indifférence; mais heureusement il
est écrit que les portes de la platitude ne prévaudront
pas contre la sainte cité de Ferney , quoique vous soyez
Suisses négligens et endormis, et que l'époux vous ait
surpris sans baudrier, comme il surprit jadis les vierges
folles sans huile. Sed ecce evangelizo vobis gaudium
magnum. Vous ne l'avez guère mérité, gardiens infi-
dèles; et cependant «je vous apporte un grand sujet
de joie. »
Parmi les questions, mes frères, qui ont le plus occupé
le public depuis environ dix-huit années, il en est une
très-importante dans son objet ; c'est la question de la
liberté du commerce des blés et de leur libre exporta-
tion. Les meilleurs esprits et les plus communs se sont
réunis dans leurs efforts en faveur de la liberté illimitée
DE GRIMM ET DIDEROT. 2 7 7
de ce commerce, et le gouvernement a cédé au cri gé-
néral de la nation , en donnant son édit de libre ex-
portation en 1764* Quelques sages se doutaient alors
que si le gouvernement procurait au cultivateur les
profits de l'exportation dans la vue unique et secrète
de pouvoir augmenter les tailles et faciliter les recou-
vremens des impôts, le bénéfice résultant de cette li-
berté ne servirait ni à l'augmentation ni à l'améliora-
tion de la culture des terres, et que nos blés seraient
mangés par les étrangers, sans qu'il restât un écu de
leur argent entre les mains du cultivateur. Ces sages
trouvaient peut-être dangereux d'accorder au corps po-
litique l'usage de la jambe gauche, tandis que la jambe
droite, les bras et tous les membres, restaient garottés
et emmaillottés ; mais comme la liberté est en elle-
même très-salutaire, ils espéraient sans doute qu'une
jambe déliée parviendrait , à force de se tourmenter ,
à procurer du mouvement au reste du corps politique.
Ils se sont trompés : le corps est resté garotté, et les
ineuvemens précipités de la jambe gauche lui ont oc-
casioné une enflure qui a dégénéré en hydropisie,
c'est-à-dire en maigreur boursouflée. Ni les sages ni
les fous, ni les étourdis, ni les réfléchissans , ni les gens
d'esprit , ni les bêtes , n'ont ni pressenti ni prévu au-
cune des suites de cette loi en France ; tout ce qui avait
été prédit sur ses effets s'est trouvé complètement dé-
menti par l'expérience. Les économistes, suivant leur
usage , ont embrouillé la question par des déraison-
nemens patriotiques, plus tièdes, plus insipides les
uns que les autres, et tandis que le peuple criait faim
et misère de tous côtés, ils ont eu la courageuse imbé^
278 CORRESPONDANCE INEDITE
cillité de continuer leurs criailleries pour l'exportation
illimitée.
Dans cette perplexité, mes frères, qui s'est accrue
encore par votre coupable silence, le ciel nous a suscité
un sauveur chez l'étranger. Ecce evangelizo vobisgau-
dium magnum, quia natus est vobis liodie salvator. Je
vous apporte, mes frères, votre sauveur dans ma poche,
je vous ie donne pour vos étrennes. Voici les Dialogues
sur le commerce des blés de notre illustre abbé Galiani ,
qu'il fallait intituler Entretiens, parce que les pédans
dialoguent, et que les honnêtes gens s'entretiennent.
Pardonne-moi , 6 charmant et lumineux Napolitain, de
t'avoir qualifié d'étranger dans ce lieu saint, dont les
murs retentissent encore de tes sermons pleins de génie
et de verve, de vues neuves et de gaieté! Non, tu ne
seras jamais étranger parmi nous ; j'espère, pour l'hon-
neur de la philosophie et du lien sacré de l'amitié, qu'il
ne se fera jamais un bon dîner ici, sans que nous nous
rappel lions en sanglotant tes contes et leur sens philo-
sophique et profond , et qu'après nous avoir fait rire
tant de fois, ils nous fassent maintenant pleurer.
S'il nous était ordonné, mes frères, de faire au pu-
blic l'éloge de ces Entretiens d'un seul trait, on lui ferait
remarquer que sur une matière si épuisée, si fastidieu-
sement rebattue pendant dix-huit années consécutives,
l'auteur a trouvé le secret de faire un ouvrage absolu-
ment neuf, rempli de vues d'une étendue immense et
dont aucun de nos myopes économiques ne se serait
jamais douté. Jugez combien la tâche qu'il s'imposait
avait été rendue difficile par ses prédécesseurs! il était
sûr, par la simple inspection du titre de son livre, de
DE GRIMM ET DIDEROT. ^O,
faire enfuir les lecteurs les plus intrépides, et d'exciter
des bâillemens d'un bout de Paris à l'autre. Mais ô pro-
dige inattendu! Dès qu'on a ouvert ce livre, on est en-
sorcelé et on ne peut plus le quitlcr. Depuis l'instant
qu'il est devenu public, tout le monde se l'arrache; le
patriarche de Ferney suspend ses travaux apostoliques ,
nos philosophes quittent la table et négligent l'Opéra-
Comique, la femme sensible son amant, la coquette la
foule qui s'empresse autour d'elle, la dévote son direc-
teur, l'oisif son désœuvrement, tous et toutes veulent
rester tête-à-tête avec notre charmant abbé; l'écono-
miste seul pâlit, écume et s'écrie : « C'en est fait de mes
apocalypses! » Tel est le privilège de l'homme de génie :
depuis le cabinet des rois jusqu'au repaire de l'igno-
rance et de la sottise , partout où il se donne la peine
de pénétrer, il répand la lumière, tout s'éclaire autour
de lui; et ceux qui auraient marché toute leur vie à
tâtons dans les ténèbres , avancent à la lueur de son
flambeau librement et hardiment dans le sentier sombre,
étroit et tortueux de la vérité.
Voilà ce que nous dirions aupublic s'il avait besoin de
notre avis; mais qu'il me serait douloureux, mes frères,
de m'étcndre en ce lieu saint sur l'excellence du don
que je vous fais pour vos étrennes ! Ah , transeat calix
ista ! Seigneur, épargnez-moi cette humiliation ! Non,
il n'est personne ici qui ne se soit aperçu que ce livre est
moins un livre sur le commerce des blés qu'un ouvrage
sur la science du gouvernement en général, qu'un mo-
dèle lumineux et neuf de la manière dont toute question
d'Etat doit être envisagée et approfondie; qu'en remuant
ses blés, notre illustre abbé sait toucher à tout: que
^8o CORRESPONDANCE INÉD1TF
ses Entretiens forment, avec le canon de la Bible et
celui de l'Opéra -Comique , les trois recueils dans les-
quels on trouve les principes de toute sagesse et de
toute science , surtout lorsqu'on sait lire ( comme c'est
un de nos devoirs les moins contestables) le blanc des
entrelignes, c'est-à-dire, moyennant ce que l'auteur a
dit, deviner ce qu'il n'a pas dit, pénétrer ce qu'il a
pensé et ce que, pour bonnes raisons, il n'a pas
confié au papier; qu'en un mot, depuis F Esprit des lois
il n'a pas paru en France un plus grand livre, ni qui
ait autant fait penser que celui qui est venu si à propos
nous délivrer du jargon économistico-apocalyptiquc.
Si , abstraction faite du fond , vous ne voulez consi-
dérer que la forme que l'auteur a donnée à son ouvrage,
vous trouverez, mes frères, que cette forme est un
cbef-d'œuvre de goût autant que le fond en est un de
raisonnement. Elle vous rappellera à la justesse et à la
subtilité socratiques dont nos meilleurs esprits sont si
éloignés; à la gaieté patriarcale qui, malgré nos vœux
et nos holocaustes, ne veut pas s'étendre au-delà de la
banlieue de Ferney ; à cette attrayante et sublime mé-
thode des anciens de traiter un sujet par forme d'en-^
tretien ; méthode qui ôte aux ouvrages le ton de pé-
danterie et d'emphase qui rend la plupart des nôtres
si ennuyeux et si ridicules; méthode dont le secret s'est
presque perdu parmi les écrivains modernes, qui pro-
met des succès à l'homme de génie , mais qui sera tou-
jours mortelle aux gens médiocres; méthode enfin qui,
suivant l'observation de notre respectable maître et
ancien, Denis Diderot, sous l'apparence de la plus
grande liberté, oblige l'auteur qui ne veut pas être su-
DE GRIMM ET DIDEROT. Îi8l
perficiel et plat , de traiter son sujet dans toute son
étendue, sous tous ses points de vue, si rigoureuse-
ment et avec tant d'ordre, qu'après toutes les digres-
sions qu'il voudra se permettre, il est forcé de reprendre
son sujet tout juste à la place où il l'a quitté, et qu'il
ne peut avancer que pas à pas, et finir que lorsque le
sujet est entièrement approfondi : en sorte qu'il n'y a
qu'un sot qui puisse être la dupe de cette lanternerie
apparente qui donne à l'auteur, lorsqu'il médite le plus,
l'air à peine occupé, et qui répand sur un ouvrage sé-
rieux et profond le charme d'un livre d'amusement.
Mes frères, il me prend fantaisie de fermer les yeux ,
de peur de vous regarder. Je crains, en les jetant sur
nos communes , de leur trouver la bouche béante,
comme si leurs oreilles n'étaient pas faites pour en-
tendre ces augustes vérités. Je pourrais leur dire : En
ce cas. d'où venez-vous donc, et de quel droit êtes-
vous assis en ce lieu saint à coté des docteurs du goût
et de la raison, si vous en êtes vous-mêmes dépourvus,
et si vous ne savez pénétrer le sens de notre sainte
doctrine, ni lire dans nos livres ce qui n'y est pas écrit?
Mais je ne suis pas monté dans cette chaire de vérité
pour contester ses titres à qui que ce soit. Que celui
qui se sent morveux se mouche et prenne une prise de
tabac, tandis que je me prépare à entamer mon second
point.
Second point.
Sedgaudium in luctum convertit Dominus. Gaudete,
garruli. « J^e Seigneur a changé notre joie en tristesse.
20*2 CORRESPONDANCE INÉDITE
Bavards, réjouissez-vous. » Il m'est douloureux, mes
frères , de passer de la joie aux lamentations. J'aime à
rire quand j'en ai le temps, je trouve même la vie
trop courte pour l'employer à un autre usage ; et ce-
pendant, en jetant les yeux sur le passé, je vois avec
chagrin qu'ils ont si souvent pleuré qu'ils en sont af-
faiblis pour le moins autant que de mes veilles. Puisque
c'est Tordre de la nature et de mon sermon de passer
de la joie à la tristesse, souffrez, mes frères, que la
reconnaissance m'arrête un instant à l'entrée de ce pas-
sage pénible.
Que ne dois-je point aux bontés de nos supérieurs
dont nous nous estimons les égaux, de m'avoir jugé
digne de remplir, pendant le cours de l'été dernier,
dans les pays d'outre-Rbin, la mission à la fois la plus
consolante et la plus glorieuse! N'attaquez point, mes
frères du commun, la sagesse de leur choix. Je ne suis, il
est vrai , qu'un des moindres parmi les enfans de cette
sainte famille; mais ceux qui m'ont choisi n'ignoraient
pas qu'il ne restait point de conversion à faire dans les
pays que j'avais à parcourir. Tout, mes frères, tout y
rend hommage à la raison et reconnaît ses droits sacrés
et imprescriptibles ; et les souverains se font gloire
d'être à la tête des adorateurs , tandis que, dans d'autres
contrées, l'autel des ténèbres est encore debout dans les
palais des rois. Il ne s'agissait donc que du choix d'un
témoin véridique qui, à son retour, pût rendre comple
de l'état actuel de l'église universelle dans cette Alle-
magne, le centre de l'Europe policée et pensante , dans
cette pépinière de princes qui a fourni à toutes les na-
tions leurs souverains, si vous exceptez les trônes oc-
DE GRIMM ET DIDEROT. 2 83
cupés par les maisons de Bourbon , de Savoie et de
Bragance. J'ose me flatter que mon zèle du moins n'a
pas trompé l'attente de nos chefs, et qu'ils ont reconnu
dans mes rapports l'amour pur et incorruptible de la
vérité. Il est vrai qu'abusé par l'avis de différées minis-
tres de l'empereur dans les cours de l'Empire, et sans
doute entraîné par la platitude de mon étoile, je me
suis rendu à Vienne, tandis que Joseph parcourait en-
core l'Italie , et que j'ai été obligé d'en partir avant
son retour , sous peine de ne point remplir ma mission
dans la partie septentrionale de Y Allemagne; de sorte
que les bons plaisans ne manqueront pas de dire épi-
grammatiquement que cela s'appelle avoir été à Rome
sans avoir vu le pape. Mais depuis quand les enfans du
néant sont-ils maîtres de quelque chose, et quel mortel
peut lutter contre l'influence de son étoile? Sans plainte
et sans regret, je dois bénir la mienne de l'extase apos-
tolique dont j'ai joui sans interruption pendant les cinq
mois de mon voyage.
J'ai vu cette utopie nouvelle et réalisée ' qu'on croi-
rait à mille lieues de nos frontières, et qui n'en est sé-
parée que par le Rhin , où le sujet est regardé comme
l'enfant de la famiiïe , où le bien de cette grande fa-
mille est le but unique des pensées et des actions du
souverain , tandis que la souveraine se livre à la culture
des beaux-arts et au soin plus important d'élever des
enfans qui soient dignes d'un tel père. La sérénité et la
sagesse qui régnent dans cette cour, l'aisance et le bon-
heur qu'on trouve répandus par tout le pays , et qui
n'ont pas négligé la chaumière la plus chétive, impri-
i. Le margraviat de Bade-Dourlach.
lSl\ CORRESPOND A IN CE ll\ EDITE
ment sur tous les visages un air de confiance et je ne
sais quel calme, la marque et la récompense d'un gou-
vernement paternel.
J'ai vu cette princesse ' dont la grandeur d'ame
rend le vain appareil de la grandeur inutile autour
d'elle. Jamais elle ne manqua la conquête d'un cœur
vertueux, et les hommages que les princes ne s'attirent
souvent que par l'éminence de leur rang ou par l'espoir
des récompenses, elle les doit , et plus purs et plus vrais ,
à la force et à la dignité de son caractère. Souveraine
respectée, fille tendre et chérie, mère adorée , protec-
trice du. mérite, amie éclairée et sûre, son nom ne fut
jamais prononcé sans l'attendrissement que ses vertus
inspirent. Je l'ai vue élevant une nombreuse famille de
princes et de princesses avec une simplicité et une mo-
destie qui relèveront un jour l'éclat de leur naissance ,
lorsque les princes par leur mérite, et les princesses par
leurs vertus, auront consacré l'éloge d'une mère si supé-
rieure à sa fortune , aux préjugés de son rang et de son
sexe. La Prusse , mes frères, vous prouve déjà la certi-
tude de cette prophétie : heureux les Etats qui, comme
elle, en verront l'accomplissement.
J'ai vu, en passant dans la Thunnge, cette cour na-
guère le séjour d'un princesse illustre dont la perte est
encore sensible à tous les cœurs. J'y ai vu les héritiers
de ses vertus, et surtout ce fils chéri a que nous avons eu
le bonheur de posséder ici un moment, et que sa dou-
ceur, sa modestie , ses connaissances, sa probité sévère
et son goût pour la vérité, rendront à jamais cher à notre
i. La landgrave de Hesse-Darmstadt.
2. Le prince héréditaire de Saxe-Gotha.
DE GRIMM ET DIDEROT. l85
Église. J'vai vu une femme célèbre par son esprit et son
éloquence l, dont l'amitié et rattachement ont plus ho-
noré la princesse qui en fut l'objet, qu'il n'en a rejailli
d'éclat sur elle-même, et dont la singulière conformité
avec le feu et l'activité de notre illustre patriarche de
Ferney a frappé tous ceux qui ont eu l'occasion de la
connaître. J'y ai vu enfin un souverain jouissant , au dé-
clin de l'âge, de la tendresse de ses enfans et de ses su-
jets; un souverain qui , ayant convoqué les Etats d'une
de ses provinces pour réparer les ravages de la dernière
guerre , a eu la satisfaction sans exemple de leur dire :
Vous donnez des subsides au-dessus de vos forces; et de
s'entendre répondre : Vous ne demandez pas assez pour
les besoins du gouvernement.
J'ai vu, en passant dans la Franconie, un prince*
dans la force de l'âge et des passions , se livrer sans
réserve à ses devoirs et à l'application constante qu'ils
exigent. Je l'ai vu , au moment de la réunion de deux
margraviats, ne s'occuper que de la suppression des
abus, du rétablissement de l'ordre et de la justice,
et ne chercher que dans la culture des lettres le délas-
sement des soins de la souveraineté.
J'ai vu dans ces Etats une princesse 5 , nièce d'un
grand roi, fille d'une mère célèbre, célèbre elle-même
par les grâces et les agrémens de sa figure et de son es-
prit, cultivant, dans une retraite embellie par ses soins,
les lettres et les arts auxquels ses grâces naturelles sa-
vent prêter de nouveaux charmes.
i . Madame la baronne de Buchwald.
2. Le margrave de Brandebourg- Anspach et Bareith.
3. La duchesse de Wurtemberg.
286 CORRESPONDANCE INEDITE
J'ai vu cette fille illustre de Charles VII ', dont l'es-
prit pénétrant, l'étendue de connaissances, la variété
de talons , semblent reprocher au sort l'injustice d'avoir
doué une princesse née au faîte de la grandeur, d'une
foule de dons divers qui auraient fait la ressource, la
réputation et la gloire de plusieurs particuliers.
J'ai vu le séjour d'une des plus auciennes maisons
de l'Europe % dans laquelle les talens et les qualités des
héros sont devenus héréditaires. J'y ai vu ce prince 5 ac-
coutumé à cueillir des lauriers depuis sa première en-
fance, qui , après avoir combattu nos armées , est venu à
la paix recevoir en France les hommages d'une nation
généreuse et sensible au mérite, et qui sepréparedans la
retraite, à remplir un jour la carrière que la gloire lui
a tracée. Le séjour de ce héros dans celte capitale vous
a attaché, mes frères, à sa destinée, et l'accueil dont
il a honoré les arts et les lettres rendra parmi nous sa
mémoire à jamais précieuse.
Je n'ai encore parcouru que la plus petite partie de
l'Allemagne, et partout, mes frères, vous voyez la rai-
son, la philosophie et les lettres compagnes fidèles et in-
séparables de la souveraineté. Partout il règne une po-
litesse, une urbanité, une facilité de mœurs et de ma-
nières , suites et marques infaillibles de la culture des
esprits. Partout l'apparence du simple mérite reçoit un
accueil et des distinctions qui étaient autrefois réservés
au rang et à la naissance. Et, ce que les sots auront de
la peine à comprendre, un prince de Prusse, un duc
i. L'électrice douairière de Saxe.
a. La cour de Brunswick.
3. Le prince héréditaire.
DE GRIMM ET DIDEROT. 287
de Brunswick , un margrave de Bade, après avoir ho-
noré de ces distinctions de simples particuliers, restent
tout aussi grands seigneurs qu'auparavant; du moins,
suivant le rapport des observateurs les plus exacts des
baromètres politiques , on n'a pas remarqué que la
morgue de l'étiquette ait ajouté, depuis quelque temps ,
une ligne à la véritable grandeur d'un prince.
Que vous dirai-je , mes frères , de Berlin et de V ienne ,
de ces deux puissances principales de l'Empire? J'ai
vu ce roi guerrier et philosophe, guerrier jouissant dans
le repos de la gloire de ses travaux , philosophe assis
sur le trône sans faste , monarque dont le nom ne peut
peut être prononcé en ce lieu sans le plus profond res-
pect , et qui , s'il n'était pas le premier homme de son
siècle, serait encore par ses talens et ses écrits une des
plus grandes lumières de l'église universelle. Je l'ai vu
simple , parce que la véritable grandeur l'est toujours ;
aussi profond dans l'art de plaire que dans l'art de
vaincre; jouissant par un bonheur sans exemple de
l'hommage libre et volontaire des rivaux de sa puis-
sance que son génie a eus à combattre; et, ce qui doit
principalement nous intéresser, honorant cette Église
d'une bonté et d'une protection particulières, accordant ,
prodiguant à son missionnaire les marques les plus pré-
cieuses de sa bienveillauce royale. J'ai vu son frère, le
compagnon de ses travaux, l'émule de sa gloire, ce Henri
quia la réputation d'un des plus grands capitaines joint
la réputation plus touchante d'un héros plein d'huma-
nité et sensible à l'excès à tous les genres de mérite.
J'ai vu son neveu, l'héritier de son trône, à qui cette
nation doit une reconnaissance particulière pour l'af-
288 CORRESPONDANCE INEDITE
fection qu'il lui porte, et qui (en ma qualité de pro-
phète, vous êtes obligés, mes frères, de m'en croire)
saura bien soutenir un jour la fortune et la haute con-
sidération que la maison de Brandebourg s'est acquises.
Si j'ai eu le malheur de ne pas voir ce jeune empe-
reur, votre plus chère espérance, j'ose me flatter que
nos chefs n'ont pas jugé mon voyage de Vienne abso-
lument inutile, et qu'ils ont reconnu dans mon compte
rendu que le salut des monarchies catholiques pourrait
bien venir de l'Orient, comme cette étoile qui conduisit
les trois rois à l'étable de Bethléem, d'où ils ont tiré
cette haute renommée qui les a transmis à la postérité
sur toutes les enseignes des auberges et bons logis à pied
et à cheval. En effet, c'est dans les Etats de la domina-
tion autrichienne qu'il est arrivé une des plus grandes
et des plus étonnantes révolutions de notre temps;
malgré deux guerres aussi longues que dispendieuses ,
le souffle de la vie a pénétré dans toutes les parties
de l'administration et du gouvernement, et les a pour
ainsi dire régénérées. J'y ai joui de la douce satisfac-
tion d'entendre regretter un monarque par sa cour
comme un ami espère l'être par son ami. Il y a plus
de quatre ans que l'empereur François n'est plus, et
son nom n'est pas encore prononcé à Vienne sans un
attendrissement subit et universel. O doux et sublime
panégyrique, quelle gloire peut t'être préférée! Sa veuve
a mérité les hommages de l'univers. C'est sous son règne
qu'un ministre éclairé et sage ' a pu déployer ses ta-
lens pour le soutien et l'affermissement d'une nouvelle
x. Le prince de Kaunitz-Rittberg.
DE GRIMM ET DIDEROT. iSg
maison d'Autriche. Le nom de cette auguste priucesse
serait compté parmi les plus grands de notre siècle,
si cette église avait la consolation de la compter parmi
ses bienfaitrices ; mais rien ne manque à sa gloire ,
puisqu'elle a donné le jour à Joseph et à Léopold. Rien
ne doit manquer à notre reconnaissance, mes frères,
pour le don qu'elle nous destine, pour cette aimableDau-
phine que nos vœux appellent, dont la gaieté et les grâces
naturelles feront les délices de cette nation , et que nous
proclamerions ici unanimement notre patrone, si l'am-
bition, l'hypocrisie et l'intrigue, n'avaient fermé aux amis
de la vérité tout accès dans le séjour qu'on lui prépare.
Au récit d'une mission si consolante et si glorieuse,
je vois, mes frères, que le serpent de l'envie se réveille,
qu'il s'approche de vos cœurs, et que tout en les entor-
tillant , il vous offre de m'empoisonner de son souffle
mortel. Ah! ne m'enviez pas un instant de satisfaction
et de gloire , et jugez par le bonheur dont j'ai joui, de
celui dont j'ai manqué de jouir pour mettre le comble
au succès de ma mission. Il ne m'a pas été permis de
pénétrer plus avant dans le Nord. Je n'ai point vu ce
prince *,qui a su garder sur le trône les qualités du
particulier le plus aimable, qui conserve, au milieu des
fureurs de la discorde, la sérénité et le calme du sage,
la passion de la philosophie et des arts qui fut celle de
toute sa vie, et dont la bienveillance envers cette église
doit remplir nos cœurs de la plus vive et plus respec-
tueuse reconnaissance. Je n'ai point vu cette reine * cé-
lèbre en Europe par son génie, dont les dons sont héré-
i . Le roi de Pologne,
a. La reine de Suède.
2QO CORRESPONDANCE INEDITE
ditaires dans sa maison , et qui joint à la haute réputa-
tion dont elle jouit, le bonheur d'avoir établi une nou-
velle race de héros sur le trône de l'Europe le plus il-
lustré par de grands hommes. Je n'ai point vu, 6 regret
mortel ! cette glorieuse et auguste souveraine dont le
nom retentit d'un bout de l'hémisphère à l'autre; qui
gouverne son empire avec la sagesse de Solon,et le dé-
fend avec le génie et la fortune des Scipion. On l'a vue,
malgré elle, se distraire du soin de perfectionner les lois,
d'encourager les arts et les sciences, d'en augmenter
le lustre, et de les faire fleurir de plus en plus dans ses
vastes États. C'est à regret qu'elle a ceint son front
immortel des lauriers que donne la victoire ; mais dès
qu'elle a été forcée de prendre les armes contre une na-
tion féroce et barbare, on a vu son génie déployer ses
ailes; et l'Europe attentive commence à entrevoir un
plan d'opérations militaires conçu avec tant de gran-
deur, dirigé, malgré son étendue, avec tant de concert
et de nerf, qu'on cherche en vain dans les projets les
plus hardis consacrés par l'histoire, celui qui mérite de
lui être comparé.
Je n'ai donc rien vu, mes frères, puisque je n'ai pas
vu la gloire de Catherine , et je suis plus digne de pitié
(me d'envie. Mais jugez quel siècle se prépare, lorsque
les destinées des nations sont confiées à tant de souve-
rains instruits, éclairés, pleins de passion pour la véri-
table gloire, celle qui fixera l'admiration de tous les
siècles au milieu des vicissitudes, du flux et reflux des
préjugés et des vaines opinions des hommes. Il n'existe,
mes frères, dans l'histoire aucun période qui puisse être
comparé à cet égard à celui-ci. Que votre confiance en
DE GR1MM ET DIDEROT. 20)1
soit donc plus ferme ! Lorsque vous serez importunés
parles ténèbres dont le midi et l'occident nous envoient
encore de temps en temps des bouffées, et que la super-
stition expirante voudrait épaissir autour de nous, ne
craignez plus leur retour ; dites : Nous sommes dans le
passage ; et portez vos yeux vers l'orient et le septen-
trion, au devant de cette heureuse révolution dont nous
voyons de tous côtés poindre les boutures, mais dont les
fruits sont réservés à la génération prochaine. Alors
vous vous écrierez avec un saint transport : L'empire
des ténèbres est détruit î la nuit est passée ! l'aurore ,
la messagère du soleil, ne tardera pas à paraître !
Je m'attends bien, mes frères, après avoir quitté Cette
chaire et mes habits pontificaux, à me voir interpellé
assez familièrement par quelques-uns de nos esprits
forts, penchant vers le cynisme. Ils me demanderont en
ricanant, si dans les pays de ma mission on a perdu le
secret de faire des fautes et des sottises. Je serai las quand
j'aurai fini, je serai pressé de boire un coup et de chan-
ger de chemise, je ne serai pas d'humeur de leur ré-
pondre , je lèverai les épaules , et ils se croiront des
aigles. J'aime mieux rabattre leur caquet tout de suite
que d'avoir une queue à écorcher quand je serai aussi ex-
cédé de vous que vous l'êtes de moi. Ah! mes chers frères,
si jamais le secret de faire des sottises se perdait sur la
terre, on le retrouverait dans cette auguste assemblée!
Sans doute la sottise et les enfans d'Adam sont insépa-
rables, et vous me le prouvez tous les jours : mais il y
a cette énorme différence que dans lés pays dont je vous
ai parlé , on fait des sottises en montant ; et je meurs
de peur que nous ne fassions les nôtres en descendant,
2C)9. CORRESPONDANCE INÉDITE
et même en dégringolant, ce qui est la plus mauvaise
manière d'en faire.
Dans quel abîme ne metrouvai-je pas descendu moi-
même, lorsque, au retour de ma glorieuse mission, mes
yeux faisant avidement la revue des chefs de cette sainte
et illuslre métropole , n'y rencontrèrent plus ce char-
mant abbé, charmant par excellence? Quoi ! mes frères,
vous avez pu consentir à son départ? Vous n'avez pas
songé à l'arrêter par vos prières , à le conjurer par mes
larmes! Nos supérieurs, dont nous nous estimons les
égaux, ont pu signer ces fatales lettres de récréance, dés-
avouées par le cri de notre douleur! Je vous l'avais bien
dit dans mon premier point : Sed gaudium in luctum
convertit Dominus. Il est perdu pour la France! O perte
vraiment irréparable! Eh! que m'importent, mes frères,
ces regrets dont vous cherchez à apaiser les miens? Il
est inconsolable, dites- vous, de son départ? Eh vraiment
tant pis! A quoi nous peut servir sa douleur, si ce n'est
à mettre le comble à la notre? Pleurez, 6 cité sainte !
vous qui connaissez le prix des têtes neuves, pleurez ! car
vous n'entendrez plus ses oracles. Celui qui avait mérité
l'honneur d'avoir les Buffon et les Diderot pour auditeurs,
a disparu. Gaudete, garruli! Les Diderot et les Buffon
ne vous écouteront pas-, mais vous parlerez tout à votre
aise , vous vous enchanterez vous-mêmes , vous vous
croirez de grands Grecs, et cela vous suffira. Des coups
de lumière aussi décisifs que rapides seront remplacés
par d'ennuyeuses discussions, par d'interminables dis-
putes. Avec des voix de gourdin , ou par des cris glapis-
sans, vous nous briserez le tympan sans miséricorde 'y
la monotonie de votre bavardage donnera impunément
DE GRIMM ET DIDEROT. 20,3
des vapeurs à notre aimable baronne ; celui qui vous
faisait taire, notre charmant petit abbé n'est plus.
Mes frères, sed gaudium in luctum convertit Domi-
nus ; mais je vous ai assez prouvé que je ne me souciais
pas de pleurer dans un jour consacré à la joie et à l'es-
pérance. Il ne tenait qu'à moi de vous remplir le cœur
d'amertume , de crainte et de tristesse , depuis le com-
mencement de mon second point jusqu'à sa fin : c'était
l'esprit de ma division, c'était sans doute mon devoir,
personne n'était en droit de me faire taire; et je par-
lerais d'ici à demain matin, que, suivant le veniampe-
timusque damusque vicissim du prince des apôtres,
vous seriez obligés , sinon de m'écouter, du moins de
rester en place. À Dieu ne plaise que j'exerce ici un
ministère de rigueur ! J'ai mieux aimé promener vos
regards dans ces contrées où l'accomplissement des ma-
gnifiques promesses qui ont été faites à l'église offre le
coup d'oeil le plus consolant et le plus agréable. Actuel-
ment que j'ai vidé mon sac, et que vous vous réveillez
l'un après l'autre, il n'est plus temps d'arrêter vosyeux
sur les suites funestes que la perte du charmant petit
abbé présage et qu'elle pourrait entraîner. On va servir
le souper , et vos cœurs s'élancent déjà vers la salle à
manger où vous passez trop de temps. Puissiez-vous du
moins en y allant éprouver un frémissement salutaire à
l'aspect des dangers qui nous menacent ! Quant à moi ,
j'en ai perdu l'appétit, et je ne me mettrai pas à table.
Tandis que vous vous livrez à la joie insensée qu'in-
spirent le vin de Champagne et les liqueurs apportées
de toutes les parties du monde pour agacer voluptueuse-
ment le palais de quelques docteurs du genre humain,
1§[\ CORRESPONDANCE INÉDITE
je lèverai seul mes mains au ciel dans un des coins de ce
temple, et je lui dirai : Tu vois l'état alarmant de ton
église : son salut est fondé sur deux ou trois de tes élus;
que tu les retires dans ta colère, et sa gloire sera passée.
Ah, mes frères, prévenons les effets de la justice
céleste par un prompt et sincère retour sur nous-
mêmes ! Écoutez sa voix qui vous parle par ma
bouche. J'ai porté, dit-elle, mes regards dans le sanc-
tuaire, et je l'ai trouvé souillé. Les liens de la tendresse
fraternelle se sont relâchés, lé respect dû au génie et à
la vertu s'est affaibli; un fol orgueil a pris la place
du mérite, parce que vous avez ouvert le sanctuaire à
ceux qui n'y devaient pas entrer. Où sont les titres de
ceux que je vois confondus avec vous, et que je ne con-
nais pas même de visage? Ces intrus se sont-ils dis-
tingués du moins par leur modestie ~ leur discrétion,
leur silence? Je vous ai confié les clefs de ma garde-
robe ; vous y avez pris mes habits de livrée, et vous en
avez fait don , sans me consulter , à tous les bavards
qui ont eu la fantaisie de s'en affubler. Leur fatuité et
leur empressement à dire des pauvretés, ont rendu mon
église méprisable et ridicule. L'esprit de la bienveil-
lance universelle s'est effacé , un esprit de clique et de
cabale en a pris la place. Vous ne vous croyez plus
obligés de dire des choses neuves, et vous pensez qu'il
suffît pour être philosophe, de répétailler quelques
termes parasites. Vous ne demandez plus ce qui est de
votre devoir, mais ce qui est de votre intérêt. Vous ne
vous souciez plus de rendre hommage par acclamation
aux grandes et belles actions , de quelque part qu'elles
viennent; mais vous demandez: Celui qui les a faites
DE GRIMM ET DIDEROT. 293
cst-ii des nôtres ? Et c'est la réponse qui règle votre
suffrage. Vous venez célébrer ici la mémoire de mes
bienfaits; mais vous n'osez vous demander à vous-
mêmes s'il ne s'est rien passé dans le cours de l'année
dernière qui vous en ait rendus indignes. N'est-ce pas
un soi-disant des vôtres qui a publiquement prêté sa
plume au projet destructeur conçu depuis long temps
contre la compagnie des Indes française, et consommé
cette année, au grand scandale de l'Europe entière? On
lui reproche d'avoir profané les mots de bien public et
de liberté, pour établir et accréditer un système d'op-
pression et de violence; et chargé de l'indignation pu-
blique, il a osé reparaître dans mon sanctuaire, comme si
de rien n'était. Qu'il ne soit coupable que d'imbécillité,
je le veux bien ; mais s'il s'est attiré, par une légèreté et
une arrogance condamnables le bonheur d'être soup-
çonné de pis , y connaissez-vous quelque remède? Ne
pensez-vous pas que mon église vaut bien la femme de
César , et qu'elle ne doit pas être soupçonnée? C'est
pourquoi ma patience est à bout, et je suis las de vous
souffrir. Et comme je vous ai été le charmant petit
abbé, je vous ôterai le peu de génie qui vous reste , et
vous ne serez plus qu'une troupe de rabâcheurs, et votre
splendeur sera celle du temps passé
Ah! vengeance céleste, arrête, et n'achève pas cette
terrible malédiction ! Nos visages sont prosternés dans
la poussière. Si tu es implacable , comment pourrais-jc
revenir au point d'oii je suis parti, et m'écrier suivant
mon texte : JSunc dimittis servum tuum in pace? Il
faut que je m'en aille en paix. Laisse-moi m'en aller en
paix. Jette des yeux de miséricorde sur cette aimable
aC)6 CORRESPONDANCE INEDITE
baronne et sur ses enfans qui ont besoin d'elle et qui
sont innocens : elle se plaint avec justice de n'entendre
depuis nombre d'années rien de nouveau ; et s'il faut
que nous lui rabâchions toujours sur le même ton, que
les mots superstition, fanatisme, despotisme, et autres
termes de réclame , ronflent toujours dans ses oreilles
fatiguées, c'en est fait, et elle mourra de consomption.
Regarde les mérites de ton patriarche de Ferney au
pied du mont Jura ; souviens-toi de ton favori Galiani
au pied du mont Vésuve. Ils étendent jour et nuit leurs
bras vers toi pour le salut de leurs frères coupables.
Que ceux qui te déplaisent ici s'en aillent en paix , et
fassent fortune , s'ils peuvent! Inspire-nous la crainte
salutaire de tes jugemens, et que, malgré nos iniquités,
la gloire de ton Eglise soit impérissable! Amen.
Après avoir entendu la parole de la vérité, il est de
notre devoir de nous humilier devant le trône de la
miséricorde divine , en nous conformant au rituel de
Ferney reçu en cette église. Mais comme, afin de
respecter les diverses opinions sur la nécessité et l'uti-
lité de la prière, il est ordonné de n'assujettir qui que
ce soit à une formule qui pourrait ne s'accorder pas
avec ses idées ; en conséquence et en vertu de la tolé-
rance universelle, nous nous bornons à recommander
à ceux qui font cas de la prière quelques points prin-
cipaux, par ordre de nos supérieurs dont nous nous
estimons les égaux.
Nous leur recommandons de faire leur prière courte,
afin que tout le monde ait le temps de se faire écouter;
de demander peu, afin de ne croiser personne ; de rc-
DE GRIMM ET DIDEROT. 297
mercier de tout ce qui est arrivé et de tout ce qui arri-
vera, parce qu'il faut être poli, et qu'en tout cas il n'en
serait ni plus ni moins.
Nous leur recommandons de prier pour la splendeur
de l'église universelle, pour la propagation de la rai-
son, pour l'établissement de la tolérance parfaite.
Nous leur recommandons de prier pour toutes les
puissances de l'Europe, particulièrement pour les pro-
tecteurs de la raison et pour la conversion de ses per-
sécuteurs.
Nous leur recommandons, abstraction faite de tout in-
térêt politique, de prier pour le succès delà glorieuse ré-
volution qui doit délivrer l'Europe de la nation barbare
des Turcs, et maintenir les droits sacrés de la tolérance.
[Fanante. — Nous leur recommandons de prier pour
la continuation des glorieux succès des armes russes,
et pour la glorieuse révolution que ces armes doivent
opérer en délivrant l'Europe du joug d'une nation bar-
bare, et en maintenant les droits sacrés de la tolérance.]
Il leur est expressément recommandé de prier pour
le rétablissement du siège patriarcal de Constanli-
nople en faveur de notre grand et invincible patriarche
de Ferney, sous la protection et par la grâce de Catherine,
première impératrice de l'Orient, après la glorieuse ex-
pulsion des Turcs.
Il leur estexpressémenlordonné de prier pour la con-
servation de notre illustre patriarche, ainsi que de tous
les chefs de cette église de Paris , particulièrement de
notre cher et vénérable frère Jean d'Alembcrt dont la
2C)H CORRESPONDANCE INEDITE
santé s'est affaiblie, et de nos chers et vénérables frères
Claude Helvétius , et Paul baron d'Holbach , premiers
maîtres d'hôtel de la philosophie , sans survivance , à
l'effet de conserver à leur cuisine cet esprit de choix et
de discernement qui rend la chère exquise, et à leur
cave la pureté de dogme sur les crûs et les années
d'option.
Il leur est expressément ordonné de demander pour
cette église l'esprit de sagesse, de sobriété et de modes-
tie, le zèle et la ferveur pour les anciens, la discrétion
et le silence pour les novices, ainsi que plusieurs autres
vertus dont le besoin s'est manifesté en ces derniers
temps, et dont il sera dressé une liste dans le premier
synode.
Nous leur recommandons finalement de prier pour
la prospérité de ce royaume , pour la gloire du nom
français, pour la conservation du roi et de la famille
royale, pour celle de monsieur le duc de Choiseul, en-
vers qui cette église se reconnaît redevable de plusieurs
bienfaits insignes quoique indirects, et dont l'élévation
de sentimens et la noblesse de procédés doivent être
pour elle un sujet de joie et de reconnaissance , quand
même elle n'aurait pas la consolation de le compter au
nombre de ses bienfaiteurs : pareillement pour la con-
servation de tous les ministres dont l'aile de bienfai-
sance couvre les poussins de cette église , et les garantit
des butors, buses et autres volatiles malfaisans. Amen.
DE GRIMM ET DIDEROT. 299
SUR LART THEATRAL : REVE.
A Paris , ce ie* janvier 1772.
Un soir j'étais seule au coin de mon feu; je me mis à
composer une pièce de clavecin. Je l'écrivis; je la crus
superbe. Je la jouai ; elle me parut détestable. Je me
dis : Voilà deux heures de temps perdu ; il faut le ré-
parer. Je me remis dans mon fauleuil, et je m'endormis.
Endormie , je rêvai. Je rêvai de la beauté , de la pro-
fondeur, de la simplicité des arts; et quoique en rê-
vant, la difficulté d'y exceller ne m'échappa pas. Mais
peu à peu le délire se mêla à la vérité, il me sembla
que j'étais mademoiselle Clairon : malgré cette méta-
morphose j'étais pourtant aussi un peu moi, et nous
n'y perdions ni l'une ni l'autre. Je me promenais dans
ma chambre d'un pas majestueux, je me regardais avec
satisfaction dans toutes les glaces dont mon apparte-
ment était décoré. Me trouvant une démarche si impo-
sante , je regrettais avec amertume d'avoir quitté le
théâtre, et puis je m'avouais que je n'y avais réussi
qu'à force d'art , et il me semblait que si j'avais à re-
commencer cette carrière je prendrais une autre route
plus simple , plus sûre , qui demanderait peut-être au-
tant d'étude , mais plus de génie et moins d'efforts
Tandis que j'étais livrée à une foule de réflexions
assez contradictoires , on m'annonce deux jeunes gens
qui demandent à me parler, l'un de la part de M. de
Voltaire, l'autre de la part de Monnet, ancien directeur
1 . Ce Rêve, que Grimm croit faussement attribué à mademoiselle Clairon , ne
se trouve point dans ses Mémoires publies en l'an vu.
3oO CORRESPONDANCE INEDITE
de l'Opéra- Comique. Je les admis tous deux en ma pré-
sence. Le protégé de M. de Voltaire me remit une
lettre de sa part, par laquelle il me suppliait, moi Clai-
ron, d'aider de mes conseils l'homme du monde qui
avait le plus de dispositions pour le théâtre ; car jamais,
selon lui, on n'avait débité des vers avec plus de grâce,
et peu d'acteurs savaient faire autant valoir le mérite
d'un auteur. Il joignait à un bel organe l'avantage
d'une belle figure. Je le priai de déclamer quelque scène;
il en choisit une d'^lzire, et je crus entendre Le Rain.
Son jeu en était une copie fidèle; mais son beau visage
restait toujours le même, et toute son expression rési-
dait dans ses gestes et dans son attitude. Je voulus lui
faire quelques observations ; mais sa réponse fut tou-
jours : « Mademoiselle, M. Le Rain fait ce geste... c'est
son attitude à cet endroit. — Cela est vrai, Monsieur,
luidis-je, et vous avez sur lui l'avantage de la jeunesse
et de la figure; vous êtes trop parfait pour avoir besoin
de leçons. Je vais vous donner une lettre pour mes an-
ciens camarades, et je ne doute pas que vous ne soyez
admis au début. »
Lorsque je me fus débarrassée de cette sublime mer-
veille , je m'occupai de l'autre jeune homme. Il était
moinsgrand et moins régulièrement fait quelepremier;
il n'était pointbeau, mais il avait beaucoup de physiono-
mie. «En quoi, lui dis-je, Monsieur, peut-on vous
être utile? — Madame , je me destine aussi au Théâtre-
Français. — Monsieur, appelez-moi mademoiselle; on
ne m'appelle plus madame. Avez-vous déjà paru sur
quelque théâtre? — Non , Mademoiselle. Je comptais
aller jouer en province; mais M. Monnet, qui m'a re-
DE GRIMM ET DIDEROT. 3oi
connu des dispositions, m'a conseillé de chercher plu-
tôt auprès de vous quelque recommandation assez
puissante pour vous engager, Mademoiselle, à me don-
ner des avis : comme je n'en ai point trouvé, j'ai hasardé
de me présenter seul, et je me suis fait annoncer de la
part de M. Monnet. — Ce n'est donc pas lui qui vous
envoie? — Non, Mademoiselle. Je vous avoue que j'ai
pris son nom sans sa permission, le croyant plus recom-
mandable que le mien qui vous est tout-à-fait inconnu.
— Ah ! le sien me l'est presque autant : mais n'importe,
votre physionomie m'intéresse. Asseyez-vous, Monsieur,
et causons... Ah ! allez me chercher mon sac à ouvrage
que voilà sur cette console au bout de cet apparte-
ment; que je vous voie marcher, s'il vous plaît... Là,
près de ce nécessaire du Japon... Monsieur , je vous
rends grâce. Cela est bien, vos mouvemens sont aisés;
vous n'avez point d'apprêt, point de disgrâces; mais vous
n'avez point de noblesse. A vez-vous jamais eu occasion
devoir des gens de qualité dans la société? — Non, Ma-
demoiselle.— Je le vois bien. — Je sens, Mademoiselle,
que j'ai mal pris mon moment; le monsieur que je viens
d'entendre... — On ne dit point le monsieur, mon ami,
cela est de mauvais ton... Eh bien! par exemple, que
pensez- vous de ce jeune homme ? — Vous avez prononcé
sur son talent , Mademoiselle ; je ne puis qu'applaudir
à ce que vous lui avez dit. — Cela est honnête; mais
encore? — Mademoiselle, il m'avait séduit, je l'avoue;
mais les réflexions que vous lui avez fait faire m'ont
paru si justes que je ne comprends pas comment il ne
les a pas saisies avec transport. — Vous avez de l'esprit
et du tact... Dites-moi, qui vous a montré à déclamer?
302 CORRESPONDANCE INÉDITE
— Personne, Mademoiselle : je suis né avec la passion
du spectacle , j'y ai beaucoup été ; mais depuis un an
que je me destine au théâtre, M. Monnet m'a empê-
ché d'y aller; il m'a prêté des livres, et a voulu que je
bornasse mon étude à lire et à déclamer devant une
glace. — Et quels livres vous a-t-il prêtés, ce Monnet?
Est-ce qu'il sait lire? — Mademoiselle, M. Monnet est
un homme d'esprit et de goût ; il est obligeant et ser-
viable ; il a rendu à toute ma famille des services que
des gens plus opulens et plus en crédit que lui nous
avaient refusés. — Je suis contente de vos sentimens et
de votre esprit, et cela n'est ni indifférent, ni étranger
à la pratique des arts. Mais encore, quels livres Monnet
vous a-t-il prêtés? Des opéras comiques sans doute?
— M. Monnet m'a prêté, Mademoiselle, les théâtres de
Corneille , de Racine, deCrébillon et de Voltaire. »
Il me semble que j'eus une longue conversation avec
lui sur ces différens auteurs; mais elle est restée dans
les ténèbres de mon rêve.
Ayant reconnu à mon écolier un esprit naturel,
mais sans culture, de la chaleur, de la docilité , je lui
dis : « Quels sont , Monsieur , les rôles que vous croyez
posséder le mieux , et que vous vous proposez de me
faire entendre? — Mademoiselle, celui de Néron dans
Britannicus. — Seulement î Mais, Monsieur, avant de
vous entendre , faites-moi la grâce de me dire qui était
Néron. — Mademoiselle , c'était un empereur qui vivait
à Rome. — Qui vivait à Rome est bon. Mais était-il
empereur romain , ou demeurait-il à Rome pour son
plaisir ? Comment était-il parvenu à l'empire ? Quels
étaient ses droits, sa naissance, ses parens, son édu-
DE GRIMM ET DIDEROT. 3o3
cation, son caractère, ses penchans, ses vertus, ses
vices? — Mademoiselle, le rôle de Néron répond à une
partie de vos questions, mais pas à toutes. — Monsieur,
il faut non-seulement répondre à ces questions, mais
à toutes celles que je vous ferai encore. Et comment
pourrez- vous rendre le rôle de Néron ou tel autre qu'il
vous plaira , si vous ne connaissez pas la vie du per-
sonnage que vous voulez représenter, comme la votre
même ? — J'ai cru, Mademoiselle, qu'il suffisait de bien
connaître la pièce pour saisir le sens de son rôle. — Et
vous avez mal cru, Monsieur, vous allez en convenir;
écoutez-moi. Avez-vous quelque teinture de l'histoire?
— Non, Mademoiselle, pas beaucoup. — Mais enfin,
vous avez peut-être bien ouï parler de Henri IV , par
exemple? — Ah, j'en sais jusque-là. — Vous savez
donc tout ce que là couronne de France lui a coûté à
conquérir? — A peu près; je ne suis cependant pas
très-fort sur les détails de sa vie; je ne la connais, je
vous l'avoue, que par la Henriade. — Cela me suffît.
Vous savez peut-être aussi que le trône ne fut pas dis-
puté à Louis XIV comme à lui ? — Mais... je le présume
parce que je n'ai jamais ouï dire le contraire. — Eh
bien, si vous aviez à jouer le rôle de ces deux princes,
croyez-vous que vous n'auriez pas à changer totalement
votre maintien, votre contenance, votre démarche ,
votre expression, vos accens, et jusqu'à la plus petite
nuance de votre rôle ? Ce sont cependant deux mo-
narques français : à l'un et à l'autre on a décerné le
surnom de Grand, ils ont régné dans le même siècle.
D'où vient donc cette différence? Cette différence,
Monsieur, ne vient pas seulement de celle de leur ca-
3o4 CORRESPONDANCE INÉDITE
ractère, ne vous y trompez pas; c'est qu'il y en a une
immense dans l'esprit, dans le Ion, dans les mœurs,
dans les opinions d'un homme qui a conquis son royaume
à la pointe de son épée , et dans l'esprit , le ton , les
mœurs, les opinions d'un homme né sur un trône af-
fermi. Ce n'est pas tout: indépendamment de cette con-
naissance qu'on ne peut acquérir que par une étude ré-
fléchie de l'histoire, il est encore nécessaire de la lire
pour savoir ce qu'étaient au rôle principal les person-
nages accessoires que l'auteur a introduits dans sa pièce ;
comment il était, comment il vivait avec eux. Cette
connaissance bien acquise donne, à l'acteur qui sait
voir et sentir, toute la clef de son rôle. Son effort en-
suite doit être de s'identifier avec le héros qu'il a à re-
présenter. S'il a bien vu, s'il a senti juste, le reste est
une affaire de mémoire et d'habitude qui va toute seule.
— Ah! Mademoiselle, vous me désespérez ! — Et d'où
vient ? — C'est que je suis frappé de la vérité de tout
ce que vous venez de dire. J'ai vingt-deux ans; je suis
d'une ignorance profonde; il me faudrait dix ans pour
acquérir les connaissances qui me manquent, dix ans
pour apprendre à les employer , et quand je pourrais
me montrer, je ne serais plus bon qu'à l'emploi des ty-
rans, qui sont communément les plus sottes gens du
monde. — Ah! que pardonnez-moi. Je conviens bien que
les tyrans sont ordinairement les plus sottes gens du
monde, mais je ne vous condamnerai point à ce fasti-
dieux emploi. Je conviens bien encore qu'une grande
connaissance de l'histoire et des mœurs des anciens
vous abrégerait beaucoup de temps et de peines , mais
on peut y suppléer. Ne désespérez de rien ; je me charge
DE GRIMM ET DIDEROT. 3o5
de vous , et je vous dirai mon secret. Je commencerai
par vous prêter quelques livres, où vous trouverez tout
ce qui concerne la vie de Néron; puisque vous en sa-
vez le rôle , appliquez-vous à bien saisir son caractère.
Il fut cruel , cherchez-en les causes ; voyez si vous les
trouverez dans la trempe de son ame, dans la corruption
de sa cour ou de son siècle, dans l'enchaînement des
circonstances, qui souvent nous forcent à être tout autres
que la nature nous fit : un grand acteur sait faire sentir
toutes ces nuances. Ensuite, Monsieur, vous aurez la
bonté de me faire l'extrait de la pièce de Racine , et
d'y remarquer les différences qui peuvent se trouver
entre l'histoire et la tragédie. Je vous accorderai un
mois pour faire cet essai. Je ne vous demande pas un
discours académique : vous ne parlez pas mal , Mon-
sieur; écrivez comme vous parlez, et cela me suffît....
A présent, voyons ce que vous savez faire. Dites-moi
quelques scènes du rôle de Néron... Par exemple, sa
première scène avec Narcisse, et la scène du troisième
acte avec Burrhus.... Eh bien, tout cela ne vaut rien.
Vos traits m'annoncent un mouvement violent dans
votre ame, et votre corps est immobile, cela n'est pas
possible; vous jouez l'amour, la fureur, mais vous
n'êtes ni amoureux , ni furieux. Vous avez cependant
plus de talent que le protégé de M. de Voltaire; mais
lorsque vous aurez fait l'étude que je vous prescris,
vous sentirez que moi , ignorant spectateur du par-
terre, après vous avoir vu jouer comme vous venez de
faire , je m'en irai sans savoir ce que c'était que Néron ,
sans entrevoir la différence qu'il mettait entre Narcisse et
Burrhus. Est-ce qu'il ne doit pas avoir avec Narcisse
20
3o6 CORRESPONDANCE INÉDITE
un ton de supériorité , ressentir cette aisance et ce sou-
agement que la lâcheté sait procurer au vice ? N'éprou-
vera-t-il pas, au contraire, avec Burrhus une sorte de
contrainte et de malaise, suite nécessaire de ce respect
involontaire que la vertu arrache même aux cœurs
corrompus, et de l'habitude que Néron a d'obéir à ceiui
qui a pris soin de sa jeunesse? Il aura encore une autre
contenance avec sa mère. Partout il doit être empereur,
mais son ame ne peut être un instant dans la même
assiette. Vous vous êtes , à la vérité , occupé du jeu de
votre visage, mais il faut que toute votre personne soit
d'accord ; il faut de l'expression, et non pas des grimaces.
Voilà , Monsieur , les leçons qu'on peut donner à un
acteur; celui que la nature n'a pas destiné à en pro-
fiter, ne sera jamais qu'un acteur médiocre. — Made-
moiselle , oserais-je vous faire une objection? — Dites,
Monsieur. — De cette manière, il est impossible de
former un acteur comique; car où trouve-t-on écrite
la vie des personnages comiques?— Elle est, Monsieur,
écrite bien plus sûrement, pour qui sait la lire, dans le
grand livre du monde; mais le malheur de notre pro-
fession est que les pages les plus intéressantes de ce
livre nous sont souvent fermées. C'est à nous, Mon-
sieur, à obtenir, par notre mérite personnel, qu'on nous
y laisse lire , et à achever de détruire un préjugé aussi
barbare que nuisible aux progrès de l'art ; cette tâche ,
au reste, vous est plus aisée qu'à nous. — Mais, comme
je me destine au tragique, croyez- vous , Mademoiselle,
qu'au moyen de l'étude que vous voulez bien diriger,
je serai en état de rendre un rôle? — Non assurément,
Monsieur ; je vous ai déjà dit qu'il faudra ensuite ap-
DE GRIMM ET DIDEROT. 3c>7
prendre à être de la tête aux pieds le personnage que
vous voudrez rendre: il faudra apprendre à être vrai,
Monsieur. Vous avez à Paris un modèle unique que
vous irez voir, rarement, s'il vous plaît; car ce sont
les grands modèles qui perdent les élèves. — Et ce grand
modèle? — C'est M. Caillot : examinez-le bien , ne le
copiez pas ; mais tâchez de deviner les ressorts qui le
font mouvoir; ils sont tous dans son ame. Voyez-le dans
Silvain , dans le Déserteur, dans Lucile, dans V Amou-
reux de quinze ans; voyez-le père, amant, mari, gai,
triste, enjoué , pensif, absorbé, il est toujours juste et
vrai. Plus vous l'étudierez, plus vous découvrirez de
nuances fines et sublimes dans son jeu. Si vous vous
surprenez à vouloir l'imiter, ne le voyez plus; vous
profiterez plus peut-être à voir jouer les mauvais ac-
teurs, pourvu que vous sentiez qu'ils sont mauvais, qu'à
suivre pas à pas les acteurs sublimes. Lorsque vous
commencerez à être un peu formé , je vous permettrai
d'aller admirer le jeu de M. Le Kain , qui a aussi un
mérite rare; et il le serait bien plus encore s'il n'était
captivé par les entraves qu'une poésie épique et trop pé-
riodiquement cadencée donne aux acteurs ainsi qu'aux
auteurs. Mais, je vous l'ai dit, vous n'êtes pas en-
core en état de profiter de ce grand modèle, vous tom-
beriez dans l'écueil de tous ses jeunes admirateurs, vous
en deviendriez froid copiste; il faut que vous vous
soyez fait un jeu à vous avant de le suivre. — Made-
moiselle, permettez-moi encore une qucslion. De ce
que vous venez dire, ne m'est-il pas permis de conclure
que vous préférez M. Caillot à M. Le Kain ? — Je ne
répondrai point a cela. Monsieur; je vous dirai seule-
3o8 CORRESPONDANCE INÉDITE
ment qu'il faut toujours étudier la nature de préférence
à l'art, et que mes succès ont perdu un grand nombre
de débutantes qui n'étaient pas peut-être sans talent.
Maisnecroyez'pas que vos recherches soient bornées à ce
que je viens de vous dire. Un cours de tableaux et de sta-
tues vous sera, avec le temps, fort utile. Peut-être le ferai-
je avec vous, pour vous apprendre à bien voir et à faire
un bon usage de ce que vous aurez vu. Je n'aurai garde
de diriger votre coup d'œil sur telle ou telle attitude.
Si le statuaire ou le peintre a bien rempli sa tâche ,
vous apercevrez dans l'instant le sentiment, la passion
qu'il a voulu rendre. Nous examinerons cette passion
et ses effets , nous verrons si l'attitude et l'expression
que l'artiste leur a données sont vraies; et à force d'ob-
servations, votre ame, accoutumée peu à peu à recevoir
subitement toutes ces diverses impressions, pliera in-
sensiblement toute votre personne à suivre ses mouve-
mens, et vous finirez par savoir jouer la comédie. Adieu,
Monsieur. Laissez-moi votre nom et votre adresse; de-
main je vous enverrai des livres. — Mademoiselle,
puisque vous voulez bien me prêter quelques livres
d'histoire , aurez-vous la complaisance d'y joindre ceux
qui pourront m'instruire sur l'histoire de Phèdre, de
Bajazet, et des autres héros de Racine ? — Non, Mon-
sieur, et par une bonne raison , c'est que je n'en con-
nais pas. — Il n'en existe donc pas? — Non. Nous étu-
dierons la pièce ensemble, et nous nous ferons un mo-
dèle.— Et comment se fait-on un modèle? — Com-
ment, Monsieur? comme un peintre se représente la
physionomie de ses personnages ; avec du génie : le
génie devine tout. — ■ Et si je n'en ai pas? — Vous re-
DE GRIMM ET DIDEROT. 3oQ
noncerez à jouer la comédie, Monsieur, ou vous renon-
cerez du moins à la réputation de grand acteur; vous
gesticulerez, vous crierez, vous prendrez des attitudes,
vous vous mettrez en scène avec le parterre et les loges;
et lorsque vous passerez dans de certains quartiers de
Paris , vous aurez la consolation de vous entendre pré-
férer à Caillot et à Le Raiu, et vous vous persuaderez
à la fin que vous les surpassez , tant le public est con-
naisseur et l'amour-propre crédule. — Le mien n'est
pas, je me flatte, si aisé à contenter; ce genre de succès
ne me suffirait pas. — En ce cas, Monsieur, je vous
en promets d'autres. »
Tout mon regret, à présent que je suis bien éveillée,
est que mademoiselle Clairon ne se souviendra jamais
d'avoir dit un mot de tout cela, et que ce sera autant de
perdu pour le premier écolier qui viendra la trouver.
Ce qui m'afflige encore, c'est de ne point revoir mon
élève. Depuis ce temps je ne manque pas d'aller à tous
les débuts annoncés, dans l'espérance de le retrouver;
mais je ne vois jusqu'à presentquedesprotegesdeM.de
Voltaire.
Le rêve que vous venez de lire est d'une femme, et
je n'ai pas besoin d'ajouter d'une femme de beaucoup
d'esprit. Ceux qui connaissent mademoiselle Clairon
y reconnaîtront son ton , c'est à s'y tromper ; quant à
ses principes sur l'art dramatique , ce n'est pas tout-à-
fait la même chose , et l'auteur a raison de craindre
qu'elle ne se souvienne jamais d'un seul mot de son en-
tretien avec le protégé de M. Monnet. Vraisemblable-
ment elle se trouverait offensée de la justice qu'elle
3lO CORRESPONDANCE INÉDITE
rend ici au charmant Caillot, à qui je la crois fort éloi-
gnée d'accorder le rang qu'il mérite, et qu'il prendra
bien tout seul. Quant à Le Kain, ce nom sinistre n'a ja-
mais souillé sa bouche; ou, pour parler un langage moins
partial, M. Le Kain et mademoiselle Clairon se sont il-
lustrés par une inimitié si franche , si sincère, si invé-
térée, qu'il est impossible qu'ils se rendent jamais justice.
Mademoiselle Clairon ayant vu jouer Caillot à Lyon
avant qu'il vînt à Paris, voulut l'engager à débuter à
la Comédie-Française dans les rôles de troisième emploi,
c'est-à-dire dans les tyrans, les amoureux dédaignés, etc.
Caillot lui dit : « Je vous avoue, Mademoiselle, que si je
me destinais au Théâtre-Français, jaurais l'ambition
d'essayer les premiers rôles. » Mademoiselle Clairon le
regarde d'un air majestueux, et lui dit : « Le projet en
est beau; mais, mon ami, vous avez le nez trop court. »
Caillot nous a prouvé depuis, qu'il savait s'allonger le
nez et le proportionner à l'importance d'un rôle : cepen-
dant la remarque de mademoiselle Clairon, quoiqu'elle
fasse d'abord rire , est d'une personne d'esprit et de
goût. Une remarque plus importante que vous tirerez
de la lecture de ce Rêve, c'est que l'éducation la plus li-
bérale et l'instruction la plus soignée sont de première
nécessité pour former un grand acteur, et qu'aussi
long-temps que cette profession restera avilie par nos
préjugés gothiques , l'art théâtral ne sera jamais porté
au degré de perfection dont il est susceptible.
DE GR1MM EJ DIDEROT. 3l!
PENSÉES PHILOSOPHIQUES ET POLITIQUES *.
FKAGMBWS ECHAPPES DU PORTEFEUILLE D*UN PHILOSOPHE.
A Paris, ce i5 auguste 177a.
Vous dites qu'il y a une morale universelle, et je
veux bien en convenir; mais cette morale universelle
ne peut être l'effet d'une cause locale et particulière.
Elle a été la même dans tous les temps passés, elle sera
la même dans tous les siècles à venir ; elle ne peut donc
avoir pour base les opinions religieuses, qui, depuis
l'origine du monde, et d'un pôle à l'autre, ont toujours
varié. Les Grecs ont eu des dieux médians, les Ro-
mains ont eu des dieux méchans; nous avons un dieu
bon ou méchant, selon la tête de celui qui y croit; l'ado-
rateur stupidedu fétiche, adore plutôt un diable qu'un
dieu ; cependant ils ont tous eu les mêmes idées de la
justice, de la bonté, de la commisération , de l'amitié,
de la fidélité, delà reconnaissance, de l'ingratitude,
de tous les vices, de toutes les vertus. Où chercherons-
nous l'origine de cette unanimité de jugement si con-
stante et si générale au milieu d'opinions contradictoires
et passagères ? Où nous la chercherons ? Dans une cause
physique, constante et éternelle. Et où est cette cause?
Elle est dans l'homme même, dans la similitude d'or-
ganisation d'un homme à un autre, similitude d'orga-
nisation qui entraîne celle des mêmes besoins, des
mêmes plaisirs, des mêmes peines, de la même force,
1. Ces pensées ne sont point dans les œuvres do Did' rot.
3l2 CORRESPONDANCE INÉDITE
de la même faiblesse; source de la nécessité de la so-
ciété, ou d'une lutte commune et concertée contre des
dangers communs, et naissant du sein de la nature
même qui menace l'homme de cent côtés différens.
Voilà l'origine des liens particuliers et des vertus do-
mestiques; voilà l'origine des liens généraux et des
vertus publiques; voilà la source de la notion d'une
utilité personnelle et publique ; voilà la source de tous
les pactes individuels et de toutes les lois; voilà la
cause de la force de ces lois dans une nation pauvre et
menacée; voilà la cause de leur faiblesse dans une na-
tion tranquille et opulente ; voilà la cause de leur pres-
que nullité d'une nation à une autre.
Il semble que la nature ait posé une limite au bon-
heur et au malheur des espèces. On n'obtient rien que
par l'industrie et par le travail, on n'a aucune jouis-
sance douce qui n'ait été précédée par quelque peine ;
tout ce qui est au-delà des besoins physiques rigoureux
ne mérite presque que le nom de fantaisie. Pour savoir
si la condition de l'homme brut, abandonné au pur
instinct animal dont la journée employée à chasser, à
se nourrir, à produire son semblable et à se reposer,
est le modèle de toutes ses journées et de toute sa vie;
pour savoir, dis-je , si cette condition est meilleure ou
pire que celle de cet être merveilleux qui trie le duvet
pour se coucher, file le cocon du ver à soie pour se
vêtir, a changé la caverne, sa première demeure, en un
palais, a su multiplier, varier ses commodités et ses
besoins de mille manières différentes, il faudrait, à ce
DE GRIMM ET DIDEROT. 3l3
que je crois , trouver une mesure commune à ces deux
conditions; et il y en a une: c'est la durée. Si les pré-
tendus avantages de l'homme en société abrègent sa
durée, si la misère apparente de l'homme des bois
allonge la sienne, c'est que l'un est plus fatigué, plus
épuisé, plus tôt détruit, consommé par ses commodités,
que l'autre ne l'est par ses fatigues. C'est un principe
généralement applicable à toules les machines sembla-
bles entre elles. Or, je demande si notre vie moyenne
est plus longue ou plus courte que la vie moyenne de
l'homme des bois. N'y a-t-ii pas parmi nous pius de
maladies héréditaires et accidentelles , plus d'êtres vi-
ciés et contrefaits? N'en serait-il pas des commodités
de la vie comme de l'opulence ? Si le bonheur de l'indi-
vidu dans la société est placé dans l'aisance, entre la
richesse extrême et la misère , le bonheur de l'espèce
n'aurait-il pas aussi son terme d'heureuse médiocrité
placé entre la masse énorme de nos superfluités et l'in-
digence étroite de l'homme brut ? Faut-il arracher à la
nature tout ce qu'on en peut obtenir, ou notre lutte
contre elle ne devrait-elle pas se borner à rendre plus
aisé le petit nombre de grandes fonctions auxquelles
elles nous a destinés, se loger, se vêtir, se nourrir, se
reproduire dans son semblable et se reposer en sûreté?
Toutle reste ne serait-il pas par hasard l'extravagance de
l'espèce, comme tout ce qui excède l'ambition d'une cer-
taine fortune est parmi nous l'extravagance de l'individu,
c'est-à-dire lui moyen sûr de vivre misérable, en s'oc-
cupant trop d'être heureux? Si ces idées étaient vraies
cependant, combien les hommes se seraient tourmentés
en vain ! Ils auraient perdu de vue le but primitif, la
3l4 CORRESPONDANCE tNÉDITE
lutte contre la nature. Lorsque la nature a été vaincue,
le reste n'est qu'un étalage de triomphe qui nous coûte
plus qu'il ne nous rend'.
i. Note de Grimm. Il paraît que l'auteur serait tenté de
prononcer contre l'homme civilisé; mais en appliquante prin-
cipe établi dans ce fragment aux laits, il sera obligé de chan-
ger d'avis. A tout prendre , l'homme en société , l'homme policé
vît plus nombreux et plus long-temps que l'homme sauvage.
L'habitant de la Hollande placé sur une montagne ,
et découvrant au loin la mer s 'élevant au-dessus du ni-
veau des terres de dix-huit à vingt pieds, qui la voit
s'avancer en mugissant contre les digues qu'il a élevées,
rêve, et se dit secrètement en lui-même: Tôt ou tard
cette bête féroce sera la plus forte. Il prend en dédain
un domicile aussi précaire , et sa maison en bois ou en
pierre à Amsterdam n'est plus sa maison ; c'est son
vaisseau qui est son asile et son vrai domicile, et peu à
peu il prend une indifférence et des mœurs conformes à
cette idée. L'eau est pour lui ce qu'est le voisinage des
volcans pour d'autres peuples. L'esprit patriotique doit
être aussi faible à La Haye qu'à Naples \
1. Note de Grimm. Fait conséquent au raisonnement, mais
contraire à l'expérience. C'est le bon ou le mauvtiis gouverne-
ment qui décide de la force ou de la faiblesse de l'esprit pa-
triotique.
DE GRIMM ET DIDEROT. 3lS
Quelqu'un disait : Telle est la sagesse du gouverne-
ment chinois, que les vainqueurs se sont toujours sou-
mis à la législation des vaincus. Les Tartares ont
dépouillé leurs mœurs pour prendre celles de leurs
esclaves. Quelle folie, disait un autre, que d'attribuer
un effet général et commun à une cause aussi extraordi-
naire! N'est -il pas dans la nature que les grandes
masses fassent la loi aux petites? Eh bien, c'est par
une conséquence de ce principe si simple, que l'invasion
de la Chine n'a rien changé ni à ses lois, ni à ses cou-
tumes, ni à ses usages. Les Tartares répandus dans
l'empire le plus peuplé de la terre, s'y trouvaient dans
un rapport moindre que celui d'un à soixante mille.
Ainsi , pour qu'il en arrivât autrement qu'il n'en est
arrivé , il eût fallu qu'un Tartare prévalût sur soixante
mille Chinois. Concevez-vous que cela fût possible?
Laissez donc là cette preuve de la prétendue sagesse
du gouvernement de la Chine. Ce gouvernement eût
été plus extravagant que les nôtres , que la poignée
des vainqueurs s'y seraient conformés. Les mœurs de
ce vaste empire auraient été moins encore altérées par
les mœurs des Tartares que les eaux de la Seine ne le
sont, après un violent orage, de toutes les ordures
que les ruisseaux de nos rues y conduisent. Et puis
ces Tartares n'avaient ni lois, ni mœurs , ni coutumes ,
ni usages fixes. Quelle merveille qu'ils aient adopté les
institutions qu'ils trouvaient tout établies , bonnes ou.
mauvaises !
3l6 CORRESPONDANCE INÉDITE
Ce qui constitue essentiellement un état démocrati-
que, c'est le concert des volontés. De là l'impossibilité
d'une grande démocratie, et l'atrocité des lois dans les
petites aristocraties. Là, on rompt le concert des vo-
lontés qui se touchent, en les isolant par la terreur ; on
établit entre les citoyens une distance morale équiva-
lente pour les effets à une distance physique ; et cette
distance morale s'établit par un inquisiteur civil qui
rode perpétuellement entre les individus, la hache levée
sur le cou de quiconque osera dire ou du bien ou du
mal de l'administration. Le grand crime dans ces pays
est la satire ou l'éloge du gouvernement. Le sénateur
de Venise, caché derrière une grille, dit à son sujet:
« Qui es-tu, pour oser approuver notre conduite?» Un
rideau se tire, le pauvre Vénitien tremblant voit un
cadavre attaché à une potence, et entend une voix re-
doutable qui lui crie de derrière la grille : « C'est
ainsi que nous traitons notre apologiste ; retourne dans
ta maison , et tais-toi. »
On a dit quelquefois que le gouvernement le plus
heureux serait celui d'un despote juste et éclairé: c'est
une assertion très- téméraire. 11 pourrait aisément arri-
ver que la volonté de ce maître absolu fût en contra-
diction avec la volonté de ses sujets. Alors, malgré
toute sa justice et toutes ses lumières, il aurait tort de
les dépouiller de leurs droits , même pour leur avan-
tage. On peut abuser de son pouvoir pour faire le bien
DE GRIMM ET DIDEROT. 3l 7
comme pour faire le mal ; et il n'est jamais permis à un
homme, quel qu'il soit, de traiter ses commettans
comme un troupeau de bêtes. On force celles-ci à quit-
ter un mauvais pâturage pour passer dans un plus gras;
mais ce serait une tyrannie d'employer la même vio-
lence avec une société d'hommes. S'ils disent : Nous
sommes bien ici; s'ils disent , même d'accord : Nous y
sommes mal, mais nous y voulons rester, il faut tâcher
de les éclairer, de les détromper, de les amener à des
vues saines par la voie de la persuasion, mais jamais
par celle de la force . Convenir avec un souverain qu'il
est le maître absolu pour le bien , c'est convenir qu'il
est le maître absolu pour le mal , tandis qu'il ne l'est
ni pour l'un , ni pour l'autre. Il me semble que l'on
a confondu les idées de père avec celles de roi.
Peuples, ne permettez pas à vos prétendus maîtres
de faire même le bien contre votre volonté générale \
Songez que la condition de celui qui vous gouverne
n'est pas autre que celle de ce cacique , à qui l'on de-
mandait s'il avait des esclaves, et qui répondait : «Des
1. C'est encore la doctrine de cet inintelligible Contrat social, dont la raison
publique a fait justice. Cette volonté générale, dont J.-J. Rousseau fait la
base de son système , sans pouvoir jamais la définir, ni trouver les moyens
de l'exprimer , un roi législateur en a trouvé la seule expression possible
dans cette admirable combinaison de la balance des trois pouvoirs , qui sert
de base à la charte qui nous gouverne.
Ce paragraphe , ainsi que le suivant , sont tellement contraires aux prin-
cipes de tout ordre social , que leur absurdité frappera les esprits les moins
éclairés. Mais ce qui est inexplicable, c'est que douze souverains de l'Europe
aient autorisé de pareilles doctrines. Leur aveuglement n'est pas moins pro-
digieux que la témérité de leurs correspondans.
3l8 CORRESPONDANCE INÉDITE
esclaves ? je n'en connais qu'un dans toute ma con-
trée ; et cet esclave , c'est moi l ! »
i. NoledeGrimm. Lorsque l'auteur aura appris aux peuples
comment on empêche un mauvais roi de (aire le mal, ils ne lui
demanderont pas peut-être comment on empêche les bons rois
de faire le bien , quoique ce secret soit trouvé dans quelques
pays.
Il y a dans toute administration bien entendue deux
parties très-distinctes à considérer, l'un relative à la
masse des individus qui composent une société, comme
la sûreté générale et la tranquillité intérieure, le soin
des armées, l'entretien des forteresses, l'observation
des lois ; c'est une pure affaire de police. Sous ce point
de vue , tout gouvernement a et doit avoir la forme et
la rigidité monastiques ; le souverain , ou celui qui le
représente, est un supérieur de couvent. Mais dans un
monastère tout est à tout , rien n'est individuellement
à personne , tous les biens forment une propriété com-
mune; c'est un seul animal à vingt, trente, quarante,
mille , dix mille têtes. Il n'en est pas ainsi d'une société
civile ou politique : ici chacun a sa tête et sa propriété,
une portion de la richesse générale dont il est maître
et maître absolu, sur laquelle il est roi, et dont il peut
user ou même abuser à discrétion. Il faut qu'un parti-
culier puisse laisser sa terre en friche, si cela lui con-
vient , sans que ni l'administration ni la police s'en
mêle. Si le maître se constitue juge de l'abus , il ne tar-
DE GRIMM ET DIDEROT 3lO,
cîera pas à se constituer juge de l'us , et toute véritable
notion de propriété et de liberté sera détruite. S'il peut
exiger que j'emploie ma chose à sa fantaisie , s'il inflige
des peines à la contravention, à la négligence, à la
folie , et cela sous prétexte de l'utilité générale et publi-
que , je ne suis plus maître absolu de ma chose, je n'en
suis que l'administrateur au gré d'un autre. Il faut
abandonner à l'homme en société la liberté d'être un
mauvais citoyen en ce point, parce qu'il ne tardera
pas à en être sévèrement puni par la misère , et par le
mépris plus cruel encore que la misère. Celui qui brûle
sa denrée, ou qui jette son argent par la fenêtre, est
un stupide trop rare pour qu'on doive le lier par des
lois prohibitives; et ces lois prohibitives seraient trop
nuisibles par leur atteinte à la notion essentielle et sa-
crée de la propriété. La partie de police n'est déjà pour
le maître qu'une occasion trop fréquente d'abuser du
prétexte de l'utilité générale , sans lui donner un second
prétexte d'abuser de cette notion par voie d'adminis-
tration. Partout où vous verrez chez les nations l'au-
torité souveraine s'étendre au - delà de la partie de
police , dites qu'elles sont mal gouvernées. Partout où
vous verrez cette partie de police exposer le citoyen à
une surcharge d'impôts , en sorte qu'il n'y ait aucun
reviseur national du livre de recette et de dépense de
l'intendant ou souverain, dites que la nation est ex-
posée à la déprédation. O redoutable notion de l'utilité
publique! Parcourez les temps et les nations, et cette
grande et belle idée d'utilité publique se présentera à
votre imagination sous l'image symbolique d'un Hercule
320 CORRESPONDANCE INÉDITE
qui assomme une partie du peuple aux cris de joie et
aux acclamations de l'autre partie, qui ne sent pas
qu'incessamment elle tombera écrasée sous la même
massue aux cris de joie et aux acclamations des indi-
vidus actuellement vexés. Les uns rient quand les au-
tres pleurent; mais la véritable notion de la propriété
entraînant le droit d'us et d'abus , jamais un homme ne
peut être la propriété d'un souverain , un enfant la pro-
priété d'un père, une femme la propriété d'un mari,
un domestique la propriété d'un maître , un nègre la
propriété d'un colon. Il ne peut donc y avoir d'esclave,
pas même par le droit de conquête , encore moins par
celui de vente et d'achat. Les Grecs ont donc été des
bêtes féroces contre lesquels leurs esclaves ont pu en
toute justice se révolter. Les Romains ont donc été des
bêtes féroces dont leurs esclaves ont pu s'affranchir par
toutes sortes de voies, sans qu'il y en ait eu aucune
d'illégitime. Les seigneurs féodaux ont donc été des
bêtes féroces dignes d'être assommées par leurs vassaux.
Voilà donc le vrai principe qui brise les portes de tout
asile civil ou religieux où l'homme est réduit à la condi-
tion de la servitude; il n'y a ni pacte ni serment qui
tiennent. Jamais un homme n'a pu permettre par un
pacte ou par un serment à un autre homme , quel qu'il
soit , d'user et d'abuser de lui. S'il a consenti ce pacte ou
fait ce serment, c'est dans un accès d'ignorance ou de
folie , et il en est relevé au moment où il se connaît, au
revenir à sa raison. Comme toutes les vérités s'enchaî-
nent! La nature de l'homme et la notion de la propriété
concourent à l'affranchir, et la liberté conduit l'individu
DE GR1MM ET DIDEROT. 3a 1
et la société au plus grand bonheur qu'ils puissent désirer.
Je dis la liberté, qu'il ne faut non plus confondre avec la
licence que la police d'un Etat avec son administration.
La police obvie à la licence; l'administration assure la
liberté \
i . Note de Grlmm. La plupart des raisonnemens politiques
seraient d'une prodigieuse utilité s'il était reçu que le fort s'y
conformera sans difficulté, du moment qu'il en aura compris
l'enchaînement. Malheureusement cela ne se passe pas tout-à-
fait ainsi. Le despote , s'il a de l'esprit, laisse bavarder le phi-
losophe ; et s'il aime l'éloquence , il trouve son bavardage beau ;
mais s'il est sot, il vexe et châtie de mille manières le philo-
sophe , qui s'est fait avocat des peuples sans son aveu. Mais
quelque tournure que prenne le despote à l'égard de l'avocat ,
la loi éternelle s'exécute toujours , et elle veut que le faible
soit la proie du fort. Or, la faiblesse est l'apanage des peuples
par le défaut de concert dans les volontés et dans les mesures.
L'homme résolu , entreprenant, ferme , actif, adroit, subjugue
la multitude aussi sûrement , aussi nécessairement qu'un
poids de cinquante livres entraine un poids de cinquante onces.
S'il ne réussit pas, c'est qu'il a rencontré dans le parti de l'op-
position un homme de sa trempe, qui entraîne la multitude de
son côté ; alors les résultats sont conformes à la complication
des contre-poids qui agissent et réagissent les uns sur les autres;
mais le calcul de ces résultats serait toujours rigoureux , si l'on
en pouvait connaître les élémens. Les déclamations des philo-
sophes contre l'esclavage, en portant notre vue sur l'étendue
de notre globe ou dans la durée des siècles, confirment seule-
ment les bons esprits dans la triste opinion que les trois quarts
du genre humain sont nés avec le génie de la servitude. 11 y a
des oiseaux qui ne supportent pas la cage vingt-quatre heures;
ils meurent. Ceux-là restent libres , parce qu'on n'en peut tirer
aucun parti, ni d'agrément, ni d'utilité. 11 n'existe pas d'autre
ai
?>0.1 CORRESPONDANCE INEDITE
frein contre l'esclavage. Quand vous dites aux esclaves qu'ils
peuvent se révolter en toute justice, vous ne leur apprenez rien,
ni à leurs oppresseurs non plus. Les premiers, prêches on non
par les philosophes , n'y manquent jamais quand ils le peuvent ,
et ils le peuvent toutes les fois que l'oppresseur manque de force,
quelle qu'en soit la cause, pour les contenir, ou que l'oppres-
sion devient assez intolérable pour rendre les risques de la
révolte égaux à l'état habituel de l'esclave. La cause du genre
humain est donc désespérée et sans ressource? Hélas, je le crains!
Le seul baume qui calme et adoucisse les maux de tant de
plaies profondes, c'est que le sort accorde de temps en temps,
par-( i par-là, à quelque peuple, un prince vertueux et éclairé,
une de ces âmes privilégiées qui , enivrée de la plus belle et de
la plus douce des passions , celle de faire le bien , se livre à ses
transports sans réserve. Alors tout respire, tout prospère, le
siècle d'or naît, et les malheureux oublient pour un moment
leurs calamités et leurs misères passées.
Sur les cruautés exercées par les Espagnols en
Amérique.
A Paris, ce l5 sepembre 1772.
Est-ce la soif de For , le fanatisme, le mépris pour
des mœurs simples ? ou est-ce la férocité naturelle de
l'homme renaissant dans des contrées éloignées où elle
n'était enchaînée ni par la frayeur des châtimens, ni
par aucune sorte de honte , ni par la présence de té-
moins policés, qui dérobait aux yeux des Européens
l'image d'une organisation semblable à la leur , base
primitive de la morale , et qui les portait sans remords
à traiter leurs frères nouvellement découverts comme
DE GRIMM ET DIDEROT. 3.23
ils traitaient les bêtes sauvages de leur pays? Quelles
étaient les fonctions habituelles de ces premiers voya-
geurs ? La cruauté de l'esprit militaire ne s'accroît-elle
pas en raison des périls qu'on a courus , de ceux que
l'on court, et de ceux qui restent à courir? Le soldat
n'est-il pas plus sanguinaire à une grande distance que
sur les frontières de sa patrie? Le sentiment de l'hu-
manité ne s'affaiblit-il pas à mesure qu'on s'éloigne du
lieu de son séjour? Ces hommes qu'on prit dans le pre-
mier moment pour des dieux, ne craignirent-ils pas
d'être démasqués et exterminés ? Malgré toutes les dé-
monstrations de bienveillance qu'on leur prodiguait,
ne s'en méfièrent-ils pas ? N'était-il pas naturel qu'ils
s'en méfiassent ? Ces causes séparées ou réunies ne suf-
fisent-elles pas à expliquer les fureurs des Espagnols
dans le Nouveau-Monde ? Nous sommes bien éloignés
du dessein de les excuser; mais n'ont-elles pas toutes
été entraînées peut-être par la fatalité d'un premier
moment? La première goutte de sang versée, la sécu-
rité n'exigea-t-elle pas qu'on le répandît à flots? Il
faudrait avoir été soi-même du nombre de cette poi-
gnée d'hommes enveloppée d'une multitude innom-
brable d'indigènes dont elle n'entendait pas la langue,
et dont les mœurs et les usages lui étaient inconnus,
pour en bien concevoir les alarmes et tout ce que des
terreurs bien ou mal fondées pouvaient inspirer. Mais
le phénomène incompréhensible , c'est la stupide bar-
barie du gouvernement qui approuvait tant d'horreurs
et qui stipendiait des chiens exercés à poursuivre et à dé-
vorer des hommes. Le ministère espagnol était-il bien
3a/| CORRESPONDANCE INÉDITE
persuadé que ces hommes sentaient, pensaient, mar-
chaient à deux pieds comme les Espagnols ' ?
Du goût antiphysique des Américains.
Mais la faiblesse physique , loin d'entraîner à cette
sorte de dépravation , en éloigne. Je crois qu'il en faut
chercher la cause dans la chaleur du climat, dans le
mépris pour un sexe faible, dans l'insipidité du plaisir
entre les bras d'une femme harassée de fatigues, dans
l'inconstance du goût , dans la bizarrerie qui pousse
en tout à des jouissances moins communes , dans une
recherche de volupté plus facile à concevoir qu'hon-
nête à expliquer, peut-être dans une conformation d'or-
ganes qui établissait plus de proportion entre un
homme et un homme américains, qu'entre un homme
américain et une femme américaine; disproportion qui
développerait également et le dégoût des Américains
pour leurs femmes et le goût des Américaines pour les
Européens. D'ailleurs ces chasses, qui séparaient quel-
quefois pendant des mois entiers l'homme de la femme,
ne tendaient-elles pas à rapprocher l'homme de l'homme?
Le reste n'est plus que la suite d'une passion générale
et violente qui foule aux pieds, même dans les con-
trées policées, l'honneur, la vertu , la décence, la pro-
bité, les lois du sang, le sentiment patriotique, parce
que la nature, qui a tout ordonné pour la conservation
i. Oa sait que les dogues dressés et exercés à déchirer les Américains
étaient enrôlés , qu'ils avaient leurs noms de guerre , et qu'ils recevaient une
solde de la cour d'Espagne. {Note de l'auteur.)
DE GR1MM BT DIDEROT. 3^5
de l'espèce, a peu veillé à celle des individus; sans
compter qu'il est des actions auxquelles les peuples po-
licés ont avec raison attaché des idées de moralité tout-
à-fait étrangères à des sauvages.
De V Anthropophagie.
L'anthropophagie est aussi le penchant ou la maladie
dont quelques individus bizarres sont attaqués, même
parmi les sauvages les plus doux. Ces espèces d'assassins
ou de maniaques, comme il vous plaira de les nommer,
se retirent de leur horde, se cantonnent seuls dans un
coin de forêt, attendent le passant, comme le chasseur
ou le sauvage même attendrait une bête à la rentrée
ou à l'affût, le tirent , le tuent, se jettent sur le cadavre
et le dévorent.
Lorsque ce n'est pas une maladie, je crois que l'essai
de la chair humaine dans les sacrifices des prisonniers,
et la paresse , peuvent être comptés parmi les causes de
cette anthropophagie particulière. L'homme policé vit
de son travail , l'homme sauvage vit de sa chasse. Voler
parmi nous est la manière la plus courte et la moins
pénible d'acquérir; tuer son semblable et le manger,
quand ou le trouve bon, est la chasse la moins pénible
d'un sauvage : on a bien plus tôt tué un homme qu'un
animal. Un paresseux veut avoir parmi nous de l'argent
sans prendre la fatigue de le gagner , chez les sau-
vages un paresseux veut manger sans se donner la peine
de chasser; et le même vice conduit l'un et l'autre à un
même crime ; car partout la paresse est une anthropo-
phagie. Et sous ce point de vue, l'anthropophagie est
3^6 CORRESPONDANCE INÉDITE
encore plus commune dans la société qu'au fond des
forêts du Canada. S'il est jamais possible d'exami-
ner ceux d'entre les sauvages qui se livrent à l'anthro-
pophagie, je ne doute point qu'on ne les trouve faibles,
lâches , paresseux , dominés des vices de nos assassins
et de nos mendians.
Nous savons que si l'opulence est la mère des vices ,
la misère est la mère des crimes, et ce principe n'est
pas moins vrai dans les bois que dans les cités. Quelle
est l'opulence du sauvage ? L'abondance de gibier au-
tour de sa retraite. Quelle est sa misère? La disette du
gibier. Quels sont les crimes inspirés par la disette ?
Le vol et l'assassinat. L'homme policé vole et tue pour
vivre, le sauvage tue pour manger.
Lorsque c'est une maladie, interrogez le médecin,
il vous dira qu'un sauvage peut être attaqué d'une faim
canine, ainsi qu'un homme policé. Si ce sauvage est
faible, et si ses forces ne peuvent suffire à la fatigue
que son besoin de manger continu exigerait , que fera-
t-il ? Il tuera et mangera son semblable. Il ne peut
chasser qu'un instant, et il veut toujours manger.
Il est une infinité de maladies et de vices de con-
formation naturelle qui n'ont aucune suite fâcheuse, ou
qui ont des suites toutes différentes dans l'état de so-
ciété , et qui ne peuvent conduire le sauvage qu'à l'an-
thropophagie , parce que la vie est le seul bien du
sauvage.
Tous les vices moraux qui conduisent l'homme po-
licé au vol doivent conduire le sauvage au même résul-
tat, le vol : or, le seul vol qu'un sauvage soit tenté de
faire, c'est la vie d'un homme qu'il trouve bon à manger.
I)£ GP.IMM ET DIDEROT. 3^7
Court essai sur le caractère de V homme sauvage.
L'homme sauvage doit être jaloux de sa liberté.
L'oiseau pris au filet se casse la tête contre les barreaux
de sa cage. On n'a point encore vu un sauvage quitter
le fond des forêts pour nos cités , et il n'est pas rare
que des hommes policés les aient quittées pour em-
brasser la vie sauvage.
L'homme sauvage doit garder un ressentiment pro-
fond de l'injure. C'est à son cœur et à sa force qu'il en
appelle. Le ressentiment supplée à la loi qui ne le
venge pas.
L'homme sauvage ne doit avoir aucune idée de la
pudeur qui rougit de l'ouvrage de la nature.
L'homme sauvage connaît peu la générosité et les
autres vertus produites à la longue, chez les nations
policées , par le raffinement de la morale.
L'homme sauvage , dont la vie est ou fatigante ou
insipide, et les idées très-bornées, doit faire peu de cas
de la vie, et moins encore de la mort.
L'homme sauvage ignorant et peureux doit avoir sa
superstition.
L'homme sauvage qui reçoit un bienfait de son égal
qui ne lui doit rien , doit en être très-reconnaissant.
Le baron de Dieskau fait emporter un sauvage qui
était resté blessé sur le champ de bataille; il le fait soi-
gner. Le sauvage guérit. « Tu peux à présent , lui dit son
bienfaiteur, aller retrouver les tiens. — Je te dois la vie,
lui répond le sauvage; je ne te quitte plus. » Ce sauvage
le suivit ; il couchait à la porte de sa tente; il y mourut.
328 correspondancj: iinéditf.
L'homme sauvage doit se soumettre sans peine à la
raison, parce qu'il n'est entêté d'aucun préjugé , d'aucun
devoir factice.
Des sauvages poursuivis par leurs ennemis, empor-
taient un vieillard sur leurs épaules. Ce fardeau ralen-
tissait leur fuite. Le vieillard leur dit : « Mes enfans ,
vous ne me sauverez pas, et je serai la cause de votre
perte; mettez-moi à terre. — Tu as raison, n lui ré-
pondirent-ils, et ils le mirent à terre.
Le fils de Saint-Pierre, gouverneur de Québec , suit
une femme sauvage dont il était amoureux. Il en a des
enfans. Il passe vingt ans avec elle. Le souvenir de son
père et de sa famille lui est rappelé, ou lui revient. Il
s'attriste. Sa femme s'en aperçoit, et lui dit: « Qu'as-tu?
— Mon père , ma mère , lui répond Saint - Pierre en
soupirant. — Eh bien ! mon ami ; lui dit sa femme ,
va-t'en , si tu t'ennuies. »
Cette femme avait un frère qu'elle aimait tendre-
ment; un jour il disparut de la cabane. Le premier
jour , sa sœur s'attrista ; le second, elle se mit à pleurer,
le troisième, elle refusa de manger. Saint-Pierre, im-
patienté, prit ses armes, et sortit pour tâcher de décou-
vrir le frère de sa femme. Il rencontra sur son chemin
une horde de sauvages qui lui demandèrent où il allait.
« Je vais chercher mon frère. — Et ton frère , com-
ment est-il ? » Saint-Pierre donne le signalement de son
frère. Les sauvages lui dirent . « Retourne sur tes pas ;
ton frère mange les hommes. Tiens , il habite ce coin
de foret que tu vois là-bas. Il a un chien qui l'avertit
des passans, et il les tue. Retourne sur tes pas, car il
te tuera. « Saint-Pierre continue son chemin, arrive «H
DE GRIMM ET DIDEROT. 3 29
l'endroit où son frère était embusqué. La voix du chien
se fait entendre. Il regarde. Il aperçoit la tête et le
fusil de son frère. Il crie : « C'est moi, c'est ton frère, ne
tire pas. «L'anthropophage tire. Saint-Pierre le poursuit.
Désespérant de l'atteindre, il lui lâche son coup de
fusil et le tue. Cela fait, il revient à la cabane. Sa
femme, en l'apercevant, lui crie : « Et mon frère? — Ton
frère, lui dit Saint-Pierre, était anthropophage. Il m'a
tiré, il m'a manqué. Je l'ai poursuivi , je l'ai tiré ; je l'ai
tué.» Sa femme lui répondit: «Donne-moi à manger.»
Un prisonnier sauvage est adopté dans une cabane.
On s'aperçoit qu'il est estropié d'une main. On lui
dit : « Tu vois bien que tu nous es inutile ; tu ne peux
nous servir ni nous défendre. — Il est vrai. — Il faut
que tu sois mangé. — Il est vrai. — Mais nous t'avons
adopté, et nous espérons que tu mourras bravement.
— Vous pouvez y compter. »
Cet enthousiasme qui aliène l'homme de lui-même,
et qui le rend impassible, rare parmi nous, est commun
chez le sauvage.
L'homme sauvage est-il plus ou moins heureux que
l'homme policé? Peut-être n'est-il pas donné à l'homme
d'étendre ou de restreindre la sphère de son bonheur
ou de son malheur. Quoi qu'il en soit , si l'on considère
l'homme comme une machine que la peine et le plaisir
détruisent alternativement, il est un terme de compa-
raison entre l'homme sauvage et l'homme policé, c'est
la durée. La vie moyenne de l'homme sauvage est-elle
plus ou moins longue que celle de l'homme policé ? La
vie la plus fatiguée est la plus misérable et la plus
courte, quelles que soient les causes qui l'abrègent. Or,
33o CORRESPOND A NCK INEDITE
je crois que la vie moyenne de l'homme policé est plus
longue que celle de l'homme sauvage.
REVERIES A. L OCCASION DE LA REVOLUTION
DE SUEDE EN \r]r]1l ■
Une nation pauvre est presque nécessairement belli-
queuse. Sa pauvreté, dont le fardeau l'importune sans
cesse, lui inspire tôt ou tard le désir de s'en délivrer;
et ce désir devient avec le temps l'esprit général de la
nation et le ressort du gouvernement. La Suède est un
pays pauvre.
Ce caractère belliqueux se fortifie , ou s'affaiblit par
la position géographique. Il s'affaiblit, si la nation peut
s'étayer de la protection , de l'alliance et des secours des
puissances voisines. Il se fortifie, si cette ressource lui
manque , si , continuellement pressée par des voisins
ennemis , son existence et sa sécurité sont précaires.
Alors elle est contrainte d'avoir toujours les armes à la
main. La Suède est menacée depuis des siècles par le
Danemarck et la Russie , et la menace des Russes est de-
venue , depuis le czar Pierre Ier, de plus en plus redou-
table.
Pour que le gouvernement d'un pays, tel que celui
que je peins , passe rapidement de l'état d'une monar-
i. Ce morceau si remarquable offrait des applications trop frappantes pour
ne pas être supprimé en i8i3. Le nom de l'auteur n'est pas indiqué, et la note,
un peu sévère , de Grimm prouve suffisamment que ces Rêveries ne sont point
de son ami Diderot. Mais, de quelque part qu'elles lui soient venues, on ne
pourra s'empêcher d'y reconnaître un penseur profond et judicieux.
DE GR1MM El DIDEROT. 33 1
chie tempérée à l'état du despotisme le plus illimité, il
ne lui faut que quelques souverains de suite heureux à
la guerre. Le maître , fier de ses triomphes , se croit
tout permis , ne connaît plus de loi que sa volonté ; et
ses soldats qu'il a conduits tant de fois à la victoire,
prêts à le servir envers et contre tous, deviennent par
leur dévouement la terreur de leurs concitoyens et les
vrais fahricateurs des chaînes de leur pays. Les peu-
ples, de leur côté, n'osent refuser leurs bras à ces
chaînes , qui leur sont présentées par celui qui joint à
l'autorité de son rang celle qu'il tient de la reconnais-
sance et de l'admiration dues à ses succès. C'est l'his-
toire de la Suède que je fais.
Le joug imposé par le monarque guerrier et victo-
rieux pèse sans doute , mais on n'ose le secouer. Il
s'appesantit sous des successeurs qui n'ont pas le même
droit à la patience de leurs sujets. Il ne faut alors qu'un
grand revers pour abandonner le despote à la merci de
son peuple. Alors ce peuple, indigné de sa longue souf-
france, ne manque guère de profiter du moment de
disgrâce de la fortune pour rentrer dans ses droits.
Mais , comme il n'a ni vues , ni projets , il passe en un
clin d'œil de l'esclavage à l'anarchie. Au milieu de ce
tumulte général on n'entend qu'un cri , c'est liberté !
Mais comment s'assurer ce bien précieux? On l'ignore ;
et voilà la nation divisée en diverses factions mues par
différons intérêts. Tel a été le sort de la Suède.
Entre ces factions, s'il en est une qui désespère de
prévaloir, elle se détache , elle oublie le bien général ;
et, plus jalouse de nuire aux factions opposées que de
servir la patrie, elle se range autour du souverain. A
33.2 CORRESPONDANCE INÉDITE
l'instant il n'y a plus que deux partis dans l'État, distin-
gués par deux noms qui, quels qu'ils soient, ne signifient
jamais que royalistes et anti-royalistes. C'est alors le
moment des grandes secousses ; c'est le moment des
complots; c'est le moment ou du triomphe, ou de la
ruine entière de l'autorité souveraine. Ces principes sont
généraux ; mais l'application en est facile à la Suède.
Quel est alors le rôle des puissances voisines ? Tel
qu'il a toujours été dans tous les temps et dans toutes
les contrées. C'est de semer des ombrages entre les
sujets et le maître ; c'est de soutenir les peuples , trou-
peau toujours désuni , dout elles n'ont rien à redouter
tant qu'il n'aura point de chef; c'est d'irriter les anti-
royalistes; c'est de leur suggérer tous les moyens d'a-
baisser, d'avilir, d'anéantir la souveraineté, c'est de
corrompre ceux mêmes qui se sont rangés autour du
trône; c'est de faire adopter quelque forme d'adminis-
tration également nuisible et à tout le corps national
qu'elle perd sous prétexte de travailler à sa liberté , et
au souverain dont elle réduit les prérogatives à rien.
Le roi de Suède n'avait pas seulement le choix des per-
sonnes de son service, il n'avait pas même le pouvoir
de renvoyer un officier subalterne de sa maison.
Alors le monarque trouve autant d'autorités oppo-
sées à la sienne qu'il y a d'ordres différens dans l'État.
Alors sa volonté n'est rien sans le concours de ces diffé-
rentes volontés. Alors il faut qu'il assemble, qu'il
propose, qu'on délibère sur la chose de la moindre
importance. Alors on lui donne des tuteurs , comme à
un pupille imbécile; et ces tuteurs sont toujours des
hommes sur la malveillance desquels il peut compter.
DE GRIMM ET DIDEROT. 333
Un roi do Suède ne pouvait rien sans la participation
du sénat.
Quel est alors l'état de la nation? Qu'a produit l'in-
fluence des puissances étrangères? Elle a tout confondu,
tout bouleversé, tout séduit par son argent et par ses
menées. A l'origine des divisions, le sang des bons et
des mauvais citoyens avait été également versé, parce
que c'était un moyen d'exercer toutes sortes de haines
particulières ; dans la suite , il faut n'être rien , ou se
vendre à l'étranger. On se vend donc. Il n'y a plus
qu'un parti ; c'est le parti de l'étranger. Il n'y a plus
que des factieux hypocrites. Le royalisme est une hy-
pocrisie, l'anti-royalisme en est une autre ; ce sont deux
marques diverses de l'ambition et de la cupidité. La
nation n'est plus qu'un amas d'ames dégradées et vé-
nales. Presque sûr de toutes les voix, il n'y a point de
projets , si extravagans qu'ils soient , que l'étranger
n'ose proposer, et qu'il ne puisse se promettre de faire
adopter. On a dit aux Suédois , démolissez vos fortifi-
cations , et ils ont été sur le point de le faire.
Alors cette noblesse, qui avait su conserver dans
une chaumière et sous ses haillons une fierté qu'elle
avait tètée avec le lait , tombe dans le dernier degré
d'avilissement ; elle ne sent plus. Les ordres inférieurs
partagent cette corruption. Si un député à la diète se
présente à la table d'un ambassadeur étranger, et qu'il
n'y ait plus de place pour lui , on le tire dans une em-
brasure de fenêtre, on lui met un petit écu dans la
main , et il va chercher son dîner à la taverne. On dit
que cela s'est vu quelquefois à Stockholm.
Le sort d'une nation réduite à cette extrémité de
334 CORRESPONDANCE INÉDITE
honte et de déshonneur n'est pas difficile à deviner. Il
faut que les puissances étrangères et ennemies qui
l'ont corrompue soient trompées dans leurs espé-
rances. Elles ne se sont pas aperçues qu'elles on fai-
saient trop , que peut-être même elles faisaient tout le
contraire de ce qu'une politique plus profonde leur
aurait dicté; qu'elles coupaient le nerf national, tandis
que tous leurs efforts ne faisaient que tenir courbé le
nerf de la souveraineté ; et que ce nerf venant un jour
à se redresser avec toute l'impétuosité de son ressort ,
il ne rencontrerait aucun obstacle capable de l'arrêter;
qu'il ne fallait qu'un homme et un instant pour pro-
duire cet effet inattendu, mais inévitable.
Il est venu cet instant, il s'est montré cet homme;
et tous ces lâches de la création des puissances étran-
gères se sont prosternés devant lui. Il a dit à ces hom-
mes qui se croyaient tout : Vous n'êtes rien; et ils ont
répondu : Nous ne sommes rien. Il leur a dit : Je suis le
maître; et ils ont répondu unanimement : Vous êtes le
maître. Il leur a dit : Voilà les conditions sous lesquelles
je veux vous soumettre; et ils ont répondu : Nous les
acceptons. A peine s'est-il élevé une voix qui ait ré-
clamé.
Quelles seront les suites de cette révolution ? Je
l'ignore. Si le maître veut profiter de la circonstance,
jamais la Suède n'aura été gouvernée par un despote
plus absolu. S'il est sage , s'il conçoit que la souve-
raineté illimitée ne peut avoir de sujets, parce qu'elle
ne peut avoir de propriétaires; qu'on ne commande
qu'à ceux qui ont quelque chose; et que l'autorité n'a
point de prise sur ceux qui ne possèdent rien , la nation
DE GRIMM ET DIDEROT. 335
reprendra peut-être son premier esprit. Quels que
soient son caractère et ses projets, la Suède ne sera ja-
mais plus malheureuse qu'elle Tétait \
i. Note de Grimm. Je n'aime pas trop ces ébauches de théo-
ries politiques à priori, quoique l'autorité du président de
Montesquieu, qui les affectionnait particulièrement, soit en leur
faveur. Il me semble toujours que si l'auteur qui procède par
cette méthode n'avait pas connaissance des événemens histori-
ques à posteriori, les principes dont il prétend les déduire ne
lui en feraient pas deviner un seul; preuve évidente que ces
principes sont faits à la main et après coup , qu'ils sont plus in-
génieux que solides, et qu'ils ne sont pas les véritables ressorts
du jeu qu'on leur attribue. Ne serait— il pas plus sage et plus
instructif de conter les grands événemens tout simplement
comme ils sont arrivés, d'en indiquer les causes particulières,
parce qu'elles sont presque toujours évidentes, et de laisser là
les principes généraux dont l'influence n'est jamais certaine $
puisque la plus petite cause particulière qu'elle rencontre peut
l'arrêter et même l'empêcher entièrement? En fait de politique,
rien n'arrive deux fois de la même manière , et un principe qui
n'est vrai qu'une fois n'est pas un principe.
sur l'ouvrage de j.-j. Rousseau, intitulé : Considé-
rations sur le Gouvernement de Pologne.
Janvier 1773.
J'ai eu l'occasion de lire l'ouvrage que Jean-Jacques
Rousseau a composé sur la Pologne, et qu'il a intitulé :
Considérations sur le Gouvernement de Pologne et
sur la Réformalion projetée. Il a été écrit en avril
338 CORRESPONDANCE INEDITE
177a , à la sollicitation de M. le comte de Wielhorski,
qui a long-temps ménagé auprès de la cour de France
les intérêts de la confédération. Comme cet ouvrage
ne verra vraisemblablement pas si tôt le jour , et qu'il
ne peut manquer de piquer la curiosité dans les circon-
stances actuelles, je pense que vous ne serez pas fâcbé
d'en trouver ici une idée.
Il est divisé en quinze chapitres, dont le premier
porte le titre : État de la Question.
M. Rousseau commence par remercier M. le comte
de Wielhorski du tableau du gouvernement de Po-
logne qu'il a tracé, et des réflexions qu'il y a jointes
pour le mettre en état de faire son ouvrage. Il ajoute ,
par forme de compliment, que personne ne serait plus
capable que ce seigneur lui-même de former un plan
régulier pour la refonte du gouvernement polonais;
uoe bonne institution pour la Pologne ne peut être que
l'ouvrage d'un Polonais : mais enfin , M. Rousseau se
rend aux instances de M. le comte de Wielhorski , et
au zèle qu'il sent pour la nation polonaise , qui lui pa-
raît concentrée tout entière dans les confédérés dont
la vertu et le patriotisme le transportent d'admiration.
En entrant en matière et en se rappelant l'histoire
de Pologne, l'auteur est surpris qu'un Etat si bizarre-
ment constitué ait pu subsister si long-temps. Une na-
tion à la merci de quiconque veut l'entamer, qui tombe
en paralysie cinq ou six fois chaque siècle, et qui, mal-
gré tout cela, vit et se conserve en vigueur, lui paraît
un prodige unique. Il voit tous les États de l'Europe
courir à leur ruine, et menacés d'une mort prochaine,
et c'est avoir une vue d'aigle ; la Pologne seule dépeu-
DE GRIMM ET DIDEROT. 337
plée , dévastée, opprimée, au fort de ses malheurs et
de son anarchie , lui paraît montrer encore tout le feu
de la jeunesse. Elle ose demander un gouvernement et
des lois, comme si elle ne faisait que naître! Elle est
dans les fers et discute les moyens de se conserver libre!
C'est, suivant M. Rousseau, Rome assiégée , qui afferme
tranquillement les terres sur lesquelles l'ennemi venait
d'asseoir son camp. Il est vrai que ce magnifique tableau
perd un peu de son éclat quand on le regarde sans les
lunettes de M. Rousseau. Nous autres corrompus
de Paris, par exemple, nous ne pouvons en être sé-
duits à un certain point. Nous voyons la république
de Pologne nulle par ses divisions et à la merci de
ses voisins, comme elle l'a presque toujours été, tandis
qu'un de ses sénateurs, après avoir manœuvré avec
plus ou moins de succès à Varsovie, à Pétersbourg
et à Versailles, monte de son autorité privée dans un
quatrième de la rue Plâtrière pour commander une
nouvelle constitution de la Pologne à un ex-Lycurgue
de Genève , sans autre pouvoir que celui dont il s'est
revêtu lui-même, sans autre avantage que celui de par-
tager la lecture de la nouvelle législation avec quelques
oisifs de Paris qui n'influeront pas plus sur le sort de
la Pologne que l'assemblée deLandshut. Tout homme
peut avoir la fantaisie de se faire tracer un gouver-
nement et des lois dans la rue Plâtrière, et de discuter
avec M. Rousseau les moyens de se conserver libre,
après avoir joué du violon , sans qu'il en résulte le
moindre profit pour le salut de sa patrie. Lorsque
Paoli s'adressa à cet écrivain célèbre et voulut avoir
un code pour la Corse , c'était du moins le chef de la
338 CORRESPONDANCE INEDITE
nation qui demandait des lois, qu'il pouvait proposer
aux siens et faire revêtir de la sanction nécessaire.
Toutefois , si Lycurgue se fût adressé à un beau par-
leur d'Athènes pour se faire dicter une législation, je
doute que le couvent de Sparte eût été bien fondé; et
depuis que j'ai vu Paoli en Angleterre, bavard, fla-
gorneur , léger, souple et frivole comme un homme de
bonne compagnie, j'ai quelque soupçon que l'honneur
de fonder le couvent de Corse n'était pas de son res-
sort. Quant à M. Rousseau , on m'a assuré qu'il était
dans la persuasion intime que M. le duc de Choiseul n'a
entrepris la guerre de Corse que pour l'empêcher de
faire son code.
Pour revenir de la Corse en Pologne, M. Rousseau
conseille, très-sagement à mon avis, de procéder avec
beaucoup de circonspection dans la refonte du gouver-
nement polonais. Il ne veut pas que les choses restent
dans l'état où elles sont, mais il croit qu'il faut corriger
et réparer sans abattre et renverser. Prévoir et cal-
culer tous les abus à venir, est chose impossible. Faire
des lois dont les passions des hommes n'abusent pas ,
est chose chimérique. Pour rendre une constitution
bonne et solide, il faut faire en sorte que la loi règne
sur les cœurs des citoyens. Mais comment arriver aux
cœurs ? Non par la force , non par les châtimens , non
par les récompenses, non par la justice qui n'inspire
point d'enthousiasme, et dont, comme de la santé , on
ne sent le prix qu'après l'avoir perdue ; mais par des
jeux d'enfans, par des institutions oiseuses aux yeux
des hommes superficiels, mais formant des habitudes
chéries et des attachemens invincibles. Voilà le plan sur
DE GRIMAI ET DIDEROT. 33$
lequel M- Rousseau va établir sa réforme de la consti-
tution polonaise.
Avant de le suivre dans l'exécution de ce plan , il
faut que je dise mon sentiment sur l'état de la question.
Les hommes en général ne sont pas plus faits pour
la liberté que pour la vérité, quoiqu'ils aient ces deux
mots sans cesse dans la bouche. L'un et l'autre de ces
biens inestimables appartiennent à l'élite du genre hu-
main, sous la condition expresse d'en jouir sans trop s'en
vanter. Le reste est né pour la servitude et pour l'erreur;
son génie l'y porte et l'y tient invinciblement enchaîné.
Lisez l'histoire, et vous en demeurerez convaincu.
Un gouvernement libre est un pur résultat de géo-
graphie , tant physique que politique. La liberté se ni-
chera dans les montagnes, parce qu'elles sont inacces-
sibles; elle se conservera dans les îles, parce qu'elles
sont circonscrites; elle subsistera dans un petit Etat,
si le hasard l'a placée entre deux ou trois grandes
puissances jalouses de leur agrandissement respectif;
leur jalousie réciproque fera son salut. Aplanissez les
montagnes de la Suisse, qu'elle ne soit plus adossée
aux Alpes, et vous verrez combien il faudra de temps
aux maisons de Bourbon, d'Autriche et de Savoie,
pour se la partager. Joignez la Grande-Bretagne au
continent par une chaussée de deux lieues de largeur,
et vous aurez rendu le roi de cette île heureuse aussi
absolu que les autres monarques de l'Europe. Trans-
portez Genève au milieu du Poitou, et vous en aurez
fait une ville aussi libre et aussi florissante que Poitiers
et Châtellerault. La liberté politique en plaine est une
chimère.
L'homme de la plaine ne saurait avoir le courage, le
34o COIIKKSPONDANCE INÉDITE
nerf, la force d'esprit et de corps de l'homme de la
montagne, la sauvagerie et la fierté de l'insulaire. Il
aura de l'industrie, de l'activité, mais il n'aura pas ce
cou roide et inflexible qui ne peut recevoir le joug.
En consultant la position physique et politique de
la Pologne d'après ces principes clairs, éternels et im-
muables, on trouve qu'elle n'a jamais pu être libre.
Tant que ses voisins ont vécu dans l'anarchie comme
elle, elle a dû jouir de son indépendance; mais dès que
les gouvernemens voisins se sont formés sans qu'elle
ait pu régler le sien , la Pologne a commencé à dé-
pendre de l'influence des étrangers. Elle a eu ses mo-
mens de gloire et même ses accès de patriotisme, lorsque
des rois piastes1 ont eu assez de crédit et d'autorité pour
étouffer les haines et jalousies intestines, assez d'ha-
bileté et de fortune pour se faire un appui de la dé-
fiance réciproque des puissances voisines; mais toujours
à la merci des étrangers, elle n'a conservé l'intégrité
de ses possessions si long temps , que parce qu'il fallait
une conjoncture unique pour que ses voisins convinssent
entre eux d'un partage à l'amiable. Mais la liberté
polonaise n'a jamais été qu'anarchie féodale, de même
que la liberté suédoise était naguère l'oligarchie d'un
parti ambitieux, soutenue par des voisins intéressés au
néant de ce peuple, et a été changée depuis peu en
vraie liberté", c'est-à-dire en soumission pure et simple
au pouvoir monarchique. Si les mots pouvaient chan-
ger l'essence des choses, le mensonge aurait pris de-
i. Expression, particulière à la Pologne, pour désigner les anciennnes
maisons, parmi lesquelles on pouvait élire un roi. Piaste est, comme le mot
français indigène , opposé à étranger.
•2. A.veu remarquable et digne de la méditation des sages.
DE GltlMM ET DIDEROT. 34 1
puis long-temps la place de la vérité. Mais les mots
feront éternellement des dupes, et c'est le sort des
hommes de s'en laisser imposer, depuis le philosophe
le plus convaincu de sa supériorité jusqu'à l'imbécile le
plus crédule. Le chapitre de l'abus des mots est long
en philosophie , en morale et en politique , et sera tou-
jours inutile.
La Pologne ouverte de tous cotés, sans aucune dé-
fense naturelle, entourée de voisins qui devaient em-
pêcher de toutes leurs forces qu'un si puissant royaume
ne parvînt à connaître la sienne, soumise à la forme
élective qui, admettant des candidats étrangers, ouvre
la porte à des brigues perpétuelles , et met un ob-
stacle peut-être invincible à la fin de l'anarchie; la Po-
logne, ainsi située et ainsi constituée, n'a jamais pu
avoir les mœurs et le caractère de la liberté. Une na-
tion partagée en grands et en serfs, dont les uns ne
connaissent que l'orgueil de leur naissance, de leur
rang, de leurs richesses, et dont les autres ne peuvent
regarder leur sort qu'en gémissant, et leur patrie qu'avec
indifférence; une telle nation peut avoir des qualités
brillantes et aimables, un luxe effréné, de la super-
stition, de la bravoure, de la souplesse, mais n'aura
jamais , des qualités républicaines, que ce qu'il faut d'é-
loquence pour faire de vaines harangues.
Il est donc un peu ridicule et honnêtement chimé-
rique de donner un code et un esprit républicains à
un peuple qui ne peut avoir que l'esprit féodal et des
lois sans force. Il est encore plus ridicule de faire le
Solon pour une nation qui ne vous demande pas votre
avis , et qui , fussiez-vous aussi avisé que M. Thibau-
34'-* CORRESPONDANCE INÉDITE
dois, ne saurait on profiter. Mais il est du dernier ri-
dicule de voir la nation dans ce ramas de toutes
sortes d'aventuriers , d'intrigans et de brigands qui ,
encouragés par le fanatisme des moines et l'imbécillité
du peuple, soutenus par l'ambition ouverte ou secrète
de plusieurs magnats , se sont qualifiés de confédérés ;
qui, sans plan, sans talent, sans autre projet que de
piller, se sont fait battre trois ans de suite partout où
ils se sont montrés; qui n'auraient jamais eu un seul
fait d'armes pour eux, s'ils n'avaient eu, dans les derniers
temps, des officiers étrangers pour commandans, et
qui, encore aujourd'hui, ne sont point lavés du soup-
çon d'avoir voulu faire assassiner leur roi de la ma-
nière la plus lâche. Certes, les défenseurs immortels de
la liberté suisse avaient des âmes d'une autre trempe, et
ce n'est pas ainsi que se conduisirent les généreux fon-
dateurs de la liberté et de l'union des sept Provinces.
Aussi voilà le premier exemple de citoyens combat-
tant , à ce qu'ils disaient , pour la religion et la liberté,
sans intéresser, sans s'attirer les vœux secrets et la
faveur publique, sans se faire estimer au moins par
leurs défaites , et en sacrifiant généreusement leur vie
pour la cause qu'ils croyaient devoir défendre. Dispersés,
détruits, sans avoir acquis aucune sorte de gloire, ils
restent aujourd'hui spectateurs oisifs et éloignés du sort
de leur patrie. Voilà les citoyens auxquels M. Rousseau,
qui se pique de singularité, comme vous savez, a voué
son respect et son admiration , et sur lesquels , aidés de
ses lumières et de son génie, il fonde le salut de la
Pologne.
Mon chapitre sur l'état de la question étant si diffé-
DE GUI M .M ET DIDEUOT. 343
férent de celui de M. Rousseau , je ne puis regarder son
ouvrage sur la constitution polonaise que comme l'amu-
sement d'un philosophe oisif qui emploie son loisir à
esquisser des lois et une forme de gouvernement pour
quelque utopie. En l'envisageant ainsi, on pourra le
lire avec plaisir, et même avec fruit. On y trouvera
beaucoup de vues sages à coté de beaucoup d'idées
creuses. Le tout écrit avec cette éloquence nerveuse
qui caractérise les productions de cet écrivain, quoiqu'il
assure, dès le commencement, qu'il n'a plus de tête,
et qu'il lui reste à peine la faculté de lier deux idées.
PLAISANTERIE DE M. DE LA. CONDAMLNE.
M. de La Condamine n'a pas commencé son année
trop heureusement , comme vous allez voir par son
conte qui n'en n'est pas un. Sa mésaventure prouve
qu il est toujours également étourdi. Son conte nous
est garant qu'il n'a rien perdu de sa gaieté.
LES BARTAVELLES,
CONTE QUI N'EST QUE TROP VRAI,
pa* m. db i.\ nmuui,
Un ami m'écrivait : Mardi tu peux attendre
Deux bartavelles à coup sûr.
C'est un mets délicat : Terray vient me le prendre ?
Je ne sais s'il l'a trouve tendre ;
Mais pour moi , cela m'est bien dur.
344 CORRESPONDANCE INÉDITE
QUESTION DE DROIT.
Monsieur le contrôleur écorne ma tontine ,
Ma pension , ma rente; il fait bien son métier :
Mais pour me prendre mon gibier,
A-t-il des droits sur ma cuisine?
SOUHAIT PIEUX.
Vous avez donc raflé mon gibier de Lyon ?
Je suis un bon chrétien , Monsieur : puisse-t-il être
De moins dure digestion
Que tous vos beaux arrêts que chaque jour voit naître!
ACTE DE CONTRITION.
Il faut se convertir et vivre en bon chrétien.
Pratiquons les conseils du plus sacré des livres;
A qui me fait du mal je veux faire du bien ,
En nourrissant celui qui me coupe les vivres.
REMORDS.
De ces mauvais quatrains si vous avez nouvelle ,
Monsieur l'abbé, croyez que je suis mal vengé,
Et que mes bons propos ne m'ont pas soulagé :
J'ai toujours sur le cœur ma double bartavelle ,
Morceau friand que vous avez mangé.
LA REPRÉSAILLE.
Vous riez donc , me disait tout à l'heure
Un austère et grave censeur,
De monseigneur le contrôleur?
Eh bien ï voulez-vous que je pleure?
Pour moi , Monsieur, je vous soutiens
Qu'il en rira lui-même et me laissera dire ;
DE GRIMM ET DIDEROT. 34 ^
C'est lui qui tient la poêle , il s'amuse à nous frire ;
Il fait main-basse sur nos biens.
Je crois qu'à ses dépens il m'est permis de rire
Tandis qu'il se régale aux miens.
LES SEPT PÉCHÉS MORTELS DÉTRUITS.
A Terray nous devons élever des autels
Pour les dons que sur nous sa bonté multiplie;
Il veut nous affranchir des sept péchés mortels.
Il dompte notre orgueil quand il nous humilie;
Il appauvrit le riche à qui l'on porte envie ;
Il guérit l'avarice avec la pauvreté ;
En nous faisant jeûner, il éteint la luxure;
La colère se calme en buvant de l'eau pure,
Et le besoin pressant chasse l'oisiveté:
Ainsi l'art de Terray corrige la nature.
Reste la gourmandise , et c'est en vérité
Des vices à peu près le seul qui m'est resté :
Mais en mettant le comble à ses faveurs nouvelles ,
Terray, pour me forcer à la frugalité ,
S'empare , en vrai housard, de mes deux bartavelles.
SONGE DE M. LE CONTRÔLEUR-GÉNÉRAL.
Monsieur l'abbé Terray taille, grappille et rogne ,
Mais il a bien un autre tic :
11 a rêvé qu'il était Frédéric,
Et mes deux perdrix la Pologne.
M. le contrôleur-général ayant eu connaissance des
actes de contrition, songe, remords et doléances de
M. de La Condamine, lui envoya une dinde de Péri-
gord farcie de truffes pour remplacer les deux barta-
velles. Sur quoi le vieux philosophe renvoya les vers
suivans.
346 CORRESPONDANCE INÉDITE
REMERCIEMENT A M. LE CONTRÔLEUR-GÉNÉRAL.
Au lieu de deux perdrix à jambes d'écarlate ,
Qu'on m'envoyait vides du Vivarais,
Je reçois un dindon rebondi , gras et frais,
Et de truffes farci jusques à l'omoplate,
Très-propre à calmer mes regrets.
Monsieur le contrôleur a fait de grandes choses,
Il en fera sans doute encore. Mais
De toutes les métamorphoses
Qu'il opère par ses arrêts
Dont il redouble un peu les doses,
Si ce n'est pas l'effet le plus prodigieux
Ni le plus sujet à des gloses ,
C'est celui que j'aime le mieux.
J'ai gémi peut-être un peu fort
De mes deux perdrix égarées ;
Mes pertes sont bien réparées
Par un dindon du Périgord
Qui ne m'a point coûté d'entrées.
A mou petit garde— manger
Vous avez fait une lacune :
Mon mal était assez léger ;
Mais si d'une plainte importune
Vous savez ainsi vous venger,
Ayez toujours de la rancune.
Dans le fait , M. le contrôleur-général est fort excu-
sable d'avoir mangé des bartavelles arrivées à son
adresse sans aucun renseignement. Le vieux philo-
sophe les réclama bien ; mais il avait oublié de pré-
venir sur leur arrivée, et lorsqu'il voulut les avoir, il
se trouva que le cuisinier les avait mises à la broche la
veille pour Monseigneur. La Condamine a eu toute sa
DE GRIMAI ET DIDEROT. 34;
vie la curiosité et Pétourderie d'un enfant, mais d'un
enfant bien né , et très-piquant par son esprit et par sa
naïveté. Il nous rangea un jour autour de lui en cer-
cle, pour nous lire une énigme qu'il venait de faire. Il
tire de sa poche une pancarte, et se met à lire, et nous
dit de deviner le mot. Comme il est sourd, il exige
que , sans nous consulter, chacun écrive le mot sur
une carte. On lui remet dix ou douze cartes, et il
trouve sur chacune le même mot. Il reste stupéfait de
voir douze personnes deviner le même mot et dans
l'instant. C'est que ce mot était écrit en grandes lettres
sur le dos de sa pancarte , et nous crevait les yeux,
tandis qu'il la tenait pour nous lire son énigme. Après
avoir long-temps joui de son étonnement, en le mit
dans la confidence de son étourderie.
GALANTERIE DE VOLTAIRE.
Il a couru d'étranges bruits sur la conduite du sei-
gneur patriarche pendant le mois dernier. On assurait
qu'il avait eu plusieurs faiblesses à la suite des efforts
qu'il avait faits pour faire sa cour à une jolie demoiselle
de Genève , qui venait le voir travailler dans son ca-
binet ; et que madame Denis avait jugé nécessaire de
rompre ces tête-à-tête après le troisième évanouisse-
ment survenu au seigneur patriarche. Voilà un bruit
qui s'est généralement accrédité dans Paris, et voilà
comme la calomnie poursuit toujours de sa dent veni-
meuse le génie et la beauté. Le fait est que le patriar-
che a eu quelques faiblesses dans le courant de décem-
348 CORRESPONDANCE INEDITE
bre ; que la nouvelle madame de Florian , Genevoise, a
une parente, mademoiselle de Saussure, qui venait de
temps en temps à Ferney. Cette mademoiselle de Saus-
sure passe pour une petite personne fort éveillée ; elle
amusait quelquefois M. de Voltaire dans son cabinet;
mais quelle apparence qu'elle ait voulu attenter à la
cliasteté d'un Josepb de quatre-vingts ans ? Cependant
madame Denis, qui n'aime pas la nouvelle madame de
Florian, a voulu rendre sa petite parente égrillarde
responsable des faiblesses survenues au seigneur pa-
triarche; il n'en a pas fallu davantage pour bâtir un
conte , dans lequel on faisait le patriarche s'émanciper
d'une étrange manière avec une Messaline de Genève,
de dix-huit ans. M. le maréchal de Richelieu a voulu
tenir la vérité des faits du prétendu coupable lui-même,
en l'assurant que le roi voulait qu'il se ménageât da-
vantage. Vous allez lire l'apologie de l'accusé faite par
lui-même \ .
Madame Ménage , qui se trouve très-indirectement
rappelée dans cette lettre, est une jeune femme de
Paris , aussi sage qu'aimable, à ce que disent ceux qui
la connaissent. Elle alla à Genève pour sa santé il y a
plusieurs années , et s'y trouva dans le temps que M. le
maréchal de Richelieu rendit visite à M. de Voltaire.
Madame Ménage fut priée de passer quelques jours à
Ferney , et d'être des fêtes que le seigneur patriarche
avait préparées. En arrivant, madame Ménage trouve
beaucoup de monde, et, ne se sentant pas assez forte pour
i. Voir la lettre de M. de Voltaire à M. le maréchal de Richelieu, com-
mençant par
Quoi, toujours la cruelle eutii;.
DE GRIMM ET DIDEROT. 349
assister à un grand et bruyant repas , elle demande à
dîner seule dans sa chambre. Le maréchal, ennuyé
peut-être du grand nombre de convives républicains,
se dit aussi malade, et demande à dîner avec madame
Ménage en retraite. Premier sujet à gloser. Après
dîner, M. le maréchal croit qu'il est de son devoir de
faire une déclaration à madame Ménage, le patriarche
le surprend à peu près aux genoux de sa belle convive ;
et voilà une histoire scandaleuse dans les formes, qui se
répand bientôt parmi toute la compagnie. Il est pour-
tant à présumer que les femmes les moins scrupuleuses
se soucient peu de donner des rendez-vous à des con-
quérans de soixante-dix à quatre-vingts ans , et que
madame Ménage ne se proposait pas plus d'être la con-
quête du vainqueur suranné deMinorque, que made-
moiselle de Saussure de tourner la tête grise du chantre
de Henri IV. Cependant les voilà la fable de Paris
pour quelques jours, et peut-être immortalisés de la
manière du monde la plus déplaisante. Et puis souhai-
tez d'être dans les caquets d'un vieux maréchal de
France et d'un vieux poète , quand vous êtes jeune et
belle! Et nous, apprenons, en nous humiliant devant
la fatalité , que le hasard et les circonstances décident
de notre réputation comme de nos vertus, et soyons
modérés et réservés dans nos jugemens.
Au milieu de ses prétendues fredaines, le patriarche
a reçu un superbe service de porcelaine de Berlin de la
part du roi de Prusse. Il y avait sur les différentes
pièces de ce service des Arions portés par des dauphins,
des Orphées , des Amphions , des lyres et tous les di-
vers emblèmes de la poésie. Le patriarche a répondu au
35o CORRESPONDANCE INÉDITE
roi que Sa Majesté mettait ses armes partout. Le roi a
répliqué par une lettre charmante , oii , en parlant de
la fable des dauphins, il dit entre autres : «Tant pis pour
les dauphins qui n'aiment pas les grands hommes. » Le
patriarche a pareillement reçu une lettre charmante de
l'impératrice de Russie. Ce commerce soutenu qui s'é-
tablit entre les souverains et les philosophes appartient
à notre siècle exclusivement, et fera une époque mémo-
rable, non-seulement dans le* lettres, mais encore par
son influence dans l'esprit public des gouvernemens.
des Lois de Minos.
Dans le temps que nous comptions voir la tragédie
des Lois de Minos sur le théâtre de la Comédie Fran-
çaise, et qu'on disait tous les obstacles qui s'opposaient
à sa représentation levés , elle vient de paraître impri-
mée. Le Sophocle de Ferney a une certaine dose de
patience comme les enfans; quand elle est à bout, il
n'y a plus de digue qui retienne. Notre incomparable
Le Kain avait été à Ferney l'automne dernier, et avait
joué plusieurs fois dans la troupe qui joue aux portes
de Genève. Le vieux Sophocle lui avait fait présent des
Lois de Minos, c'est-à-dire de ce que les représenta-
tions et l'impression pourraient produire à l'auteur.
M. Le Rain , à son retour, a employé son crédit à
mettre cette pièce au théâtre. Il a éprouvé beaucoup
de difficultés , et peu de zèle de la part de ses cama-
rades. Cela a duré plus de deux mois , l'impatience a
enfin saisi le vieux Sophocle, et voilà la pièce imprimée
à la fois à Genève et à Paris. Je crois que la perte que
DE GR1MM ET DIDEROT. 35 1
M. Le Rain essuie par cette publication imprévue est
médiocre ; je doute du moins que , malgré la magie de
son jeu, cette pièce eût obtenu un grand nombre de
représentations. Elle m'a paru encore bien plus faible
à l'impression, que lorsque je la lus en manuscrit le
printemps dernier. C'est un radotage qui , par des traits
vacillans et à moitié effacés , rappelle les caractères et
les beautés des anciennes tragédies de M. de Voltaire.
On retrouve dans Datame Zamore , dans Azémon
Narbas , mais crayonnés d'une main débile. Cette ex-
trême faiblesse s'étend sur le style, sur les personnages,
sur les incidens , sur toute la contexture de la fable.
Mais pourquoi vouloir ôter au vieux Sophocle l'amuse-
ment de faire des tragédies ? Pourquoi lui en savoir
mauvais gré ? Cet amusement est nécessaire à la con-
solation de sa vieillesse, à la prolongation de sa vie.
Tant de chefs-d'œuvre, tant de productions immor-
telles ne lui auraient-ils pas acquis le droit d'amuser
ses derniers jours comme bon lui semble ? et si nous
étions susceptibles de la moindre reconnaissance en-
vers ceux qui ont bien mérité du genre humain , ne le
manifesterions-nous pas, en accordant un succès fort
au-dessus de leur valeur aux productions faibles de la
vieillesse d'un grand homme jusqu'à l'époque de sa
mort ? Mais on dirait que le moment de l'affaiblisse-
ment d'un homme de génie soit un sujet de triomphe
pour son siècle , qui abandonne aux générations sui-
vantes le soin tardif et vain d'encenser ses cendres in-
animées. Oh ! que le genre humain est hideux quand
on le regarde en masse et de près ! Pour rendre la tra-
gédie des Lois de Minos odieuse au public , on a dit
35 2 CORRESPONDANCE INÉDITE
qu'elle netait faite que pour prêcher le despotisme. Ou
peut la regarder, à la vérité, comme la satire de la con-
stitution de Suède, abolie en dernier lieu, et de la con-
stitution de Pologne , bonne à abolir ; il n'y a pas jus-
qu'au liberum veto qu'on ne trouve dans les Lois de
Minos, et l'auteur se déclare partout pour la puissance
monarchique et absolue.
DÉBUT DE MADEMOISELLE RAUCOUR \
Un phénomène aussi singulier qu'imprévu vient de
fixer et d'absorber toute l'attention de Paris. Mademoi-
selle Raucour, jeune actrice de seize à dix-sept ans,
grande , bien faite, de la figure la plus noble et la plus
intéressante, débuta le 23 décembre dernier, sur le
théâtre de la Comédie Française , dans les grands rôles
tragiques. Elle a joué sans interruption depuis ce mo-
ment avec un succès et des applaudissemens , dont il
est impossible de se faire une idée quand on n'a jamais
vu l'ivresse et l'enthousiasme de Paris. Elle est fille
d'un acteur de province, et on l'a vue, dans sa tendre
enfance, jouer de petits rôles sur le théâtre de Cadix.
Son père lui remarquant des dispositions heureuses, et
i. Il règne dans ce tableau de l'enthousiasme du public pour mademoi-
selle Raucour, une vivacité et une chaleur d'expression qui font de ce
brillant début une véritable époque historique sous le rapport des mœurs.
Grimm lui-même se montre électrisé par l'apparition de ce phénomène , au
point de partager le délire général. On a peine à reconnaître la gravité or-
dinaire de ses jugemens , et cela est d'autant plus remarquable, que, peu
de mois après, le phénomène n'était plus à ses yeux qu'une aclrice très-mé-
diocre.
DE GRIMM ET DIDEROT. 353
la voyant de jour en jour croître et embellir, la con-
duisit à Paris , et la mit entre les mains de M, Brisart,
acteur de la Comédie Française. Brisart n'a pas un
talent décidé, ni supérieur. Il est essentiellement froid,
il a peu de nuances et de variété dans son jeu; mais il
a la plus belle figure du monde, une belle voix, l'air
d'un bonnête homme , avec des cheveux naturellement
gris, qui lui ont donné à trente ans un air vénérable,
et lui ont permis de se charger des rôles des vieillards
dans les tragédies. D'Alembert disait de lui « qu'il était
comme Samson , que toute sa force était dans ses che-
veux. » Depuis, Brisart a prouvé ce que pouvaient
l'étude et le travail opiniâtre, et il est parvenu à jouer,
surtout les rôles de force et de véhémence , comme ce-
lui du vieil Horace , par exemple , avec le plus grand
succès. Mais, s'il n'est pas lui-même toujours acteur
sublime , je le crois très-capable de donner de bons
conseils sur son art , et d'aider avec beaucoup de bon
sens au développement des talens naissans. Celui de
mademoiselle Raucour lui fera vraisemblablement un
honneur immortel dans les fastes du Théâtre Français.
On prétend qu'il ne lui a jamais rien déclamé lui-
même , mais qu'il a borné ses soins à lui faire répéter
ses rôles d'après les différentes observations qu'il lui
faisait, à mesure que l'occasion s'en offrait, ne cessant
de la faire répéter que lorsqu'il ne voyait plus rien
à désirer dans son jeu. Je crois cette méthode bonne, et
très-préférable à celle d'endoctriner par son exemple ,
qui ne me paraît guère propre qu'à former des perro-
quets , bien ou mal siffles. Voilà pourquoi il ne m'est
pas démontré que les plus grands acteurs soient les plus
23
35/j CORRESPONDANCE INÉDITE
capables de former de grands acteurs. Brisart a pour-
tant désiré que son instruction fût saupoudrée de quel-
ques leçons de mademoiselle Clairon, et c'est avec ce
sauf-conduit qu'il nous présenta sa jeune et charmante
élève dans le rôle de Didon, le a3 décembre. Il vint lui-
même haranguer le parterre avant la tragédie , lui de-
mander sou indulgence pour un talent naissant, et l'as-
surer que son élève , formée par les leçons du public,
serait un jour son ouvrage. Le parterre, qui aime à la
folie qu'on lui parle, et surtout qu'on lui dise qu'il est
l'arbitre du goût et des talens, applaudit avec chaleur
la harangue d'Achate Brisart. Mais lorsqu'on vit la plus
belle créature du monde et la plus noble s'avancer en
Didon sur le bord du théâtre; lorsqu'on entendit la
voix la plus belle, la plus flexible, la plus harmonieuse,
la plus imposante; lorsqu'on remarqua un jeu plein de
noblesse, d'intelligence et de nuances les plus variées
et les plus précieuses, l'enthousiasme du public ne con-
nut plus de bornes. On poussa des cris d'admiration et
d'acclamation; on s'embrassa sans se connaître; ou fut
parfaitement ivre. Après la comédie , ce même enthou-
siasme se répandit dans les maisons. Ceux qui avaient
vu Didon se dispersèrent dans les différens quartiers,
arrivèrent comme des fous , parlèrent avec transport de
la débutante, communiquèrent leur enthousiasme à
ceux qui ne l'avaient pas vue , et tous les soupers de
Paris ne retentirent que du nom de Raucour. Il y a
près d'un mois que ces transports se soutiennent dans
tout leur feu ; c'est un des plus forts et surtout des plus
longs accès d'enthousiasme que j'aie vus à Paris. Les
jours que mademoiselle Raucour jouait , les portes de
DE GRIMM ET DIDEROT. 355
la Comédie étaient assiégées dès dix heurs du matin.
On s'y étouffait ; les domestiques qu'on envoyait retenir
des places couraient risque de la vie. On en emportait
à chaque fois plusieurs sans connaissance , et l'on pré-
tend qu'il en est mort des suites de leur intrépidité. Les
billets de parterre se négociaient dans la cour des Tui-
leries jusqu'à six et neuf francs, par ceux qui les
avaient pu attraper au bureau pour vingt-quatre sous ,
au risque de leur vie. J'entendis , un de ces jours redou-
tables , en traversant le foyer de la Comédie , le propos
d'une des matrones de ce spectacle, qui pouvait être
la mère de quelque danseuse. Elle vit par la fenêtre
l'horrible bagarre, pour s'arracher les billets, forcer
ensuite les portes et disputer une place au parterre. On
venait d'emporter quatre des plus braves champions
échevelés et sans connaissance; trois ou quatre cents
aspirans entassés, pressés, se poussant les uns sur les
autres , haletant et manquant de respiration en plein
air, retraçaient le tableau de ces âmes en purgatoire,
dont chacune exprime un tourment particulier. «N'ayez
pas peur, dit la vieille matrone en regardant cet hor-
rible spectacle, que s'il était question du salut de leur
patrie ils s'exposassent ainsi. » Ce propos me frappa ,
et me fit faire quelques réflexions. La veille, mademoi-
selle Arnoud , témoin des prodigieux applaudissemens
avec lesquels on reçut mademoiselle Raucour, s'était
écriée : « Que de mains ! et pas un bras ! » Ces deux ora-
cles de deux citoyennes me firent réfléchir sur le cas
qu'on doit faire d'un peuple qui se passionne à cet excès
pour un acteur, pour une actrice, pour des talens, si
vous voulez, agréables et rares, mais qui n'ont peut-
356 CORRESPONDANCE INEDITE
être aucune liaison avec la prospérité publique. Mais
ces réflexions nous mèneraient trop loin de mademoi-
selle Raucour, et fourniraient au besoin la matière d'un
long et profond traité de politique et de morale. Un
corollaire immédiat qui en découle , c'est qu'une ac-
trice telle que mademoiselle Raucour n'est pas un in-
strument indifférent entre les mains du gouvernement,
et un ministre habile qui voudrait distraire l'attention
du public d'une opération délicate et essentielle , cher-
cherait inutilement, en ce pays, une ressource plus effi-
cace que celle d'un début de ce fracas, ou de quelque
autre événement de cette importance.
Vous jugez qu'on a fait mille récits plus intéressans
les uns que les autres sur un objet qui a occupé le
public avec tant de chaleur. On dit que cette char-
mante créature, si imposante au théâtre, est très-simple
hors de la scène; qu'elle a toute la candeur et toute
l'innocence de son âge; que, tout le temps qu'elle ne
consacre pas à l'étude de son art , elle s'occupe encore
des jeux de son enfance ; que son père est si décidé de
lui conserver ses mœurs et sa sagesse , qu'il porte tou-
jours deux pistolets chargés dans sa poche, pour brûler
la cervelle au premier qui osera attenter à la vertu
de sa fille. On a fait des dissertations à perte de vue,
pour découvrir métaphysiquement par quel prestige
une fille si neuve et si innocente pouvait jouer au
théâtre les transports et les fureurs de l'amour avec
tant de passion. Son succès n'a pas été moins grand à
la cour qu'à Paris. Le roi , qui n'aime pas la trag édie
a été fort occupé de mademoiselle de Raucour. Sa Ma-
jesté lui a fait donner une gratification de cinquante
DE GR1MM ET DIDEROT. 35^
louis. Elle lui a aussi fait présent d'un habit de théâtre.
Madame la comtesse du Barry lui a laissé le choix ou
d'un superbe habit de théâtre ou de trois belles robes
de ville; la sage Raucour a choisi le premier, disant
qu'elle ne sortait pas assez pour avoir de belles robes
en ville. Ce n'est pas, par parenthèse, un petit con-
traste que de rencontrer la belle reine de Carthage
qui vous en a tant imposé au théâtre, en petite robe
modestement vêtue, la contenance timide et embar-
rassée, dans le coin d'un appartement de quelque grande
dame de la cour. Madame la princesse de Beauvau,
madame la princesse de Guémené , madame la duchesse
de Villeroi, lui ont aussi fait présent de superbes habits.
La plupart de ceux que les dames de la cour ont faits
à l'occasion du mariage de M. le Dauphin iront enri-
chir la garde-robe théâtrale de mademoiselle de Rau-
cour, qui se trouvera bientôt considérable.
Elle a joué successivement le rôle de Didon dans la
tragédie de M. Le Franc de Pompignan , celui d'Emilie
dans Cinna , celui de Monime dans Mitliridate , celui
d'Idamé dans F. Orphelin de la. Chine, celui d'Hermione
dans Andromaque , et enfin celui de Pulchérie dans
Héraclius. Dans tous ces rôles , elle a montré les plus
heureuses dispositions et annoncé les plus grands ta-
lens. Ceux qui ont pu préserver leur jugement de la
contagion du fanastisme public, ce qui est bien plus
difficile qu'on ne pense, diront que'cette jeune actrice,
avec tous les avantages de la figure et les dons exté-
rieurs, n'a point le jeu formé; comment l'aurait-elle à
son âge? qu'elle a joué inégalement tous ses rôles
mais qu'il n'y en a aucun où elle n'ait eu les instants
358 CORRESPONDANCE INEDITE
les plus heureux et du plus rare talent ; que même dans
les endroits qu'elle a manques, ce n'est jamais faute
d'intelligence, mais quelquefois par l'envie de vouloir
trop bien frapper son coup , quelquefois pour n'avoir
su régler son jeu avec assez de justesse; qu'elle est restée
en-deçà, ou qu'elle a été emportée au-delà du but qu'elle
s'était proposé. Deviendra-t-ellc avec le temps une ac-
trice parfaite , un prodige de l'art? Qui oserait ré-
pondre à cette question ? Les progrès et la perfection
d'un talent , surtout dans une jeune actrice , dépendent
de tant de hasards, d'un concours de tant de circon-
stances essentielles et frivoles, qu'il faut abandonner
ses succès à venir à l'inévitable fatalité qui règle tout.
Elle a un écueil bien dangereux à redouter, c'est de
mettre trop d'apprêt dans son jeu; elle y a de la dis-
position, et cette disposition peut dégénérer en ma-
nière. Il y a des personnes qui craignent qu'elle ne
manque d'ame et d'entrailles. Je ne suis pas de leur
avis; mais je crois que les rôles de tendresse ne lui se-
ront pas favorables; la beauté de ses larmes ne répond
pas à la sublimité de ses transports dans la passion.
Toutefois, qui oserait prononcer qu'il y ait une qualité
qu'une telle magicienne ne puisse acquérir ? Ce qui
fait concevoir les plus grandes espérances, c'est son
jeu muet. Il est étonnant pour la justesse et la perfec-
tion. Tout ce que les discours de ceux avec qui elle est
en scène doivent lui faire éprouver se peint sur son visage
de la manière la plus énergique et la plus touchante.
Aussi, « c'est lorsqu'elle ne parle pas qu'il faut l'écouter,»
disait madame la princesse de Beauvau ; et une autre
femme prétendait n'avoir jamais écouté aucun des récits
DE GR1MM ET DIDEROT. 3oQ
tragiques qu'on faisait à mademoiselle de Raucour, mais
de les avoir lus mot pour mot sur son visage.
Ce début brillant, qu'on ne pouvait prévoir, a sus-
pendu toutes les pièces nouvelles à ce théâtre , et entre
autres les Lois de Minos. Mademoiselle de Raucour
sait vingt-deux rôles, qu'elle est en élat de jouer ; mais
elle a joué dix-huit fois de suite en un mois de temps ,
et elle a besoin de repos. Ses succès , les plus éclatans
qu'on ait jamais vus, ont fait tort à la Comédie Ita-
lienne, qui a été fort négligée depuis la retraite de
Caillot et le début de mademoiselle de Raucour. Ma-
dame Vestris aura aussi à en souffrir. Cette actrice a
fait pendant quelques années l'unique ressource de ce
théâtre. A force de travail et d'étude , elle était par-
venue à soigner son jeu beaucoup ; la disette des sujets
forçait le public d'encourager la seule actrice qui fît
des progrès sensibles dans son art. Mais la voilà écartée
en un moment par une enfant de dix-sept ans , et c'est
une de ces aventures d'autant plus cruelles, qu'on n'en
peut accuser que le sort.
Les hommages en vers et en prose n'ont pas manqué
à mademoiselle de Raucour, et Messieurs du Mercure et
de louant- Coureur en régaleront sans doute le public»
Je n'ai encore rien vu de joli ni de digne d'elle.
36o CORRESPONDANCE INÉDITE
LES JÉSUITES , LE PAPE , ET LE ROI DE PRUSSE.
A Potsdam , le i3 septembre 1773.
Abbé Colombini ,
Vous direz à qui voudra l'entendre, pourtant sans
air d'ostentation ni d'affectation , et même vous cher-
cherez l'occasion de le dire au Pape, ou à son premier
ministre, que, touchant l'affaire des Jésuites, ma réso-
lution est prise de les conserver dans mes États , tels
qu'ils ont été jusqu'ici. J'ai garanti au traité de Breslaw
in statu quo la religion catholique, et je n'ai jamais
trouvé de meilleurs prêtres à tous égards. Vous ajou-
terez que, puisque j'appartiens à la classe des hérétiques,
le Saint-Père ne peut pas me dispenser de tenir ma
parole, ni du devoir d'un honnête homme et d'un roi.
Sur ce, abbé Colombini , je prie Dieu qu'il vous ait en
sa sainte garde. Signé Frédéric.
On a vu dans quelques gazettes un fragment d'une
lettre du roi de Prusse à M. d'Alembert , concernant les
Jésuites. Cette lettre que j'ai vue est du 8 décembre.
Sa Majesté, après avoir dit un mot des affaires du
Nord , continue ainsi :
a Pendant ces diverses agitations , j'apprends que le
« Pape se dispose à détruire les Jésuites; mais ce qui
« vous étonnera, c'est que le général des Ignaciens m'a
« député un ambassadeur pour me demander ma pro-
« tection en faveur de sa société. Je lui ai répondu que
« lorsque Louis XV a réformé le régiment de Fitz-
DE GRIMM ET DIDEROT. 36 1
« James, je n'ai pas cru avoir le droit d'intercéder pour
« ce corps , et qu'il me semblait que le Pape était le
« maître de faire dans ses Etats ce qu'il jugeait à propos,
« sans que les hérétiques s'en mêlassent. »
M. d'Alembert a communiqué ce fragment au mi-
nistre d'Espagne et à l'ambassadeur de Naples pour l'in-
struction de leurs cours. Ce dernier l'a envoyé immé-
diatement à Rome à son oncle, le cardinal Carraccioli.
Le Nonce ici , ne pouvant donner un démenti au roi
de Prusse sur le fait de l'ambassade , n'a pas du moins
voulu accorder que le Saint -Père eût le dessein
de détruire les Ignaciens. La situation critique de la
compagnie de Jésus a donné lieu à la plaisanterie sui-
vante :
LA. PASSION DES JESUITES,
00
DIALOGUE ENTRE LE PAPE ET LES PRINCES DE l' EUROPE.
LE PAPE.
En présentant le général des Jésuites aux souverains de l'Europe.
Ecce homo.
LE ROI DE PORTUGAL.
Toile, toile, crucifige.
LE ROI D'ESPAGNE.
Reus est mortis.
LE ROI DE FRANCE.
Vos dicitis.
LE ROI DE NAPLES ET LE DUC DE PARME.
Habemus legem , et secundum hanc legem débet
mon.
362 CORRESPONDANCE INÉDITE
L'IMPÉRATRICE REINE DE HONGRIE.
Quid enim malifecit ?
LEMPEREUR.
Non inveni in eo caussam.
LE ROI DE SARDAIGNE.
lnnocens ego sum a sanguine jus ti hujus,
LE ROI DE PRUSSE.
Quid ad me ?
LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.
Non in diejesto, ne forte tumultus fiât in populo.
LIMPÉRATRICE DE RUSSIE.
Non novi homincm.
LE PAPE.
Flagellabo eum , et castigatum ad vos dimittam.
* LE GÉNÉRAL DES JÉSUITES.
Post très dies resurgam.
LES GÉNÉRAUX DES AUTRES MOINES AU PAPE.
Jube ergb custodiri sepulcrum , neveniant discipuli
ejus , et furentur eum et dicant plebi : Surrexit à
mortuis ; et erit novissimus errorpejor priore.
LE PAPE aux moines.
Ite ergo , et custodite sicut scitis.
J'ignore ce que Clément XIV compte faire définiti-
vement des Jésuites après trois ans d'incertitudes et
de négociations; mais en attendant il est fort aimable
avec les hérétiques. M. et madame de Saussure, de Ge-
nève, se trouvent dans ce moment-ci à Rome. Ils ont
été recommandés à M. le cardinal de Bernis. Ils avaient
grand désir de voir Sa Sainteté , et le Pape s'y est
prêté, en se laissant rencontrer dans un jardin. Il a em-
DE GRIMM ET DIDEROT. 363
brassé de la meilleure grâce du monde madame de
Saussure, qui est fort jolie , et lui a dit: «Je ne fais
pas peut-être trop bien d'embrasser ainsi une héré-
tique; mais j'en demanderai ce soir l'absolution au car-
dinal de Bernis. «Cela me rappelle le trait de Benoît XIV
de charmante mémoire. On lui nomma un jour les dif-
férentes personnes qui se trouvaient dans son anti-
chambre. Il y avait des cardinaux, des prélats de toute
espèce et un Genevois. «Faites entrer l'hérétique, dit le
Pape; il doit s'ennuyer dans mon antichambre, tandis
que les autres s'y sanctifient. » Benoît XIV, en s'entrete-
nant avec M. le comte de Strogonoff , lui dit : « Vous êtes
un peu schismatiques, vous autres Russes. — Pardonnez-
moi , Saint-Père , lui répond M. de Strogonoff, nous
sommes orthodoxes ; c'est vous qui êtes schismatique.
—Voilà la première fois, réplique le Pape en riant , que
je me le suis entendu dire. » Remarquons en finissant
que si quelqu'un avait prédit, il y a quinze ans, que
vers la fin de l'année 1772 les Jésuites n'auraient d'autre
ressource que de se recommander à la protection du
roi de Prusse , il aurait indubitablement passé pour
fou; tant on se trouve souvent tout contre de très-grands
événemens sans en avoir le moindre soupçon.
DEUX LETTRES DE M. DE EUFFOW.
EXTRAIT D'UNE LETTRE A M. LE COMTE d'aWGIVILLERS.
A Moiill.ar, ce 17 novembre 1773.
Ah! que vous avez un digne et respectable ami dans
M. Necker! — J'ai lu deux fois son ouvrage. Je me
364 CORRESPONDANCE INEDITE
trouve d'accord avec lui sur tous les points que je puis
entendre. Ses idées sont aussi simples que grandes; ses
vues saines et très-étendues, et tous les économistes
ensemble, fussent-ils protégés par tous les ministres de
France, ne dérangeront pas une pierre à cet édifice,
que je regarde comme un monument de génie. Je n'ai
regret qu'à la forme; je n'eus pas fait un éloge acadé-
mique, qui ne demande que des fleurs, avec des maté-
riaux d'or et d'airain. Colbert mérite une partie des
éloges que lui donne M. Necker; mais certainement il
n'a pas vu si loin que lui; d'ailleurs, l'auteur a ici le
double désavantage d'avoir ses envieux particuliers, et
en même temps tous ceux qui cherchent à borner l'Aca-
démie. En un mot, je suis fâché qu'un aussi bel en-
semble d'idées n'ait pas toute la majesté de la forme
qu'il peut comporter. Les notes sont admirables
comme le reste; la plupart sont autant de traits de gé-
nie, ou de finesse, ou de discernement. Le style est
très-mâle, et m'a beaucoup plu malgré les négligences
et les incorrections , et les pitoyables plaisanteries que
les femmes ne manqueront pas de faire sur les jouis-
sances trop souvent répétées.
EXTRAIT D UNE LETTRE A M. IJECKER.
Même date.
Je n'avais jamais rien compris à ce jargon d'hôpital
de ces demandeurs d'aumônes que nous appelons éco-
nomistes, non plus qu'à cette invincible opiniâtreté de
nos ministres ou sous-ministres pour la liberté absolue
du commerce de la denrée de première nécessité. J'étais
DE GRIMM ET DIDEROT. 365
bien loin d'être de leur avis, mais j'étais encore plus
loin des raisons sans réplique et des démonstrations que
vous donnez de n'en pas être. J'ai lu votre ouvrage
deux fois , je compte le relire encore , c'est un grand
spectacle d'idées et tout nouveau pour moi, etc.
VERS DE LA. CONDAMINE CONTRE LE SYSTEME DE LA
NATURE.
Unde? ubi? quo? D'où viens-je? où suis-je? où vais— je ?
Je n'en sais rien ; Montaigne dit , Qu'en sais-je ?
Et sur ce point tout docteur consulté
En peut bien dire autant sans vanité.
Mais après tout de qui donc le saurais-je ,
Moi qui d'hier dans l'univers jeté ,
Ne suis rien moins qu'un être nécessaire?
Mais un tel être a toujours existé.
Il en faut un, soit esprit, soit matière,
Et ce point-là par nul n'est contesté.
Or, moi chétif, être très-limité,
Que tout étonne et convainc d'ignorance,
Malgré cela, je suis, je veux, je pense.
Je me propose un but en agissant ,
Et je voudrais que l'Etre tout-puissant,
Auteur de tout et de mon existence,
N'eût aucun but , aucune volonté ;
Tandis qu'il m'a donné l'intelligence,
Qu'il n'en eût point iui qui m'en a doté.
Tu me diras : Mais la peste et la guerre ,
Les maux divers , physiques et moraux ,
La faim , la soif, et la goutte et la pierre,
Du genre humain trop souvent les bourreaux ;
Mais les prisons , les affreux tremblemens ,
366 CORRESPONDANCE INÉDITE
Les tourbillons , les typhons , les volcans
Tous les fléaux qui désolent la terre,
Sont-ce les dons d'un père à ses enfans?
Loin d'accuser la divine sagesse,
De ton esprit reconnais la faiblesse $
Homme superbe, atome révolté ;
Le Tout-Puissant posa cette barrière
Pour contenir ta curiosité.
Peut-être il veut, par cette obscurité,
Humilier cette raison trop fière
D'avoir suivi quelque trait de lumière,
Qui te montra parfois la vérité.
Mais il manquait à ta félicité
Qu'il dévoilât à ta faible paupière
De l'univers la théorie entière;
Et pour te faire approuver ses décrets ,
Dieu t'aurait dû révéler ses secrets.
D'où vient le mal? En vain je l'examine
Et moins je vois quelle est son origine.
Que s'ensuit-il, sinon que mon esprit
Est, dans sa sphère , étroit et circonscrit.
Mais supposer qu'une aveugle matière ,
De tout effet est la cause première ,
A ma raison répugne et contredit?
Ici l'absurde, et là l'inexplicable.
Par deux écueils je me vois arrêté;
II faut opter : l'absurde est incroyable.
Je m'en tiens donc à la difficulté
En te laissant à toi l'absurdité.
DE GIUMM ET DIDEROT. 3Ô7
SUR LES MOEURS ET COUTUMES DES DIFFEREES PEUPLES
DE LEUROPE.
S'il est si difficile de définir au juste le caractère d'un
seul homme, quelle difficulté, dira-t-on , ne doit-il pas
y avoir à définir celui de tout un peuple ? Au risque de
soutenir un paradoxe , j'avouerai que de, ces deux pro-
blèmes je ne sais pas encore quel est le plus difficile à
résoudre. Dans un seul homme il y a des nuances si fines,
si délicates , si personnelles , qu'il faut peut-être avoir
encore plus de sagacité pour les saisir, et pour remar-
quer ce que tous les habitans du même climat peuvent
avoir de commun et ce qui les distingue foncièrement
de leurs voisins. Les mêmes traits souvent répétés sont
plus faciles à noter que ceux qui sont uniques dans
leur genre , et qui ne peuvent souvent être aperçus
qu'une seule fois. Le caractère de l'individu ne se peint
que par des actions, qui varient à chaque instant et qui
se cachent même le plus souvent sous l'ombre du mys-
tère. Le caractère général d'une nation est nécessai-
rement à découvert, il s'imprime dans des monumens
exposés continuellement sous nos yeux; nous pouvons
l'étudier dans la nature de sa langue , de son gouver-
nement, de ses coutumes, de ses usages, de ses ma-
nières, de ses arts, de son climat. Je sens que cette
étude est plus longue, plus étendue, mais je la crois
aussi plus sûre; je dirais presque moins impossible que
la connaissance particulière des hommes. Il n'en a pas
plus coûté à Tacite de peindre les Germains, les An-
368 CORRESPONDANCE INEDITE
glais, le Juifs , qu'il ne lui en a coûté de peindre Séjan ,
Tibère, Agricola.
Pourquoi trouvons-nous donc si peu de justesse et
de vérité dans la plupart des relations de nos voya-
geurs? C'est que la plupart de nos voyageurs n'ont eu
ni assez de philosophie, ni assez de connaissances pour
embrasser les objets qu'ils voulaient nous faire con-
naître; c'est que la plupart ont porté dans leurs re-
cherches un esprit de système et de parti qui ne leur
a permis de voir que ce qui convenait à leur but par-
ticulier ; c'est qu'ils ont cherché à être amusans , au lieu
d'être vrais, et que rarement ils ont donné à leur
travail le temps nécessaire pour l'exécuter avec succès.
Parmi les modernes qui ont travaillé dans ce genre,
on ne peut guère citerque Chardin et Murait ; encore ce
dernier a-t-il vu avec plus d'esprit que d'impartialité.
On sent, comme dit Rousseau, combien il hait les
Français, jusque dans les éloges qu'il leur donne.
Pour bien juger le caractère d'un pays, vaut-il mieux
lui être étranger, ou en être citoyen ? Il semble d'abord
qu'un homme élevé au milieu de ses compatriotes,
en supposant toutes les autres conditions égales, peut
parvenir plus facilement à les connaître que ne le
pourrait un étranger; cependant n'y a-t-il pas aussi
quelques rapports qui rendent le point de vue où se
trouve l'étranger, plus favorable ? Pour bien observer,
il faut éviter également les faux jours de la surprise
et ceux de l'habitude. Nous passons trop légèrement
sur les objets qui nous sont familiers, nous sommes
trop étonnés de ceux qui nous sont absolument nou-
veaux. Dans le premier cas , nos observations risquent
DE GRIMM ET DIDEROT. 36g
d'être plates et communes; dans le second,il est à craindre
que nous ne nous laissions séduire par une fausse ap-
parence de merveilleux.
Pour faire donc une relation aussi intéressante qu'in-
structive, un voyageur devrait, ce rne semble, com-
mencer par noter soigneusement toutes les singularités
qui l'ont frappé au premier coup d'œil , mais ne se per-
mettre d'en rendre compte qu'après avoir approfondi
la langue, la religion, la constitution politique, les
mœurs , les usages et le ton du pays qu'il veut ob-
server.
Ce qui rend sans doute aujourd'hui la connaissance
des différens peuples de l'Europe si difficile, c'est que
l'on peut dire à peu près des nations entières ce qu'on a
dit si souvent des hommes qui composent une même so-
ciété. Tout s'est confondu , tout se ressemble; les mœurs,
la politique, la philosophie, ont fait à peu près les
mêmes progrès dans tous les Etats de l'Europe. Il y a
un système commun à tous. L'esprit dominant des
grandes capitales, le goût des voyages, celui des lettres
et surtout le commerce , ont formé pour ainsi dire de
tous les peuples de l'Europe un seul peuple. Hérodote
trouverait aujourd'hui , dans toute cette partie du
monde, moins de caractères, moins de variétés, que
dans l'étendue bornée des pays qu'embrasse son His-
toire.
Rien de plus vrai en général; cependant l'on se
tromperait beaucoup de croire que toutes les circon-
stances qui ont pu rapprocher tant de nations aient
absolument effacé leur caractère original , elles en ont
seulement altéré quelques traits ; et si, sous l'apparence
370 CORRESPONDANCE INÉDITE .
qui le cache, il est plus difficile à saisir, il n'en existe
pas moins. Plus la société s'étend, plus l'homme, sans
doute, se dénature, mais il ne saurait changer entière-
ment son être. Semblable à Protée, il devient suscep-
tible de mille formes différentes. C'est au coup d'œil
du génie à le fixer sous celle qui lui est propre. L'Ilalie
même, malgré toutes les révolutions qu'elle éprouva
sous l'empire des barbares, sous le joug humiliant du
despotisme religieux, et durant les longues guerres de
la France et de l'Empire, n'a-t-elle pas conservé long-
temps cet esprit d'indépendance et d'ambition qui fit
sa gloire dans les jours heureux de la république.
Le défaut de nos vues en morale, en politique, en
philosophie , est d'être toujours ou trop générales , ou
trop minutieuses; mais s'il m'est permis de dire ce que
je pense sur un sujet sans doute fort au-dessus de ma
portée, je crois remarquer une différence sensible
entre la manière dont on pouvait étudier les nations
anciennes, et celle dont il faut étudier les nations mo-
dernes. Pour connaître les Grecs, les Romains et les
anciens habitans des Gaules et delà Germanie, c'était
beaucoup d'avoir acquis la connaissance de leurs lois,
de leurs coutumes et de leur religion. On nous con-
naîtrait fort mal aujourd'hui , si l'on ne nous connais-
sait que par ces relations-là. Nos lois, nos coutumes,
notre religion , nous sont devenues presque absolu-
ment étrangères. Nos mœurs et notre philosophie ont
du moins affaibli beaucoup l'inflence qu'elles devraient
avoir naturellement sur notre manière de penser et de
sentir, et l'on en jugerait bien mieux par l'esprit de
notre théâtre , par le goût de nos romans , par le ton
DE GRIMM ET DIDEROT. 37I
de nos sociétés, par nos petits contes et par nos bons
mots , que par nos lois , notre culte et les principes de
notre gouvernement.
J'imagine qu'on ferait un ouvrage fort curieux en
rassemblant sous certains titres les expressions prover-
biales, les bons mots les plus caractéristiques de chaque
nation. Est-il possible de ne pas reconnaître l'orgueil
espagnol dans XAlmenos du Page , dont son maître
avait la bouté de dire qu'il était aussi noble que le
roi? Qui ne voit l'indifférence et la morgue philoso-
phique d'un Anglais, dans la repartie du fameux Wilkes
à un poète français qui , voulant réciter un poëme
contre la fierté de ces insulaires , ne put jamais se rap-
peler que ce premier vers ,
0 barbares Anglais, dont les sanglans couteaux...
Eh ! Monsieur , rien n'est plus aisé à finir :
Coupent la tête aux rois et la queue aux chevaux !
Le mot de madame deTallard, qui ne voulait pas qu'on
portât des jupons bordés de tresses d'or ou d'argent,
parce que cela ne servait, disait-elle, qu'à écorcher
le menton; ce mot si fou ne peint-il pas toute la
pétulance française ? Je ne cite que les premiers
traits qui s'offrent à ma mémoire; il en est mille autres
qui ont plus de saillie , plus d'originalité, et surtout plus
de vérité locale.
Nous avons cherché dans notre littérature à imiter
tantôt les Espagnols , tantôt les Italiens , tantôt les
Anglais; ils nous ont imités à leur tour : cependant ne
Z*]1 CORRESPONDANCE INEDITE
les reconnaît-on pas tous, jusque dans leurs imitations,
à des nuances très-marquées? L'Espagnol n'a-t-il pas
essentiellement l'esprit ingénieux que doit produire la
chaleur du climat et l'austère contrainte des mœurs
publiques? l'Italien, celui qui tient à des sens déli-
cats et à une imagination brillante et voluptueuse?
l'Anglais, celui de la mélancolie et d'une méditation
profonde ? Et ce qui distingue particulièrement nos
écrivains français, n'est-ce pas cet esprit facile et
léger que donne l'usage et le goût de la société ?
VERS DE SÀURIN.
On assure que le censeur d'un recueil de je ne sais
quelles pièces fugitives / qui s'imprime actuellement A
n'a pas voulu laisser passer les vers que vous allez lire.
Ce censeur est bien sévère, et c'est apparemment à
quelque docteur de Sorbonne qu'on a commis le soin
d'approuver les productions légères des muses fran-
çaises. Depuis les difficultés du censeur, ces vers se sont
répandus dans Paris , et on les a attribués à M. de Vol-
taire , ce qui n'a pas nui à leur célébrité. Premièrement
je ne les crois pas de M. de Voltaire, et je parierais qu'ils
n'en sont pas. En second lieu, j'ai quelque idée confuse
qu'ils ne sont pas nouveaux^ et qu'ils ont déjà couru
anciennement. Je les crois de M. Saurin.
EPÎTRE A UNE JEUNE VEUVE.
Jeune et charmant objet, à qui pour son partage
Le ciel a prodigué des trésors les plus doux ,
DE GRIMM ET DIDEROT. 373
Les grâces, la beauté , l'esprit et le veuvage ,
Jouissez du rare avantage
D'être sans préjugés, ainsi que sansépoux.
Libre de ce double esclavage ,
Joignez à tous ces dons le don d'en faire usage.
Faites de votre lit le trône de l'amour.
Qu'il ramène les ris bannis de votre cour
Par la puissance maritale.
Ah! ce n'est point au lit qu'un mari se signale :
Il dort toute la nuit et gronde tout le jour.
Ou s'il arrive , par merveille ,
Que chez lui la nature éveille le désir,
Attend-il qu'à son tour chez sa femme il s'éveille ?
Non , sans aucun prélude il brusque le plaisir.
Il ne connaît, point l'art d'échauffer ce qu'on aime,
D'amener par degrés la volupté suprême;
Le traître jouit seul... si pourtant c'est jouir.
Loin de vous tout hymen, fût-ce avec Plutus même !
L'amour se chargera du soin de vous pourvoir.
Vous n'avez jusqu'ici connu que le devoir,
Le plaisir vous reste à connaître.
Quel fortuné mortel y sera votre maître?
Ah ! lorsque d'amour enivré,
Dans le sein du plaisir il vous fera renaître ,
Lui-même trouvera qu'il l'avait ignoré.
OBSERVATIONS SUR LES COMMENCEMENS DE LA SOCIETE.
Cet ouvrage fera, je crois, moins de sensation en
France qu'il n'en a fait en Angleterre. Il ressemble
peut-être à ces femmes dont on ne parle pas , précisé-
ment parce qu'on n'a rien à leur reprocher. Vous n'y
trouverez ni singularités, ni disparates, ni paradoxes,
aucun de ces caractères brillans qui décident aujour-
374 CORRESPONDANCE INÉDITE
d'hui les grands succès. L'auteur, pour arriver à son
but, suit la voie la plus simple et la plus unie. Il pré-
fère le malheur de dire des vérités connues au plaisir
de se livrer à des recherches hasardées, et le caractère
de son style est aussi sage, aussi modéré que celui de
son esprit. La traduction que nous avons l'honneur de
vous annoncer est de M. Suard. 11 ne l'avoue pas, à la
vérité, mais on y reconnaît sans peine la manière d'é-
crire pure, élégante et facile du traducteur de Ro-
bertson.
L'objet que M. Millar se propose est d'éclaircir l'his-
toire naturelle du genre humain en découvrant les
premiers progrès sensibles de l'Etat de société , et en
montrant l'influence qu'ils ont sur les mœurs , les lois
et le gouvernement d'une nation.
Il considère d'abord les changemens qu'ont subis dans
les différens âges de la société , les idées des hommes
sur le rang et la condition des deux sexes ,
Dans l'état de barbarie et de pauvreté ,
Dans la vie pastorale et dans la vie agricole,
Dans les révolutions produites par l'invention des
arts et des manufactures de premier besoin,
Enfin dans celles que produit la culture des arts
d'agrément, l'opulence et le luxe.
La condition des femmes devient meilleure à mesure
que la société se perfectionne. Esclaves chez les peu-
ples barbares et pauvres , opprimées chez les nations
qui ne connaissent encore que les arts et les manufac-
tures de première nécessité, elles ne jouissent de leurs
avantages que chez les peuples adonnés à la vie pas-
torale, à la guerre, ou aux arts* d'agrément. C'esl dans
DE GRIMA! ET DIDEROT. 375
l'âge d'or, dans les siècles de chevalerie, dans les beaux
jours d'Alexandre, d'Auguste , de Léon, deLouis XIV,
qu'il faut chercher le règne de la beauté. Le luxe qui
commence, favorise les droits et la liberté des femmes.
Mais lorsqu'il est porté à l'excès, il les fait retomber
dans le mépris et dans la servitude. La polygamie chez
les Orientaux, et la corruption des mœurs chez quel-
ques-unes des nations modernes de l'Europe, détruisent
tous les jours l'empire que la nature semble avoir ré-
servé aux femmes.
Dans le second chapitre, notre auteur fait quelques
observations sur l'autorité qu'un père exerce commu-
nément sur ses enfans dans les premiers âges de la
société. 11 examine ensuite les limites qu'apportent à la
juridiction paternelle, les accroissemens de l'état social.
A la suite de l'examen du gouvernement domestique,
l'auteur recherche dans le troisième chapitre quel est
l'état d'une tribu, ou d'un bourg composé de plusieurs
familles, pour découvrir l'origine du gouvernement
d'un chef parvenu à la tête de cette société, et les diffé-
rentes branches d'autorité que ce premier magistrat a
dû exercer relativement aux différentes espèces de pro-
priété que la communauté a pu acquérir.
Ces deux chapitres n'ont pas, ce me semble, tout
l'intérêt dont ils étaient susceptibles. On désirerait d'y
trouver plus de profondeur et plus de développement.
Le quatrième se divise en deux articles : le premier
traite de la constitution politique qui dérive d'une simple
confédération entre des communautés indépendantes;
le second contient des remarques sur les change -
mens qu'entraînent dans la policeet le gouvernement d'un
376 CORRESPONDANCE INEDITE
pays , les progrès de sa population , de ses manufactures,
de son commerce et de cette politesse de mœurs qui
devient une suite naturelle de l'abondance et de la
sécurité.
L'auteur nous annonce dans ce premier article son
système sur l'origine de la législation féodale comme
une découverte toute nouvelle. Je ne vois pas trop ce
qu'elle ajoute à l'idée que nous en ont donnée l'abbé
Fleuri, Robertson et quelques autres écrivains qui ont
discuté la même matière. j\ Voici le résultat des recher-
ches de M. Millar.
«Les inférieurs, dit-il, attachés à chaque famille,
« furent vraisemblablement établis d'abord autour de
« la maison du chef qui les protégeait et dont ils étaient
« intéressés à défendre en toute occasion le pouvoir et
« la dignité. Quand ils devinrent très-nombreux , cette
« manière de vivre dut paraître incommode; alors le
« chef leur assigna des portions de terre séparées, qu'il
« leur permit de cultiver pour leur propre compte, à
« condition qu'ils continueraient de le servir à la guerre,
«c et de remplir les différentes obligations qu'ils étaient
« censés avoir anciennement contractées comme mem-
« bres de sa famille, etc. »
Rien ne paraît plus probable; mais des vues si justes
avaient-elles besoin de l'affiche de la nouveauté pour
être bien reçues?
Après avoir considéré les distinctions de rang parmi
les citoyens libres d'une nation , notre auteur examine
l'état des habitans de la dernière classe, lesquels, pour
se procurer la subsistance, sont obligés de travailler au
service des autres, et qui forment le gros du peuple. Il
DE GRIMM ET DIDEROT. ^r]r]
suit les variations survenues dans cet état à proportion
des progrès de la législation , et il finit par un tableau
de la révolution singulière qui distingue honorablement
à cet égard les lois de l'Europe.
Il l'attribue, ainsi que nos meilleurs auteurs , à l'es-
pèce de gouvernement civil qui s'est introduit dans la
plupart des pays de l'Europe, à mesure que les souve-
rains ont senti les dangers de la puissance féodale et la
nécessité de la détruire sans violence et sans éclat. On
a donc vu les peuples forcés à vendre leur liberté pour
acheter leur vie, et les rois vendre ensuite la liberté
au peuple pour augmenter leur pouvoir et leurs richesses.
La politique, de tout temps , n'a été qu'un trafic hon-
teux des biens les plus propres à l'homme, et qui par
conséquent devraient être les plus sacrés et les plus
inaliénables.
M. Millar n'ayant cherché qu'à expliquer les causes
des différences arrivées dans nos mœurs et dans nos
coutumes , sans entrer dans l'examen des avantages ou
des désavantages qu'elles ont occasionés , on sent que
ses observations doivent former plutôt un ouvrage de
philosophie que de politique. Il ne découvre point de
vues nouvelles; mais il développe avec beaucoup de
sagesse et de méthode une partie de celles que Jean-
Jacques a jetées dans son Discours sur l'origine et les
fondemens de l'inégalité.
Ce Discours est peut-être de tous les ouvrages de cet
homme célèbre le plus original et le plus important.
Il contient les germes de tout ce qu'il a écrit depuis. Il
a produit en Allemagne et en France une infinité de
bons et de mauvais livres, et l'on doit sans doute le
378 CORRESPONDANCE INÉDITE
compter dans le petit nombre de ceux qui ont ouvert
une nouvelle mine à la curiosité avide de nos sages et
de nos raisonneurs.
Tant que l'esprit théologique fut l'esprit dominant
en Europe , c'est-à-dire au moins depuis Wiclef jusqu'au
fameux Arnaud , la philosophie et l'histoire ne marchè-
rent que d'un pas timide et mal assuré. On craignait
surtout alors de remonter à la première origine de nos
institutions politiques et religieuses. Ce qu'on pouvait
en apprendre dans le catéchisme était à peu près tout
ce qu'il était permis d'en savoir. On expliquait toutes
les sources de la corruption par le péché originel. On
faisait dériver toutes les langues de l'hébreu , et l'inven-
tion de cette langue primitive passait pour une science
infuse. La théocratie était regardée comme le modèle
de tous les gouvernemens , et toutes les autres formes
d'administration étaient soupçonnées de tenir plus ou
moins de l'idolâtrie et de la superstition. On ne con-
naissait guère d'autres lois que celles des Juifs , ou l'on
croyait du moins que tout ce qu'il y avait de bon dans
les autres avait été emprunté chez eux. Enfin , l'on tâ-
chait de nous persuader que l'Être-Suprême avait pris
long-temps la peine d'élever lui-même le genre hu-
main , et qu'à la fin lassé d'une tâche si ingrate, il l'a-
vait abandonné à sa propre conduite, ou bien à celle
des démons ; et c'est ainsi qu'à force de vouloir étendre
l'influence de la religion sur des objets qui n'ont aucun
rapport avec ses véritables principes, souvent l'on a
mis des entraves au génie, et souvent l'on est parvenu
à faire mépriser le culte le plus respectable et le plus
utile au bonheur de l'humanité.
DE GR1MM ET DIDEROT. 3^9
Rien n'était plus propre à renverser tous les systèmes
exclusifs de notre théologie moderne, que la découverte
des deux Indes. Elle a servi surtout à répandre de
grandes lumières sur les commencemens de la société;
mais il n'y a guère plus d'un demi-siècle que la philo-
sophie en a su profiter.
Ce n'est plus dans les traditions fahuleuses de l'anti-
quité , c'est dans l'histoire même des différens peuples
de l'ancien et du nouveau continent, que nous pouvons
observer aujourd'hui les progrès successifs de la civili-
sation. C'est en comparant notre état actuel avec celui
où nous étions il y a trois ou quatre siècles, celui où
nous étions alors avec l'idée que Tacite et César nous
donnent de la condition de nos aïeux, et cette première
époque de notre histoire avec les relations que les
voyageurs nous ont fournies sur les nations sauvages
de l'Amérique , que nous pouvons établir assez proba-
blement l'origine et les progrès des premières sociétés.
L'idée qu'en avait le fameux Hobbès se rapporte
parfaitement à celle des épicuriens.
Atque ipsa utilitas , justi prope mater et aequi.
Quum prorepserunt primis animalia terris,
Mutum et turpe pecus, glandem atque cubilia propter
Unguibus et pugnis , dein fustibus , atque ita porro
Pugnabant armis , quae post fabricaverat usus :
Donec verba, quibus voces sensusque notarent ,
Nominaque inveuère: dehinc absistere bello ,
Oppida cœperuut munire, et ponere leges;....
Jura inventa metu injusti fateare necesse est.
HoRAT. Sat. 1 , 3.
38û CORRESPONDANCE INÉDITE
Ceux qui ont voulu examiner quels ont pu être les
premiers progrès de la civilisation, ne* se seraient-ils
point trop attachés à réduire l'origine des différentes
sociétés à un même principe ? Les besoins de la nature,
les circonstances si différentes du climat , et les jeux du
hasard , qui influent si puissamment sur toutes nos ac-
tions, n'ont-elles pas dû en varier et en modifier les
causes à l'infini ?
Si les hommes n'étaient pas nés pour vivre en so-
ciété , sans doute qu'ils n'y auraient jamais vécu. Le
germe des facultés qu'elle nous fait exercer dut toujours
exister, puisqu'il a pu être développé une fois ; mais il
ne l'eût jamais été sans le secours d'une révolution par-
ticulière.
L'homme livré à lui-même n'a que des besoins et
des sensations. Il suffit que ses besoins excitent les
premiers efforts de l'industrie, que le charme du plaisir
ou celui de l'habitude prolonge ses sensations, en fixe
le souvenir, en épure les jouissances, pour faire naître
chez lui tous les sentimens que suppose l'état simple
d'une société naturelle. Mais ce que nous appelons la
société artificielle ou politique n'a pu être que l'ou-
vrage des grandes passions. Il y a dans cette machine
immense des ressorts qui surpassent la portée commune
de l'homme. Il faut que les premiers législateurs des
sociétés , même les plus imparfaites, aient été des
hommes surnaturels, ou des demi-dieux.
Les passions qui en sont le mobile, l'amour, l'avarice,
l'honneur, le fanatisme, toutes ces passions factices, res-
semblent à l'aimant artificiel , dont la force est infini-
ment supérieure à celle de l'aimant naturel, parce qu'il
DE GRÏMM ET DIDEROT. 38 1
est en quelque manière le produit, l'extrait, la quintes-
sence d'un grand nombre de forces particulières que la
nature avait laissées éparses, et que l'art a su concentrer.
ÉLOGE DE COLBERT, PAR M. NECKER. PRIX
D'ÉLOQUENCE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE \
Septembre 1773.
Le 1 5 août, l'Académie Française se rendit, selon
l'usage, à la chapelle du Louvre pour entendre la
messe et le panégyrique de saint Louis. Il n'y a qu'une
seule circonstance qui ait fait parler de l'orateur, c'est
que M. le duc de Nivernais , qui l'année dernière fut di-
recteur de l'Académie, et qui était chargé par consé-
quent de nommer un prédicateur, ne s'en est souvenu
que deux jours avant la fête. On a été dans le plus
grand embarras. Enfin , après beaucoup de recherches
inutiles, on a eu recours au père Mandart de l'Oratoire,
qui a bien voulu se prêter à la circonstance. Quelque
jugement qu'en puisse porter la critique, il faut avouer
que si le bon Père ne prêche pas fort bien , il prêche
au moins fort vite. Nous espérons que le saint roi lui
saura toujours gré de sa complaisance et de sa bonne
volonté.
L'après-dîner, l'Académie Française s'assembla pour
distribuer les prix, et pour faire la lecture des pièces
qui ont été couronnées. Le prix d'éloquence , dont le
1. Ce Discours, véritable monument historique, a commencé la haute
réputation de M. Necker. Ou y découvre sans peine, qu'en le composant,
son ambition ne se bornait pas à une couronne académique.
38?, CORRESPONDANCE INÉDITE
sujet était l'éloge de Colbert, fut donné au discours
qui a pour dévise :
Est modus in rcbus, sunt certi denique fines
Quos ultra citraque nequit consistere rectum.
L'auteur de ce discours ne s'était pas encore fait
connaître alors à l'Académie; mais personne n'ignore
plus aujourd'hui que c'est M. Necker, ministre de la
république de Genève.
L'assemblée fut une des plus brillantes , et surtout
des plus nombreuses. Beaucoup de gens connaissaient
déjà l'auteur de Y Éloge de Colbert, d'autres cher-
chaient à le deviner; ce double intérêt y attira une in-
finité de monde. La pièce couronnée lue fut par M. d'A-
lembert. U Éloge eut tout le succès qu'il pouvait avoir
dans un auditoire aussi nombreux et aussi mêlé; mais
vous jugerez bien, en le lisant, que le vrai mérite de
cette production n'était pas fait pour être saisi par le
plus grand nombre des auditeurs.
U Éloge de Colbert fait dans ce moment la plus
grande sensation, et la postérité en parlera sans doute
encore avec admiration, long-temps après qu'on aura
oublié les clameurs que l'envie et l'esprit de parti exci-
tent aujourd'hui contre lui.
Quoique la malignité ou l'imbécillité de ces hommes
qui ne jugent que sur les apparences les plus vagues, ou
sur les petits propos de la médisance , ait prétendu re-
marquer beaucoup de rapports entre la manière du
panégyriste de Colbert et celle de M. Thomas, il est
aisé de voir qu'au fond il n'y en a aucun. Ce n'est
point ici le travail d'un homme de lettres qui s'est en-
DE GRIMM ET DIDEROT. 383
fermé dans son cabinet, qui a feuilleté avec beaucoup
de peine et d'ennui tous les livres qui parlent de l'ad-
ministration des finances, ou du ministère de Colbert;
c'est le résultat des méditations d'un citoyen et d'un
homme d'Etat qui a réfléchi profondément sur les de-
voirs d'un administrateur et sur le rnaniementdes affaires,
qu'il a vues par ses yeux propres, et dont l'expérience
lui a fait connaître à fond plusieurs branches essen-
tielles. Ce n'est point un homme qui , la tête échauffée
des grandes choses qu'il a lues dant les écrits de Plu-
tarque ou de Platon , forme de beaux rêves sur le bon-
heur des gouvernemens et des États, dont il ne connaît
ni la vraie puissance, ni les véritables ressorts. C'est
un homme qui annonce de grandes vues, parce qu'il a
des connaissances réelles , et parce qu'il a saisi les ob-
jets qu'il a été à portée de voir, avec cette étendue qui
n'appartient qu'au génie et avec cet esprit de bien-
veillance universelle qui fut toujours le premier be-
soin d'une ame élevée et sensible.
Quelque raisonné que soit YÉloge de Colbert , il
n'est bâti que sur peu de faits connus de tout le monde,
et ne suppose, pour ainsi dire, aucune espèce de re-
cherches historiques. Si M. Necker a exposé avec tant
de justesse tout le système de l'administration de Col-
bert, c'est qu'il lui a suffi d'en apercevoir quelques
chaînons pour en connaître tout l'ensemble. On dirait
qu'il a deviné l'ame de ce grand ministre sur la sienne,
et qu'il ne doit son succès qu'au rapport étonnant qui
s'est trouvé entre leurs manières de voir et de sentir.
S'il a quelquefois attribué à Colbert des motifs et des
vues qu'il n'eut vraisemblablement pas, c'est que depuis
Colbert la science du commerce et des finances a fait
384 CORRESPONDANCE INEDITE
de grands progrès. Ainsi, sans mêler au système de
Colbert des idées étrangères, il en a développé
les principes, comme ce ministre les eût dévelop-
pées et les eût éclaircies lui-même s'il eût vécu de nos
jours.
Nos orateurs vulgaires ne cherchent de grandes idées
que pour trouver de grands mots, et pour en imposer
ainsi par la pompe de leur langage. M. Necker n'est
éloquent que parce que ses idées et ses sentimens le
forcent à l'être. Sa langue semble manquer à tout mo-
ment à l'énergie de ses pensées; sans compter qu'il n'a
pas l'habitude de la manier avec la même facilité qu'un
homme qui se serait occupé des lettres depuis sa jeu-
nesse , on voit que c'est surtout l'étendue et l'originalité
de son génie qui lui fait trouver cette langue trop faible
et trop stérile. S'il a recours à des tours et à des expres-
sions insolites , c'est parce que ses idées sont souvent
toutes nouvelles , ou qu'il les a conçues du moins d'une
manière tout-à-fait neuve. On ne prendra peut-être
pas son style pour modèle; mais on admirera souvent,
en le lisant, l'écrivain qui pense et qui sent encore plus
qu'il ne semble exprimer. J'ai vu des gens prétendre
que cet Eloge n'était point français. Je soupçonne que
ces gens-là veulent bien plus de mal à leur langue et à
leur nation qu'aux talens de M. Necker.
Son discours est divisé en quatre parties. Dans la
première, il trace l'arrivée de Colbert au ministère des
finances. Il fixe l'attention sur l'importance de cette
place et sur les hautes qualités qu'elle exige. Premier
moyen de rendre hommage à celui qui l'a si bien remplie.
« On peut le dire , dans la constitution actuelle des
« sociétés, c'est à l'administration des finances que
DE GRIMM ET DIDEROT. 38:">
« toutes les parties du gouvernement se rapportent et
« s'enchaînent. C'est elle qui doit indiquer à la marine
« et à la guerre la portion de richesse qu'on peut con-
te sacrer à la force. C'est elle qui doit enseigner à la
a politique le langage qui sera d'accord avec la puis-
ce sance. C'est elle enfin qui enveloppe dans ses soins
« les intérêts de tout un peuple.
« Quelles sont les qualités nécessaires à l'administra-
« teur des finances? La sensibilité lui donne le désir
« d'être utile aux hommes , la vertu lui en fait un de-
« voir, le génie lui en ouvre les moyens , le caractère
« les met en usage, et la connaissance des hommes
« adapte ces moyens à leurs passions et à leurs fai-
te blesses.
« L'homme doué de cet esprit peut avoir presque
« seul la conscience de ses forces. Il ne peut conduire
« les autres jusqu'aux bornes de ce qu'il voit, et sa gran-
« deur est une grandeur inconnue ; souvent du moins le
« secret n'en est confié qu'à la succession des âges. Il
« faut, pour ainsi dire, que l'univers se déploie devant
« lui. Il est quelques principes qui s'enchaînent , mais
a ils fléchissent à l'application; les circonstances, le
« temps , tout les modifie. C'est le coup d'œil donné par
« la nature qui en fixe la mesure, et pour ce coup d'œil
« il n'est point de leçons , il n'est point de lois écrites ,
« elles naissent et meurent dans l'ame des grands
« hommes.
« J'entends par le caractère cette puissance de l'ame,
« cette force inconnue, qui semble unir par une flamme
« invisible le mouvement à la volonté et la volonté à
a la pensée. Différent de l'esprit, qui s'accroît par l'in-
2,5
386 CORRESPONDANCE iNEDITE
« struction et qui s'enrichit par les idées des autres , le
« caractère ne doit sa force qu'à la nature; il ne se
« prend ni ne s'inspire, il ne se donne ni ne se commu-
ée nique. C'est par lui cependant que la vertu est active,
« et que le génie est bienfaisant. Oui , c'est le carao
« tère qui traduit les hautes pensées en grandes actions,
« par la constance dans le vouloir, et la fermeté dans les
« desseins. C'est par lui que l'homme s'élève et qu'il
« atteint à la véritable grandeur, au pouvoir d'agir et
« de faire , de poursuivre et d'exécuter, de résister et de
« vaincre.
« Quel homme, demande-t-on , peut atteindre à
« ces perfections ? quel homme en approcha jamais ?
« Colbert. »
Dans la seconde partie de son discours , M. Necker
montre l'état des affaires à l'entrée de Colbert dans le
ministère , et les succès de ses premiers travaux.
L'objet de la troisième partie de ce discours est de
chercher les principes de Colbert sur l'économie politi-
que et de les comparer à sa conduite. C'est la plus
longue partie de l'ouvrage et sans doute la plus impor-
tante.
« Augmenter la force publique sans nuire au bon-
« heur des particuliers, voilà peut-être le but de l'ad-
« ministration des finances ; mais il est difficile à rem-
« plir. Les moyens qui constituent la puissance de la
« société contrarient souvent le bonheur de ses mem-
« bres. L'une demande des sacrifices , l'autre ne veut
« que des jouissances.
« L'administrateur tempère ces oppositions sans pou-
« voir les détruire , et ses succès sont annoncés par
DE GR1MM ET DIDEROT. SSj
« l'accroissement de la population; car elle naît du
« bonheur, et c'est elle qui produit la force.
« L'agriculture est la base essentielle de la popula-
ce tion , elle en serait même l'unique source dans une so-
« ciété où les biens de la terre seraient recueillis en
« commun et partagés également; mais, par l'effet des
« lois de la propriété, il est encore d'autres circon-
« stances qui concourent à l'accroissement de la popu-
« lation d'un État.
a Les métiers, les arts et les manufactures augmen-
« tent la population, en arrêtant sans contrainte les ex-
« cédans des subsistances que les propriétaires tiennent
« dans leurs mains, et dont ils ont le droit de disposer
a à leur gré.
« Si ces manufactures n'étaient agréables qu'aux
« membres de la société où elles existent , leur utilité
« serait imparfaite ; car les propriétaires qui désire-
« raient des productions d'un autre pays consacre-
« raient encore à les acquérir une partie des denrées de
« nécessité dont ils sont les maîtres, ce qui ne sera plus
« nécessaire si ces manufactures peuvent plaire aux
« nations étrangères et deviennent un objet d'échange.
« Mais les hommes occupés des arts, des manufac-
« tures , de la culture des terres , ne peuvent pas se dé-
« tourner de leurs occupations pour chercher loin d'eux
« des acheteurs.
« C'est ici que se présente la fond ion des négocians;
« leurs moyens répondent aux besoins journaliers de
« l'industrie; et leur active intelligence, excitée par
« l'intérêt personnel, défend dans les échanges les pro-
« ductions nationales contre celles des étrangers.
388 CORRESPONDANCE INÉDITE
« Ainsi l'agriculture, les manufactures et le com-
« merce semblent former une chaîne de bienfaits , et
« s'unir pour étendre la population, t
Ces principes posés, notre auteur jette un coup d'œil
rapide, mais vaste et profond, sur la manière dont
Colbert a favorisé ces trois sources importantes de la
prospérité du royaume. Il justifie ce grand ministre de
tous les reproches qu'on a faits depuis quelque temps au
plan de son administration , et s'arrête surtout aux
motifs qui l'ont empêché de permettre dans tous les
temps la sortie des blés sans mesure et sans limites. Ce
morceau est trop bien fait pour ne pas déplaire infini-
ment aux économistes. Depuis les Dialogues sur le
commerce des blés de l'abbé Galiani , leur système ne
reçut point d'atteintes plus terribles, si ce n'est celles
que la nation a payées si cher et dont elle souffre
encore.
Pour répondre à l'objection qu'on fait si souvent à
l'administration de Colbert de n'avoir fait qu'augmenter
le luxe en favorisant les arts et le commerce, son pané-
gyriste , plus philosophe encore qu'éloquent , remonte
jusqu'à l'origine du luxe, et soutient avec beaucoup de
profondeur et de raison tout ce que M. de Voltaire a
dit avec tant d'agrément dans son Mondain.
« La loi des propriétés produisit des inégalités de
« fortune ; ces inégalités de fortune entraînèrent des
« inégalités de jouissances, et la supériorité des unes sur
a les autres fut exprimée par le mot de luxe. Ce luxe
« n'eût été susceptible d'aucun accroissement, si à cha-
cc que génération les fruits de son travail périssaient
« avec elle ; mais un grand nombre de productions de
DE GRIMM ET DIDEROT. 389
« la terre et de l'industrie subsistant au-delà de la vie
« des hommes, les richesses mobilières s'accumulent
« dans la société tant que des révolutions extraordi-
« naires ne viennent pas les détruire. Alors s'introduit
a un nouveau luxe qu'on pourrait appeler le luxe des
a siècles , et les disproportions deviennent plus frap-
« pantes. D'un côté, l'on voit cette multitude de ri-
« chesses entassées par le temps se joindre aux produc-
« tions de la génération nouvelle, et répandre leur faste
« au hasard par le mouvement des propriétés ; et de
« l'autre , on voit le plus étroit nécessaire demeurer le
« partage invariable de cette classe d'hommes qui , par
« leur nombre et leur rivalité, reçoivent la loi du pro-
« priétaire, et consacrent par leur pauvreté le souvenir
a de son avarice.
« Mais , dira-t-on , s'il est un luxe qui ne détruit pas
« le bonheur, il nuit toujours à la force nationale en
« amollissant les mœurs; il soumit aux Grecs l'empire
« des Perses , il renversa la république romaine,
« Les temps sont bien changés; Colbert l'avait sans
« doute aperçu. Il avait promené ses regards sur ces
a nombreuses armées qui s'élevaient en Europe ; et ,
« réfléchissant profondément sur la discipline rigou-
« reuse qu'on établissait, et qui devait gouverner cent
« mille hommes par un seul mouvement et par une
« même volonté, il vit avec douleur que ces vieilles
« vertus de la Grèce et de Rome , l'amour de la patrie ,
« le fanatisme de la gloire, ne seraient plus et ne pou-
« vaient plus être l'unique force des États.
«Oui, c'est la perfection de cette discipline guer-
« rière qui fit sentir à Colbert que l'argent , ce signe
390 CORRESPONDANCE INÉDITE
« général des valeurs, le prix du service des hommes,
« deviendrait nécessairement le fondement essentiel de
« la puissance politique. »
Quelque triste que soit cette observation, ne ren-
ferme-t-elle pas le principe dominant de tous les États de
l'Europe? L'argent n'est-il pas dans nos gouvernemens
actuels ce que la force est chez les nations sauvages,
ce que sont les mœurs chez un peuple vertueux? Peut-
être faut-il se garder cependant de rapporter unique-
ment toutes les vues de la politique vers cet objet ?
Quelque fondement qu'il puisse avoir, l'esprit de sys-
tème est toujours dangereux. Lorsqu'on eut découvert
la circulation du sang, cette observation si importante
produisit la plus grande révolution dans la médecine.
Cependant l'opiniâtreté des médecins à dériver unique-
ment de ce principe toutes les règles de leur art , en
arrêta long-temps le progrès. N'aurions-nous pas la
même chose à craindre en politique, si l'on s'accoutu-
mait à regarder les finances comme l'unique source de
la puissance politique , en oubliant combien les lois ,
les mœurs et l'esprit particulier du gouvernement peu-
vent y contribuer ?
Dans la dernière partie de X Éloge de Colbert, on
parle de ses soins pour la marine , les arts , les sciences
et les lettres , de sa mort , et de l'injustice de ses com-
patriotes.
c Colbert voyait avec plaisir que les écrits éloquens
« de son siècle serviraient son système économique en
« étendant la langue française et renversant la barrière
« qu'établit entre les hommes la différence des lan-
« gages.
DE GRIMAT ET DIDEROT. 3()1
« Peut-être aussi que ce ministre avait aperçu dans
« les chefs-d'œuvre des Racine et des Molière, et dans
« leur représentation journalière, une instruction dont
« l'industrie française profiterait sans y penser. Il avait
« présumé que l'habitude de distinguer de bonne heure
« ces fils imperceptibles qui séparent la grâce de l'affec-
« tation, la simplicité de la négligence , la grandeur de
« l'exagération, influerait de proche en proche sur
« l'esprit national , et perfectionnerait ce goût qui fait
« aujourd'hui triompher les Français dans tous les ou-
■ vrages d'industrie, et leur permet de vendre bien
« cher aux étrangers une sorte de convenance spiri-
« tuelle et fugitive qui ne tient ni au travail, ni au
« nombre des hommes , et qui devient pour la France
« le plus adroit de tous les commerces. »
A-t-on jamais mieux peint le caractère des Français
qu'il ne l'est dans ce morceau?
« Nation douce et sensible , que les plus faibles soins
« de la part de son prince émeuvent et transportent!
ce Aimable nation à laquelle il est si doux de faire du
« bien! Avec une intelligence fine et rapide, elle a l'ame
« d'un enfant, et son cœur est ouvert à la reconnais-
« sance. Précieuse qualité qu'elle doit à son heureux
« naturel , et qui est peut-être entretenue par son gou-
« vernement; il n'est pas assez arbitraire pour faire
« perdre aux aines leur ressort, et il n'est pas assez
a libre pour que l'éloignement habituel de toute es-
<( pèce de joug puisse faire haïr celui même des bienfaits.
« Oh! quel plaisir dans le recueillement de la soli-
« tude et dans le silence de la nuit, lorsque l'univers
« sommeille , hormis celui qui veille sur tous , d'élever
39°- CORRESPONDANCE INEDITE
« son ame vers lui , de se dire à soi-même : Ce jour j'ai
« adouci la rigueur des impôts; ce jour je les ai sous-
« traits au caprice de l'autorité; ce jour, en les distri-
« huant plus également, je pourrai convertir un faste
« inutile au bonheur dans une aisance générale, qui
« fait à la fois la félicité de ceux qui en jouissent et de
« ceux qui la contemplent; ce jour j'ai tranquillisé vingt
« mille familles alarmées sur leurs propriétés; ce jour
« j'ai ouvert un accès au travail et un asile à la mi-
ce sère ; ce jour j'ai prêté l'oreille aux gémissemens fu-
« gitifs et aux plaintes impuissantes des habitans de
« la campagne, et j'ai défendu leurs droits contre les
« prétentions impérieuses du crédit et de l'opulence.
« Oh! quel superbe entretien! quelle magnifique con-
te fidence de l'homme au créateur du monde! Qu'il pa-
« raît grand alors! Il semble s'associer aux desseins de
« Dieu même »
V Éloge de Colbert est suivi de notes. Ces notes ne
sont pas des recherches isolées sur quelques circon-
stances de la vie de Colbert ou sur quelqu'une de ses
opinions particulières; elles forment un système d'ad-
ministration politique plein de vues utiles et, quoique
fort court, plus complet peut-être que tout ce que nous
avons vu dans ce genre. On croit lire une suite de l'Es-
prit des Lois. Le style de M. Necker est, à la vérité,
moins soigné que celui de Montesquieu; mais il est
tout aussi énergique , tout aussi profond , et la chaîne
de ses idées paraît même plus soutenue et plus serrée.
J'en demande pardon au siècle du grand Colbert ,
mais je ne crois pas qu'on eût fait , dans ce siècle si
vanté, une seule page de ces notes. Il me semble
DE GRIMM ET DIDEROT. 3o,3
qu'il y a deux sciences nouvelles qui n'ont été créées
pour ainsi dire que de nos jours, celle des mots
et celle de l'argent. Il y a plus de rapport qu'on ne
pense entre ces deux espèces de signes, et leur mé-
taphysique est à peu près également abstraite. Elle
doit sans doute beaucoup aux progrès que les ma-
thématiques ont faits depuis Leibnitz et Newton. Les
mots sont les signes de nos idées comme l'argent est
le signe de nos propriétés. Les mots facilitent l'échange
de nos idées, comme l'argent celui de nos propriétés.
La valeur des mots devient-elle incertaine ou arbi-
traire , les idées le deviendront aussi. Si la valeur de
l'argent varie , celle des propriétés variera de même. Il
est essentiel au progrès de la philosophie qu'il y ait
une juste proportion entre le nombre des idées et ce-
lui des mots; la même proportion doit être observée
entre l'argent et les propriétés réelles d'un Etat pour
entretenir la circulation nécessaire à sa prospérité. Il
serait aisé de pousser ce parallèle plus loin, mais peut-
être avons-nous déjà été trop diffus.
Ceux qui sont étonnés que M. Necker, qui ne s'est
presque jamais appliqué qu'aux affaires, ait pu écrire
sans secours Y Éloge de Colbert, le seraient bien plus
encore s'ils savaient une circonstance dont je suis par-
faitement sûr , c'est qu'il n'avait pas encore tracé une
ligne sur Colbert le i5 de mai. Cependant l'ouvrage
a été fini et envoyé à l'Académie au commencement
de juillet. C'est un effort de tête dont il y a sûrement
très-peu d'exemples. Telle est cependant quelquefois
la marche du génie, et tout le monde n'est pas fait
pour y croire. On ne saurait trop méditer un ou-
394 CORRESPONDANCE INEDITE
vrage avant de l'entreprendre. On ne saurait trop le
corriger après l'avoir fait; mais les traits les plus su-
blimes ne sont jamais que le fruit d'une composition
vive et rapide.
RÉFLEXIONS d'un IGNORANT APRÈS AVOIR LU l'ÉLOGE
DE COLBERT.
Les Etats naissent, croissent, dépérissent et meurent
comme les hommes; serait-il possible de fixer le terme
de leur accroissement ou celui de leur bonheur ? Ne
dépend-il pas d'une suite de mouvemens et de révolu-
tions dont l'assemblage ou le progrès est bien plus sou-
vent l'ouvrage des circonstances et du hasard que celui
des lois et du génie?
Puisque l'on peut prolonger en quelque sorte l'en-
fance de l'homme, ne peut-on pas prolonger de même
celle d'un État, empêcher l'usage ou l'abus précipité
de ses forces , retarder l'effet de leur développement, et
se borner d'ailleurs à prévenir les causes extérieures
de sa ruine ? La seule méthode qui puisse donner de
la vigueur et de la consistance à notre être , est sans
doute aussi la seule qui puisse assurer la force et la
durée d'un État.
La science du gouvernement n'est peut-être que la
science de l'éducation appliquée à l'établissement d'une
société entière. Il me semble au moins que c'est sous
ce point de vue que Lycurgue et Platon l'ont en-
visagée.
Si vous en exceptez la partie du commerce et des
DE GRIMM ET DIDEROT. 3o,5
finances, je ne vois pas que nous ayons aujourd'hui
beaucoup plus de lumières sur la politique que n'en
avaientles anciens. Cependant leurs principes ne peuvent
plus guère servir à notre instruction ; ils se rapportent
presque tous à des gouvernemens simples et d'une
étendue fort bornée. Tout ce que nous savons des
grands empires dont parle l'antiquité, c'est que la for-
tune et l'ambition en jetèrent les fondemens, que le
caprice et l'intérêt du moment en réglèrent la con-
duite, et que tous ont fini par être la victime du luxe
et la proie de quelque nation barbare.
Comme le régime qui convient à l'enfance ne peut
plus convenir à l'âge mûr, les principes d'une société
naissante ne peuvent plus être ceux d'une société qui,
formée dès long-temps , s'est fortifiée et agrandie. La
conduite du gouvernement doit donc varier à me-
sure que la révolution des temps modifie les forces, les
mœurs et les besoins d'une nation.
Depuis que l'on a essayé de penser , il est démontré
qu'il n'est point de théorie généralement sûre. Nos
principes ne sont en effet que le résultat d'une multi-
tude d'expériences, et l'expérience du passé ne nous
répond jamais exactement du présent et de l'avenir.
Il n'est donc qu'une science en politique comme en
philosophie, celle de voir juste; c'est vers ce but que
nous devons diriger toutes nos lumières et toutes nos
connaissances , si nous voulons qu'elles soient utiles.
En supposant l'état des choses tel qu'il est , la
question la plus importante aujourd'hui , ce me semble,
c'est de savoir comment on peut jouir sans abuser,
ou bien comment l'on peut avoir du luxe sans misère.
3q6 correspondance inédite
Nos désirs, nos besoins se sont multipliés; est-ce un
mal? est-ce un bien? Qu'importe ? Le fait est que nous
sommes arrivés à ce période , et que les circonstances
qui disposent de nos destinées ont plus de pouvoir sur
nous que les vains systèmes dont s'amuse notre ima-
gination.
Il est clair qu'un peuple dont les besoins augmentent
doit chercher aussi de nouvelles ressources pour aug-
menter sa richesse.
Mais qu'est-ce que la richesse , lorsqu'elle n'est pas
le signe de la félicité publique, le gage et le produit
de l'industrie et du travail? Tout l'or des deux Indes
ne laisserait-il pas une nation dans la pauvreté , si elle
ne l'employait pas à faire valoir son sol et les produc-
tions dont il est susceptible ?
Ce n'est donc pas à proprement parler la richesse ,
c'est l'abondance et la facilité avec laquelle cette richesse
circule proportionnellement dans toutes les parties de
l'Etat , qui en fait la force et la prospérité.
Il n'est donc pas indifférent qu'elle passe par tels
canaux plutôt que par d'autres , c'est-à-dire qu'elle se
trouve entre les mains de telle classe de citoyens plutôt
qu'entre les mains de telle autre.
Il est impossible qu'elle scit également abondante
partout , mais elle ne doit manquer nulle part.
Ceux qui voudraient que tous les citoyens d'un Etat
fussent de la même richesse ont oublié l'apologue de
Ménénius. Le sang qui anime notre corps peut-il couler
avec la même abondance dans ces veines impercep-
tibles et dans ces artères qui portent au cœur le mouve-
ment et la vie?
DE GRIMM ET DIPEROT. 3^
On a raison de déclamer contre les maux qu'a pro-
duits l'inégalité des conditions; mais cette inégalité est
nécessaire, et quoiqu'elle ne soit souvent que l'ouvrage
des hommes , n'est-elle pas assez justifiée par les pré-
férences môme de la nature?
D'ailleurs dans les conditions qui sont privées des
commodités du luxe, n'en est-on pas dédommagé par
l'exemption de mille peines infiniment sensibles, par
la force des sens , par toutes les jouissances d'une santé
robuste et vigoureuse?
L'agriculture est la première source de la richesse,
mais il n'y a que l'industrie et le commerce qui puissent
rendre cette source abondante et féconde. L'aisance
que la nature accorde d'elle-même au cultivateur lui
suffit. Tout ce qu'il doit attendre d'un gouvernement
équitable, c'est qu'elle lui soit assurée. Les manufac-
tures et le commerce exigent une protection particu-
lière et plus attentive. Si le souverain les encourage
et les favorise , soyez sûr que les habitans de la cam-
pagne partageront infailliblement leur richesse , qu'ils
en jouiront du moins autant que leur bien-être le com-
porte.
On a vu en France que les systèmes qui ont prétendu
encourager la classe des laboureurs , n'ont enrichi en
effet que les grands propriétaires , c'est-à-dire de tous
les hommes ceux qui paient le moins à la société le bien
qu'ils en reçoivent.
En Suisse, où l'administration peu compliquée a par-
là même des rapports plus sensibles, plus rapprochés
et plus frappans , on a remarqué que de tous les can-
tons, les mieux cultivés ce sont ceux où les manufac-
3g8 CORRESPONDANCE INÉDITE
tures ont fait le plus de progrès; qu'au contraire, les
pays où Ton ne s'occupe encore que d'agriculture
paient le moins de dîmes, et sont cependant non-seu-
lement les plus pauvres, mais aussi les moins peuplés
et les plus incultes.
Peut-être n'y aurait-il qu'un moyen d'arrêter les pro-
grès de ce luxe qui s'accroît nécessairement de siècle
en siècle : ce serait de ne laisser subsister les propriétés
qu'à vie en constituant l'Etat héritier universel de tous
les particuliers. Ce système réunirait, ce semble, tous
les ressorts de l'intérêt personnel avec tous les avan-
tages de la communauté des biens. Il faudrait cepen-
dant que dans une telle société l'éducation fût publique;
il faudrait Mais quand j'aurais la plume de Jean-
Jacques ou de Platon pour développer ce beau système,
ne me dirait-on pas à la fin de mon discours : Et puis
vous vous réveillâtes. Il en est temps.
ÉPIGRAMME DE RORÉ
CONTRE LE CONTRÔLEUR-GÉNÉRAL TERRAY QUI A SUPPRIMÉ
SA PENSION.
Sous les mains de Midas tout se changeait en or.
Si notre contrôleur opérait ces merveilles ,
Pour la France épuisée il serait un trésor ;
Mais de Midas il n'a que les oreilles.
DE GR1MM ET DIDEROT. 30,0,
1 EXTRAIT D'UNE LETTRE DE GRIMM, DATÉE DE PETER-
HOFF , SUR LIMPÉRATRICE CATHERINE ET LE ROI
DE SUEDE GUSTAVE III.
18 juillet 1777.
Il a régné pendant tout le séjour du comte de Goth-
land une grande aisance et beaucoup de gaieté dans
le commerce des deux têtes couronnées. Il y a eu aussi
beaucoup de présens de faits de part et d'autre. Ca-
therine a commencé à son ordinaire. A mesure que le
roi a vu les différentes manufactures , il en a reçu des
échantillons; comme des tapisseries de haute lisse, des
services de porcelaine, un grand fourneau ou poêle de
porcelaine , une grande quantité d'étoffes riches des
fabriques de Moscou dont il s'est fait faire des habits
tout de suite , et qu'il a portés pendant son séjour ici.
Comme il désira d'avoir, en qualité de chevalier de
Saint- André , le second ordre de Russie , Alexandre
Newski , l'impératrice lui en donna les marques en dia-
mans, dont une seule pierre est du prix de trente mille
roubles. Quelques jours après elle lui donna une canne
à pommeau de diamans avecune ganse de grosses perles,
terminée par une houppe de diamans. Cette canne, qui
fut donnée avec une tournure charmante, est une ba-
gatelle de soixante mille roubles. Il y a au-dessus du
pommeau aussi une pierre de vingt-cinq à trente mille
roubles. Le roi donna à l'impératrice, la surveille de
son départ, un rubis d'une grosseur unique et qu'il n'est
pas aisé d'estimer , et un souvenir avec son portrait
1 Cette lettre ne se trouve dans les manuscrits qu'en extrait.
400 CORRESPONDANCE INEDITE
enrichi de diamans; sur les tablettes il y a des vers
français de la main du roi. Madame la grande duchesse
a eu pareillement un souvenir avec son portrait , et
monseigneur le grand duc une bague avec son portrait.
Toute la suite du roi a eu de magnifiques présens de
l'impératrice ; les deux sénateurs de superbes boîtes,
avec le portrait , le même dont Sa Majesté m'a honoré ,
tous les autres de superbes boîtes ; M. de Troll , gé-
néral des galères, dans sa boîte une très-belle bague, et
l'impératrice lui fit dire que la bague était pour les soins
qu'il avait eus du roi pendant son voyage. L'équipage
du roi a eu de l'impératrice une gratification de mille
ducats. Le roi, de son côté, a donné aux princes Orlof
et Potemkin à chacun son portrait entouré de fort
beaux diamans. Il a donné de très-belles boîtes, ornées
de son portrait, aux principaux ministres; et aux autres
officiers de la cour qui ont eu quelque service auprès
de lui, de très-belles bagues. Au dernier souper l'impé-
ratrice, et le roi seuls ne se sont pas mis à table ; ils
ont fait le tour derrière les chaises, et moyennant cela
je les ai eus long-temps, et à diverses reprises, derrière
la mienne. On ne soupe pas bien avec une telle ter-
dirnùng , mais heureusement je ne soupe pas. Le roi
voulait que l'impératrice m'ordonnât d'aller en Suède ;
l'impératrice dit qu'elle n'avait pas le droit de me rien
ordonner, et moi je dis que M. le comte de Gothland
m'avait attiré de l'impératrice une dureté et une humi-
liation d'autant plus injustes, que personne au monde
n'avait jamais eu plus de droit de me commander malgré
elle et malgré moi, ce qui est bien vrai à la tettre. Un peu
avant qu'on se levât de table, le roi s'éclipsa après avoir
DE GRIMM ET DIDEROT. l\0 1
à Oranienbaum pour s'embarquer tout de suite : il y trou va
M. de Soritz, un des flugel adjudans de l'impératrice ,
qui lui présenta, delà part de Sa Majesté, une superbe
fourrure de renard noir, du prix de quinze mille rou-
bles. Le roi fit le porteur sur-le-champ grand'-croix de
l'ordre de l'Épée. Il alla s'embarquer tout de suite sur
son yacht à Cronstadt. Le vent était bon, mais il devint
contraire dans la journée d'hier , et le soir on n'avait
pas encore perdu les bâtimens du roi de vue au port de
Cronstadt. Durant tout le mois que le roi a passé ici ,
l'impératrice et le grand duc ont constamment porté
les marques de l'ordre des Séraphins , et le roi celles de
l'ordre de Saint-André.
Je viens, Monsieur , de faire le nouvelliste. Je devrais
actuellement ajouter ce qui a été dit souvent à table ,
dans les conversations entre les deux têtes couronnées ,
mais cela passerait les bornes d'une gazette et d'une
lettre L'impératrice a dérogé à
son habitude de se retirer à huit heures. Elle a fait
servir le souper alternativement dans les différens pa-
villons qui entourent Peterhof ou à Oranienbaum , et
sans s'y mettre à table elle y a toujours été d'une hu-
meur charmante. Le roi m'a souvent dit ce que j'ai dit
à tout le monde depuis quatre ans, qu'on ne peut se faire
une idée de Catherine quand on ne l'a pas vue. A ces
soupers, l'impératrice créait ordinairement une hôtesse
parmi les dames de la cour, et le lendemain elle lui
envoyait un beau présent en diamans, pour la remercier
du bon souper qu'elle lui avait donné.
Actuellement j'ai fini; et si vous voulez, Monsieur,
à votre ordinaire, me donner une marque de bonté,
26
402 CORRESPONDANCE INEDITE
comme je suis écrasé d'affaires en ce moment-ci , j'ose-
rais vous supplier de faire faire, par un secrétaire de con-
fiance, un extrait de ces détails , et des copies pour les
personnes ci-après nommées. Vous auriez la bonté de
mettre en tête de ces détails , que ne pouvant leur écrire
dans ce quart d'heure, j'ai eu recours à une personne
inépuisable en bons procédés pour moi, pour leur faire
passer ces détails tout de suite comme je les ai pu mander
fort à la hâte et à la personne en question
.... Heureusement ce griffonnage s'adresse à l'a-
mitié indulgente, qui se contentera du style de gazetier
broché très à la hâte, parce que huit jours plus tard
cela n'aura aucun prix. J'ai oublié que le roi a fait don-
ner quatre mille roubles à la livrée de la cour qui l'a
servi.
SDR L AMOUR^
Des causes et des remèdes de Vamour considéré
comme maladie , par J. F. , médecin anglais , 1773.
Quoi qu'en dise le titre de cette petite brochure, elle
est plutôt un traité de métaphysique ou de morale que
de médecine. Nous le pardonnerions volontiers à l'au-
teur s'il avait vu son objet d'une manière intéressante.
Mais le plus sérieusement du monde il n'apprend rien,
et c'est avoir trop de torts à la fois.
Il y a dans Montagne une longue liste des philosophes
anciens qui ont écrit sur l'amour. Que de volumes les
modernes n'ont-iis pas entassés sur le même sujet! Ce-
pendant a-t-il jamais été approfondi comme il méritait
de l'être ? Cette passion qui l'emporte sur les premiers
DE GllIMM ET DIDEROT. ^o3
besoins de l'homme sauvage, qui concentre tous les
désirs et tous les goûts de l'homme civilisé , se mêle à
tous nos sentimens, se modifie selon toutes les circon-
stances ou les modifie à son gré, cette passion si puis-
sante et si singulière dans ses caprices, sera sans doute
encore long-temps au nombre de ces phénomènes dont
on parle le plus et qu'on connaît le moins.
Il y a, ce me semble, une analogie des plus frap-
pantes entre l'amour et la superstition. Ces deux af-
fections de notre ame n'ont peut-être qu'un même
principe, le sentiment secret de notre faiblesse, et le
besoin pressant d étendre et de multiplier les forces de
notre être. Toutes deux sont également susceptibles de
mille formes différentes; toutes deux ont peut-être
également contribué à la perfection de la nature hu-
maine et à sa plus grande dépravation ; toutes deux
tiennent leur empire de l'imagination et des sens. Ne
sont-elles pas encore l'une et l'autre une source d'hé-
roïsme dans les grandes âmes et de vices dans les
cœurs corrompus? Leur pouvoir n'est-il pas le premier,
mais aussi le plus dangereux ressort de la société? Ne
sont-elles pas enfin de toutes les modifications de notre
ame , celles qui nous éloignent le plus de la simplicité
de la nature, et celles, en même temps, qui nous en
rapprochent le plus immédiatement ? Pour achever ce
parallèle, n'est-ce pas encore par la même raison, que
leur véritable histoire nous est si peu connue ? Les
uns n'en ont parlé qu'avec celte obscurité mystérieuse
que produit l'enthousiasme, les autres avec cette lé-
gèreté qui ne croit rien parce qu'elle n'a rien examiné.
Il y a dans le culte de l'amour , ainsi que dans celui de
4o4 CORRESPONDANCE INÉDITE
la superstition, des prêtres fanatiques et des libertins de
mauvaise foi.
Notre auteur, pour n'être d'aucun parti, n'en est
pas plus philosophe. Il prétend que l'on ne doit pas
chercher les causes de l'amour dans les rapports qu'il
y a d'un être à un autre, puisqu'on voit des hommes qui
se ressemblent fort et qui se haïssent de même. Mais
n'est-ce pas là confondre deux idées absolument diffé-
rentes, les rapports et la ressemblance? Si je ne voyais
dans les autres que les qualités qui me sont propres,
quel motif aurais-je de les aimer? Ce ne sont donc pas
des qualités uniformes ou semblables, ce sont les qua-
lités qui peuvent suppléer aux nôtres, d'où résultent ces
rapports que suppose l'amour ou l'amitié. Nous cher-
chons dans les objets qui nous entourent ce qui nous
manque à nous-même, ce qui peut ajouter à notre
bonheur ou à nos plaisirs, et ce sentiment est ce que
nous appelons le besoin d'aimer, soit qu'il ait son prin-
cipe dans notre ame, ou dans nos sens. C'est sans doute
là ce que Platon a voulu nous apprendre par cette
fable ingénieuse où il représente l'être-homme etl'être-
femme comme deux parties du même tout, qui se
trouvent séparées et qui se cherchent souvent toute
leur vie sans avoir le bonheur de se rencontrer.
Ces impressions subites, cet attrait invincible, ces
penchans involontaires et tous ces charmes mystérieux
de la sympathie, sont en morale ce que les qualités oc-
cultes sont en physique. On en parle souvent avec mé-
pris, et la nature nous y ramène à tout moment malgré
nous. Le plaisir et la douleur, le désir et l'aversion
pénètrent dans notre ame par mille canaux qui lui sont
DE GRIMM ET DIDEROT. 4°5
inconnus. Nos sens et notre instinct ont une sagacité
que la réflexion la plus rapide ne saurait atteindre , et
dont l'attention la plus soutenue ne se fera jamais
qu'une idée très-imparfaite.
Quelque singulière que soit l'anecdote rapportée par
M. de Saint-Foix sur l'occasion qui fit naître l'amour
de Henri III pour la princesse de Clèves, en paraîtra-
t-elle moins vraie à tous ceux qui ont médité sur les
bizarreries du cœur humain? Cette princesse incom-
modée de la chaleur du bal passa dans la garderobe
delareine pour prendre une autre chemise. Il n'y avait
qu'un moment qu'elle en était sortie quand le duc
d'Anjou, qui avait aussi beaucoup dansé, y rentra pour
raccommoder sa chevelure, et s'essuya le visage avec le
premier linge 'qu'il trouva; c'était la chemise qu'elle
venait de quitter. En rentrant dans le bal, il jeta les
yeux sur elle et la regarda avec autant de surprise que
s'il ne l'avait jamais vue. Son émotion était d'autant
plus étonnante que, depuis six jours qu'elle était à la
cour, il avait paru assez indifférent pour ces charmes
qui dans ce moment faisaient sur son ame une impres-
sion si vive et qui dura si long-temps.
L'amour nous quitte quelquefois comme il nons
prend. J'ai connu à Paris une femme pleine de grâces,
d'esprit, de raison, et qui avait surtout le caractère
d'une vérité rare. Elle vivait depuis quelque temps dans
la plus grande intimité avec un homme fort estimable.
Un jour qu'il vint la voir , l'habit et la veste un peu
déboutonnés à cause de la grande chaleur, elle aperçut
qu'il y avait... une pièce à sa chemise. Cette ridicule
circonstance éteignit tout à coup sa passion. «Je sens ,
4o6 CORRESPONDANCE INÉDITE
disait-elle, que j'extra vague, mais le fait est que celte
puérilité a fait tomber le bandeau de mes yeux. Quoi-
que je rende justice au mérite de mon ami, ce moment
m'a fait apercevoir en lui mille petits défauts qui ont
détruit toute l'illusion qui m'avait trompée en sa faveur. »
Il y a sûrement dans l'histoire des passions une in-
finité de traits aussi puérils, aussi bizarres que ceux-là,
quoique les hommes qui en ont été la dupe n'aient pas
eu tous assez de bonne foi pour s'en rendre compte.
Après cela, laissons disserter les sages sur l'amour, sur
les femmes et sur le cœur humain.
..». -v »».•»•». v-»-». %.-^-v ».-%.•«. «.-*■<
FRAGMENS
Les droits respectifs de V Etat et de l'Eglise, rappelés a leurs prin-
cipes , forment une brochure de cent vingt-deux pages, écrite avec
une apparente modération en faveur des prétentions du clergé.
L'auteur se propose de décider par la raison et la saine philosophie
le procès entre les deux puissances qui ne dure que depuis mille et
tant d'années. Les résultats que la raison et la philosophie lui sug-
gèrent sont tous favorables aux prêtres. Voilà une étrange raison et
une philosophie toute nouvelle! Suivant la mienne, les droits de
l'État consistent à gouverner, et ceux de l'Église à obéir. Voilà le
vrai mieux possible que l'auteur prend à tâche de rechercher de
bonne foi, à ce qu'il dit. La puissance de l'Église doit réserver son
exercice tout entier pour l'autre monde; celui-ci ne mérite pas son
attention. Quant aux biens périssables dont l'Église s'est si charita-
blement approprié la plus grande partie possible, l'auteur prétend
que le mieux possible exige qu'elle les garde, et qu'on ne pourrait
attaquer sa propriété sans intéresser celle des autres citoyens. C'est-
à-dire que le clergé consent d'être traité en citoyen quant aux pri-
vilèges; quant aux charges et à la soumission , c'est autre chose.
Mais je m'ennuie de réfuter de tels principes.
Les Variétés d'un philosophe provincial, par M. Ch le jeune, en
deux parties in-ia, consistent en réflexions morales, en observations
critiques, portraits, caractères, allégories, fables, etc. Ce philo-
sophe a tout varié dans ses deux petites parties , excepté la platitude
et l'ennui qui sont partout les mêmes. Ses réflexions religieuses mé-
ritent le bonnet carré de Sorbonne , et à son ton un juge qu'il a
très-bien fait de se décorer du titre de provincial.
4°8 CORRESPONDANCE INEDITE
Justification de l'appel comme d'abus relevé par les religieux béné-
dictins de la congrégation de Saint- Maur, contre le régime actuel
de cette même congrégation, par dom Emaouel Marie Limairac,
religieux bénédictin: volume in-ia, de trois cents pages tendant à
prouver la justice de cette réclamation qui a si mal réussi. La matu-
rité des moines qui est, comme vous savez, le moment de la chute ,
sera beaucoup plus tardive que celle des jésuites; ceux-ci la hâtaient
en se remuant sans cesse, au lieu que les moines n'en approchent que
lentement par une végétation longue et immobile.
On a imprimé une lettre de Jeu M. t 'abbé Ladvocat, docteur et
bibliothécaire de Sorbonne , dans laquelle il examine si les textes
originaux de l'Ecriture sont corrompus, et si la Vulgate leur est pré-
férable : brochure in-8°, de i35 pages. L'auteur se déclare pour la
négative, malgré le respect que l'Église romaine ordonne de rendre
à la Vulgate. La raison qui décide M. l'abbé Ladvocat pour les textes
originaux, c'est que dans ces textes il n'y a que des fautes de copiste,
au lieu que dans la Vulgate il y a encore des fautes de traducteur.
Il est curieux de voir des hommes sensés discuter gravement de
pareilles questions. M. le proposant a certainement raison. Si ce
livre est divinement inspiré, il faut, pour mériter notre croyance,
qu'il ait été aussi divinement copié: car s'il y a une seule faute de
copiste, il peut y en avoir mille , et que devient le fondement de
notre foi? Cependant saint Jérôme, saint Augustin et plusieurs
Pères de l'Église, conviennent que ces textes sont corrompus. Moi ,
en ma qualité de fidèle, je soutiens que le Saint Esprit n'a pas seule-
ment inspiré les auteurs des livres sacrés , mais qu'il a inspiré et
inspire encore tous les jours tous les copistes et imprimeurs qui en
multiplient les exemplaires, et que c'est bien le moindre miracle
qu'il puisse faire en faveur d'un livre nécessaire au salut éternel
du genre humain. M. l'abbé Ladvocat , qui, en sa qualité de doc-
teur de Sorbonne , était athée, discute cette question en savant théo-
logien. Je me souviens de l'avoir fait mourir de la poussière avalée
dans la bibliothèque de la Sorbonne, mais cela n'est pas vrai, et il
n'était pas assez malavisé pour cela; il est mort pour avoir négligé des
hémorrhoïdes auxquelles se sont jointes une inflammation et la gan-
grène.
DE GRIMM ET DIDEROT. 4^9
M. Changeux vient de publier un Traité des extrêmes , ou Elémens
de là science de la réalité, en deux gros volumes in-ia.M. Changeux,
dont j'ignorais jusqu'à la réalité de l'existence, nous apprend qu'il a
entrepris ce Traité à l'occasion de l'article Réalité qu'il destinait
pour Y Encyclopédie. Il nous apprend encore qu'il a distingué la réa-
lité de la vérité , et que, en sa qualité de Descartes du dix-huitième
siècle, il a voulu faire avec la première comme l'autre Descartes a fait
avec la seconde, et par conséquent créer une science toute nouvelle
qui est celle de la réalité; science, suivant l'assertion de l'inventeur,
plus utile que celle de la vérité , avec laquelle on ne pourra plus la
confondre. Or, à force de se creuser la tête, M. Changeux a trouvé que
sa science de la réalité porte sur un principe unique , et ce principe ,
c'est que les extrêmes se touchent sans se confondre , et que la réa •
lité ne se trouve que dans le milieu entre ces extrêmes. C'est sur ce
beau principe, si neuf qu'il est déjà devenu proverbe, que M. Chan-
geux établit son superbe corps-de-logis de la réalité. Il s'imprime
d'étranges sottises et d'insignes platitudes en ce dix-huitième siècle.
Si vous avez le courage de lire un peu du Traité des extrêmes, vous
y verrez que la vie et la mort ne sont pas des extrêmes; et dans le
fait elles ne peuvent être que des milieux en vertu du principe
unique découvert par M. Changeux, sans quoi on ne naîtrait , ni ne
mourrait plus réellement. Ce que je sais , c'est que si les extrêmes se
touchent sans-se confondre , M. Changeux doit se trouver nez à nez
contre Leibnitz, Newton et Locke.
Discours sur l'histoire des juifs, depuis le commencement du monde jus-
qu'à la destruction de Jérusalem par les Romains, pour faciliter aux jeunes
personnes de Vun et de Vautre sexe, l'intelligence des figures de la Bible et
de t 'Histoire- Sainte ; par M. Perrin des Chavanettes; volume in-12. Ne
mettez pas entre les mains de la jeunesse les pauvretés de M. Perrin
des Chavanettes. Tenez-vous-en, quant à l'histoire des Juifs, au Dis-
cours de M. Bossuet sur l'histoire universelle , car cette Histoire
universelle n'est que cela , c'est-à-dire un précis de l'histoire juive.
Mais du moins, en lisant Bossuet, vos jeunes gens liront un homme
éloquent, dont le style noble et élevé peut servir de modèle , quoi-
qu'il ennoblisse souvent des pauvretés , parce qu'il est impossible à
un prêtre qui veut faire l'historien, et qui veut arranger l'architec-
ture de l'univers sur l'architecture de sa sacristie, de s'en tirer au-
trement.
4lO CORRESPONDANCE INÉDITE
Le Voyage de Robertson aux Tares Australes, traduit sur le ma-
nuscrit anglais, volume in-12 de près de 5oo pages. C'est encore un
présent qui nous vient de pays étranger. C'est un roman politique
qui nous représente une espèce d'utopie ou de gouvernement idéal.
Tout cela est à pleurer d'ennui. On a fait un assez plaisant carton
à ce roman. Ily avait, dans la feuille qui commence page i45, une sa-
tire assez forte des parlemens qui embarrassent les vues du gouver-
nement par leurs continuelles remontrances. On a supprimé cette
feuille, et on lui en a substitué une autre qui contient une sortie
contre les philosophes et contre ce qu'on appelle encyclopédistes en
France. Il est vrai que cette philippique ne va plus avec le reste de
l'ouvrage, où tout le bien qui arrive au peuple chimérique que l'au-
teur dépeint est opéré par les philosophes ; mais à la faveur de cette
incartade, l'ouvrage a eu la permission de se débiter, et l'on s'est
peu soucié de savoir si le reste tenait ou non. Je plains ceux qui
profitent de la permission de lire ce Voyage imaginaire avec ou sans
carton.
On vient de traduire de l'anglais les Mémoires de James Graham y
marquis de Montrose, contenant l'histoire de la rébellion de son temps.
Deux volumes in-i 1. L'auteur de ces Mémoires est le docteur Wizard
qui les a d'abord composés en latin; mais les derniers chapitres et le
récit de la mort deMontrosesont d'une autre main. Si l'éditeur n'avait
pas eu soin de le remarquer , on ne s'en serait pas aperçu. Ce doc-
teur Wizard est plat et ennuyeux, et c'est dommage; le marquis de
Montrose méritait un meilleur historien. On lit sans aucun intérêt
une histoire qui en comportait un très-grand. Tout le premier vo-
lume est rempli de détails militaires rapportés d'une manière insi-
pide, et le second, où l'on trouve les revers et la fin tragique du
héros, n'est pas plus intéressant que le premier. Montrose servit toute
sa vie avec beaucoup de zèle la cause du malheureux Charles le%
roi d'Angleterre. Son sort fut pareil à celui de son maître. Il
perdit la tête sur un échafaud, peu de temps après le supplice
du roi et après avoir couru inutilement dans le Nord , en Allemagne,
en France et en Hollande, pour chercher des vengeurs à Charles Ier
et des défenseurs à son fils Charles II. Montrose avait montré de
grands talens pour la guerre en défendant la cause du roi en Ecosse
contre les Covenantaires; mais si la cause qu'il défendait était bonne f
il faut convenir qu'il avait épousé les intérêts d'un trop mauvais
joueur. L'historien de Montrose s'étend souvent sur les vertus et sur
DE GRIMM ET DIDEROT. 4 1 l
la bonté de ce Charles Ier, mais c'est qu'il ne sait pas qu'un bon
homme et qu'un bon roi sont deux bonnes gens qui ne se ressemblent
guère. Enfin , il est des causes justes que la faveur publique ne
seconde jamais; c'est qu'il ne suffit pas d'avoir raison, il faut encore
autre chose. Tout le monde admire Cromwell ; on plaint Charles Ier ,
mais d'une pitié bien froide. On n'a qu'à voir combien le sentiment
qu'on éprouve au récit du supplice du roi d'Angleterre est diffé-
rent de celui que fait naître l'assassinat de Henri IV par Ravaillac.
C'est que Henri était un grand et un excellent homme, et Charles était
un pauvre homme. Montrose a souffert jusque dans sa réputation ,
qui aurait été bien autrement brillante s'il avait servi une cause sou-
tenue par la faveur publique.
M. de Saint-Foix, auteur des Essais historiques de Paris, de la pe-
tite comédie des Grâces, de celle de l 'Oracle et d'autres ouvrages moins
connus, vient de publier une Histoire de l'ordre du Saint-Esprit,
en deux petites parties in- 12 qui seront sans doute suivies de quel-
ques autres. L'auteur prend le titre d'historiographe des ordres du
Roi ; c'est apparemment une place que l'on a créée pour lui. L'his-
toire de l'ordre du Saint-Esprit , ainsi que celle de tous les ordres
d'honneur et de décoration, est fort courte; quand on a parlé de
son institution, de ses statuts et de ses cérémonies, tout est dit.
Aussi M. de Saint-Foix expédie tout cela dans la première partie-
La seconde contient les principaux traits de la vie des chevaliers de
la première promotion faite par Henri III. Les parties qui suivront
serviront sans doute à parcourir la vie de tous les chevaliers qui ont
été successivement décorés de cet ordre. L'auteur ne se propose point
de donner un précis de leur vie, il se borne d'en rapporter les traits
les plus remarquables ; et il faut convenir que son choix est presque
toujours bien fait. On lit cet ouvrage avec beaucoup de plaisir; il
est écrit d'une manière naturelle, concise et intéressante. Son plan
plus étendu aurait pu former cette école militaire dont M. l'abbé
Raynal n'a rempli l'idée que très-imparfaitement. J'avoue que je pré-
fère de telles lectures à tous les Bélisaires du monde, et voilà les
cours de morale que je voudrais mettre entre les mains de la
jeunesse.
L'auteur, en parlant de la loi salique , tombe dans une erreur qu'il
faut relever ici. Il prétend que ce qui distingue supérieurement nos
princes du sang de France , c'est que la couronne leur appartient so-
4 12 CORRESPONDANCE INEDITE
lidairement, leur droit à cet égard étant transmis, répandu, certain
dans toute la famille, au lieu qu'il n'en est pas ainsi dans les pays
qui ne connaissent point la loi salique, et que le droit à la cou-
ronne est incertain dans les familles royales où les filles peuvent hé-
riter du trône. M. de Saint-Foix ne sait ce qu'il dit. Il aurait dû savoir
que dans les pays où les femmes ne sont point exclues du trône,
elles ne succèdent cependant qu'au défaut de mâles, et que si à la
mort de l'empereur Charles VI , il avait existé une branche cadette
et apanagée de la maison d'Autriche, le rejeton mâle de cette branche
aurait indubitablement recueilli la succession à l'exclusion de la fille
de Charles VI. Cette loi de la succession des femmes n'a qu'un in-
convénient, c'est qu'il faudrait que de droit, au défaut de mâles,
la succession appartint toujours à la femelle la plus proche du der-
nier mort , comme en pareil cas c'est toujours le descendant mâle
le plus proche du défunt qui succède. Ce droit reconnu et élabl1
en Europe anéantirait une foule de prétentions , semences éternelles
de discorde et de guerres. Il parait injuste dans le droit et presque
toujours fort difficile dans le fait, de dépouiller une princesse de
l'héritage de son père , en faveur de descendans étrangers d'un ma-
riage fait il y a deux ou trois cents ans ; mais avec ce droit reconnu ,
je trouverais cet ordre de succession bien préférable à celui de lu
loi salique.
Au milieu de la sévérité avec laquelle la police cherche à empêcher
le débit de tous ces livres dontlenombregrossitdejouren jour, on a
vu vendre ici publiquement une brochure intitulée : Discussion intéres-
sante sur la prétention du clergé d'être le premier ordre d'un Etat. Brochure
in-isde 164 pages. Cet écrit est de M. le marquis de Puységur, cordon
rouge et lieutenant-général des armées du roi. On s'aperçoit aisé-
ment à un style lourd et pesamment entortillé, que l'auteur n'est
pas du métier, et qu'il n'y est pas accoutumé. La brochure est
formée d'une correspondance entre M. *** et M. l'abbé de ***, qui
s'est aussi adjoint un prieur de Bénédictins pour défendre la cause
du clergé. M. *** qui l'attaque, ne trouve aucune raison valable
pour que le clergé forme un ordre dans l'État, encore moins le pre-
mier ordre. Cela est aisé à démontrer: il ne faut que du bon sens
pour cela. Les deux prêtres défendent leur cause comme ils peuvent
et finissent par des menaces suivant la règle , et M. *** cède le champ
de bataille sans réplique, bien sûr d'avoir gagné sa cause dans l'es-
DE GRIMM ET DIDEROT. [{iZ
prit de tous ceux qui sont sur ce point sans prévention et sans
intérêt. Il est vrai que l'éditeur de cette correspondance, qui joue
un troisième rôle, a ajouté, principalement à la dernière lettre,
beaucoup de notes qui ne sont pas ce qu'il y a de moins hardi dans
celte brochure. Elle a étonné par sa franchise et par sa hardiesse ,
et ce qui a encore plus surpris, c'est que l'auteur l'a avouée, qu'il
en a fait les honneursàParisetà Versailles, et que le débit en est pu-
blic et toléré , tandis que des brochures qui touchent le moins du
monde aux prétentions du clergé , sont défendues avec une extrême
sévérité. Il est vrai que l'embarras et la pesanteur du style n'ont
pas permis au public d'abuser de la permission qu'on lui a accordée
de s'empoisonner avec les principes de M. ***. M. le marquis de Puy-
ségur est aussi un peu entiché des principes de messieurs les écono-
mistes ruraux, qui sont faits pour réussir, même par leur creux, au-
près d'un certain ordre de gens à qui on pourrait disputer ce que
M. de Puységur dispute au clergé, s'ils en avaient par hasard la pré-
tention. Au reste, c'est une belle chose que la justice. Si un de nos
philosophes s'était avisé d'écrire une ligne de cette discussion inté-
ressante, elle aurait eu sans doute plus de vogue; mais bien loin
d'être tolérée , je suis persuadé que l'auteur aurait joué gros jeu et
risqué une persécution violente de la part du clergé, dont Dieu
veuille préserver M. de Puységur et tout honnête penseur !
Dissertation physique sur l'homme, dédiée au roi de Prusse, traduite
du latin, composée et soutenue aux écoles de médecine de Montpel-
lier, pour le grade de bachelier, par M. Lansel deMagny. Cette pe-
tite dissertation traite d'abord du mécanisme de la conception ctde la
génération. Ensuite l'auteur ébauche un traité des tempéramens, et
enfin, dans la dernière partie, il fait l'histoire des impressions de
l'ame sur le corps et du corps sur l'ame. M. Lansel de Magny n'a
qu'à rendre grâce à la platitude de son style pédantesque, qui l'a ga-
ranti de la célébrité malgré l'hommage rendu au philosophe cou-
ronné. Sans cette heureuse obscurité, si ledit M. Lansel eût étééventé
par un seul chien courant de la Sorbonne, toute la meute se serait
mise à ses trousses à cause du fumet de matérialisme dont il est
infecté.
Histoire de France depuis rétablissement de la monarchie jusqu'au règne
de Louis XV, à l'usage des jeunes gens de qualité. Deux volumes grand
in-8°, chacun d'environ 4°o pages. Le nom de ce nouveau compila-
4 l4 CORRESPONDANCE INEDITE
teurnous est inconnu. Le titre dit que son livre est imprimé à Frane-
fort-sur-Ie-Mein , mais je le crois fabriqué et imprimé en France; il
est même assez platement fait pour mériter de paraître avec appro-
bation et privilège. L'auteur se plaint de l'insuffisance des abrégés
où l'on ne trouve que des dates. Son Histoire de France est par
demandes et par réponses , mais il fait répondre à ses écoliers des
choses bien plates et très-répréhensibles aux yeux d'un philosophe.
Il insiste dans sa préface sur la nécessité d'avoir égard aux mœurs
et aux lois plutôt qu'aux dates, il dit que l'étude de l'histoire doit
surtout avoir pour but de nous rendre meilleurs ; mais il peut
compter que la sienne ne fera pas cet effet-là, à moins qu'un maître
éclairé et honnête , ne s'en serve pour montrer aux jeunes gens
dans quel détestable esprit l'histoire moderne a été traitée jusqu'à
présent, et combien les platitudes de nos lâches historiens sont ve-
nimeuses.
De Y autorité du Clergé , et du pouvoir du Magistrat politique sur
r exercice des fonctions du Ministère ecclésiastique ; par M. **, avocat
au parlement ; deux volumes in-i 2. Un avocat au parlement qui entre-
prend de juger le procès qui subsiste depuis tant de siècles entre le
clergéet le magistrat politique, ne peut décider qu'en faveur du magis-
trat; c'est ce qu'a fait le nôtre. Aussi le clergé a-t-il sollicité et obtenu
à la cour un arrêt du conseil d'état du roi qui supprime l'ouvrage
de l'avocat. On dit cet ouvrage bien fait; mais la doctrine des deux
puissances dans l'État est si absurde, si contradictoire, si remplie de
subtilités et de sophismes , que je défie le meilleur esprit de s'en dé-
pêtrer sans rejeter entièrement l'usurpation des prêtres et cette
puissance prétendue spirituelle qu'ils s'arrogent. Je défie aussi tout
gouvernement qui tolère et reconnaît chez lui une puissance ou ju-
ridiction spirituelle, de n'être pas continuellement harcelé par des
disputes, et d'oser se promettre un instant de repos. Pour être tran-
quille alors, il faut, ou secouer le joug des prêtres et les subjuguer,
ou se soumettre en silence à leur despotisme.
Exposition de la doctrine de F Eglise gallicane par rapport aux préten-
tions de la cour de Rome, trois petits volumes. Voilà le titre d'un ou-
vrage posthume de M. Dumarsais , bon métaphysicien , profond
grammairien , et d'ailleurs célèbre par son incrédulité. Vous voyez
que son peu de foi ne l'empêchait pas de traiter des matières ecclé-
DE GRIMM ET DIDEROT. 4 ï 5
siastiques. M. de Voltaire a fait l'éloge de Dumarsais dans le dernier
volume de son Histoire universelle. Il y a très-bien peint une sorte
de philosophes dont Paris est rempli. J'ai ouï dire un jour à Du-
marsais , que la résurrection de Lazare n'était pas une chose pos-
sible, par quinze raisons auxquelles il n'y avait point de réponse.
La première, c'est que les morts ne ressuscitaient point. On lui dit
qu'après celle-là, il pouvait se dispenser d'alléguer les quatorze qui
restaient.
Je conseille à nos historiens modernes, grands faiseurs de portraits,
qui savent si bien peindre des gens qu'ils n'ont jamais connus , je
leur conseille de lire ce que M. de Voltaire dit à ce sujet, et de
prendre pour modèle de leurs portraits celui qu'il a fait de Louis XL
Ce morceau m'a paru admirable. M. de Voltaire oppose encore dans
ce volume les principes sur le despotisme à ceux de M. de Mon-
tesquieu. On ferait une dissertation assez intéressante pour conci-
lier ces deux grands hommes. Le gouvernement despotique n'a point
de principe dans la nature ni dans la raison ; mais il existe dans
le fait. De ce qu'il ne devrait pas exister, M. de Voltaire conclut
qu'il n'existe pas, et parce que le grand-seigneur ne peut pas tout,
il nie que son pouvoir soit arbitraire. De ce que le despotisme ne
peut pas tout, il faut seulement conclure que le gouvernement des-
potique est contraire à la nature de l'homme, et que les principes
poussés à un certain point produisent nécessairement l'auarchie et
la révolution. Il me semble que M. de Voltaire a tort dans le fond ;
mais que M. de Montesquieu a laissé des nuages sur les principes
que je crois vrais Je suis bien obligé à M. de Voltaire de tout le
bien qu'il dit de mes Suisses; ils parlèrent avec humilité, dit-il,
et se défendirent avec courage. Je savais bien que ces grands hommes
n'échapperaient point à l'admiration d'un écrivain qui ne s'est jamais
mépris sur la véritable grandeur , ni sur le sentiment.
Le sort de tous les hommes dont l'existence est honorable et utile
pour l'humanité, sera toujours d'être persécuté. N'est-ce pas là une
récompense bien douce de leurs travaux. U Encyclopédie s'avance au
milieu des contradictions de toute sorte d'espèce. Celles des dévots
sont les plus bêtes , mais en même temps les plus redoutables en ce
qu'elles compromettent le repos et la tranquillité des philosophes.
3^2 CORRESPONDANCE INEDITE.
Jamais philosophe n'a causé aucun désordre dans l'État; cependant
l'acharnement de leurs ennemis consiste à les rendre odieux et sus-
pects au gouvernement, et cette lâcheté réussit toujours plus ou
moins. Un janséniste d'une bêtise peu commune, M. de Chaumeix,
vient de publier deux volumes intitulés Préjugés légitimes contre l'En-
cyclopédie, qui seront suivis de plusieurs autres dans lesquels on
compte aussi attaquer M. Helvétius auteur du livre de Y Esprit. Il ne
dépend pas de M.* Chaumeix que tous les philosophes de notre siècle
ne soient sur un bûcher. Il y mettrait le feu avec on grand plaisir»
pour la plus grande gloire de Dieu et de la religion. Un autre écri-
vain de cette trempe, M. B... , a publié un recueil de pièce philo-
sophiques et littéraires dans lequel M. de Voltaire, M. Diderot et
d'autres philosophes sont mis en pièces.
On vient de réimprimer YHistoire du christianisme dans les Indes,
par La Croze, bibliothécaire du roi de Prusse; deux volumes. On
voit entre autres dans cet ouvrage toutes les menées des jésuites
pour l'établissement du christianisme dans ces contrées éloignées.
On y lit aussi avec grand plaisir la morale admirable de ces Indiens ,
tirée de leurs livres religieux. Quand on voit de tels morceaux, on
s'étonne de la vanité que nous tirons de la beauté de la morale chré-
tienne. Il n'y a point de peuple au monde, quelque sauvage qu'il
soit, qui ne pût prouver la divinité de son culte par les principes
desamorale si cette induction était d'une certaine validité. M. Mal-
let, professeur à Copenhague, nous a donné il y a quelques années
une Histoire du Danemarck. Vous trouverez dans le second volume,
des monumens des anciens Scandinaves qui sont autant de morceaux
admirables de poésie et de morale. On dirait, à entendre nos théolo-
giens, que la morale est une chose arbitraire parmi les hommes, et
qu'elle a besoin d'une révélation pour leur être transmise; comme
s'il pouvait jamais y avoir un peuple qui regardât le vice comme
bon et la vertu comme mauvaise.
FIN.
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Grimm, Friedrich Melchior
273 Correspondance inédite de
GSA/t, Grimm et de Diderot
1829
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